#1 « Le Naurne
Nisrin

On peut dire que ça commence comme ça

C'est tout?
C'est pour ça que je me lève?

Un simple nom sur la liste

Une série d'événements fâcheux

On peut dire que ça commence comme ça.
Même si, pour certains, tout est déjà en place bien avant ce moment là. Même si d'autres affirment que ça a débuté bien avant le Naurne, que les traces de toute origine sont perdues dans l'oubli…
S'il faut choisir un bout par lequel raconter cette histoire, alors disons que, oui, disons que c'est ici que cela s'est ouvert.

C'est tout?

Il est, au contraire, le dernier d'entre eux.
Un simple nom sur la liste.
Un de plus à se croire capable d'y survivre. Vouloir s'y faire. En maîtriser les tours

Vous vous perdez souvent?

FICHE DE PRISONNIER


AT responsable de l’arrestation : P. VOURLE-NOLANT

DBG de l’arrestation : LINNÉ / HUESILLOS / WALLDORF

Cellule : 4675
Fax : 980222

SAIDOUNE, NISRIN

Sexe : F / Race : blanche / Date de naissance : 19/11/95


Charge(s) principale(s) :

XDF49FVK81/Y6 : Torture et séquestration
FGR69013291V/8 : Non assistance à personne en danger


Complices :[x] OUI [ ] NON

NA


Remarques de l’AT :

SAIDOUNE, NISRIN s’est rendue au poste le 23/05/12. Elle avait les mains tachées de croûtes de sang séché et elle a demandé à me voir.
Je ne l’avais jamais rencontrée et ne sais toujours pas comment elle a eu connaissance de mon nom. Dès mon arrivée, elle s’est murée dans le silence. Je l’ai interrogée de 04:11 à 6:22. Sans succès.
SAIDOUNE, NISRIN soutenait mon regard, mais ne répondait pas à mes questions. À 6:22, on a appris la mort de MOTTEUX, WILLIAM, 34 ans, au lieu dit LA ROUE.
SAIDOUNE, NISRIN a entendu son nom dans la salle commune.
SAIDOUNE, NISRIN s’est levée.
SAIDOUNE, NISRIN

Sernin MASSÉ

23 ans
*****
*****
*****


Diplômes
Bac scientifique au Lycée ***** de *****.
Magistère de physique, spécialité physico-chimie des surfaces à l’Université *****.


Autres compétences
Français langue maternelle. Anglais lu, écrit, parlé. Allemand lu, écrit.
Pratique de la bureautique (Mac, Windows, Linux).
Permis B.


Expérience professionnelle
Assistant de recherche à l’Institut *****.
Magasinier à la Bibliothèque Universitaire des Sciences de *****.
Employé à la Région *****, saisie de données et classement.


Expérience personnelle
Président de la cafétéria associative de l’UFR de Physique.
Encadrement d’enfants et d’adolescents (scoutisme).


Loisirs
Lecture (classiques, poésie, fantastique…) 
Sports (tennis, squash, badminton, natation…)

À droite tu entres tu secoues ton hijab plein de sable. À gauche tu prends le chariot de produits ménagers tu sens l’ammoniaque la javel le cuit le chimique la peau bientôt rêche. À gauche tu sors le chariot fermes la porte en métal qui grince. Pas besoin de verrouiller. À droite tu prends le couloir carrelages poussière tu ne t’attardes pas c’est le vieux con qui aspire. Devant tu marches. Devant tu marches longtemps avant que le couloir forme un coude. Un coude que tu prends à gauche puis à droite jusqu’au néon mal vissé qui clignote. Tu sais comment visser un néon tu sais où se trouve l’échelle mais tu ne le revisses pas sinon tu te perdrais. Sinon tu ne saurais pas à quel coude tu viens de tourner. Sinon tu serais.

À gauche tu passes l’arche métallique. Trois poutres boulonnées qui font un pont entre le rien de droite et le rien de gauche. Le rien noir barreaux élimés pour protéger le dedans du dehors ou l’inverse tu ne sais plus.
Devant tu marches tu pousses le chariot tu voudrais siffler mais tu n’oses pas.
Tu t’arrêtes.
Tu donnes un grand coup de poing au mur de briques.
Un autre.
Un autre.
Ta main saigne.
Un autre.
Un autre.
Un autre.
Un autre.

*

salut ahmed
desolee de ne pas avoir ecrit pendant cinqtrois mois. en prison je t’ecrivais plus mais bon. la compagnie de gardiennage a fait installer internet pour les cons qui dorment sur place pour surveiller. WHITE KNIGHT c’est ecrit sur leur camion a deux balles. des gamins ont deja ecrit sale dessus. ca la fout mal quand meme WHITE KNIGHT tout crade. je suis contente mais ca me saoule qu’ils mettent des gardiens. ca me rappelle trop la hèbs. alors j’ai efface le W, le E et le K avec le white spirit qui me sert a effacer les graffiti et j’ai ecrit un S au feutre noir devant. les keufs pensent que c’est les graffeurs qui l’ont fait. c’est trop des caves. les graffeurs ont autre chose a faire que taguer des pauvres camions dégueulasses. et je comprends pas ce qu’ils foutent au naurne, les keufs. ils sont persuades que ca bicrave. c’est le vieux con qui me l’a dit. c’est des mongols. pour une fois, on est d’accord avec le vieux con (je te dirai qui c’est plus tard). au debut j’en voyais qui bedave mais meme eux ils viennent plus. le naurne fout les jetons a tout le monde. meme aux graffeurs. ils viennent, mais ils doivent se natchave fissa. je ne les ai jamais vus.

ce matin, il y avait «non aux centres fermes» sur la muraille. en enorme. c’est marrant qu’on ai ecrit ca sur le naurne, vu qu’ils le renovent pour loger des gens petes d’oseilles. class «liberez les riches». mais c’est vrai, vu de l’exterieur, ca ressemble a alcatraz. bon je te laisse, il y a le meskine de shit night qui veut recuperer son pc.

*

En prison, le réveil est forcé CRIC-CRAC. En prison, les néons grésillent et font «ouf» dans le couloir, l’un après l’autre. Du bout du couloir à la cellule. Ils s’allument et craquent et soupirent toujours fatigués de faire le jour sans le voir. Et ensuite les pas. Chantal-je-pars-bientôt-à-la-retraire m’a dit que leurs chaussures sont en gomme. Pourtant, leurs pas résonnent métal. Leurs jambes métal trop rondes dans les moches pantalons.
En prison, je me réveillais tête dans l’oreiller pour ne pas mordre, ne pas hurler. CRIC-CRAC la porte. Mes paupières dans l’oreiller pour ne pas pleurer ne pas goutter ne pas suinter. Ne pas me dégonfler de l’intérieur. Rester tendue pleine d’eau.

*

J’ai encore fait ce rêve.
Comme en prison.
Pourtant, je suis au Naurne.

*

Réveil dents crissent. CRISSENT [le sable, encore]
Réveil nez dans l’oreiller pour ne pas sentir. Le naurne pue les égouts. Comme la prison en mieux.
Je vais en parler au vieux con.
En prison, les vieux cons étaient à côté. muraille – barbelés – corbeaux CORBEAUX – ciel qu’on ne voit pas – rue qu’on devine [des pas des voix des chiens qui chient des fois une mobylette] et encore une muraille et de l’autre côté [seulement si c’est symétrique, personne ne sait] donc de l’autre côté les vieux cons [PRISON DES HOMMES] le côté des vieux cons qui crient CRIENT en jouant au foot.
Mais je devine.
Il faut que je parle au vieux con pour les égouts. Les égouts et les vieux cons, ça va ensemble, ça pue.

*

Encore du sable encore ce rêve encore ça pue. Le nNaurne, c’est comme la Prison. Sauf qu’en Prison, on m’apprenait à écrire et je faisais semblant de ne pas savoir. Au nNaurne, on me demande de faire le ménage et je fais semblant de savoir. On me dit « prends soin » et on m’oublie. Le nNaurne s’étale et moi je dois prendre soin de lui. Comme une baleine. Dégraisser le mammouth et peigner la girafe comme disait Chantal-je-m’en-fous-je-vais-crever-avant-la-retraite. Je. Je. Je.
Putain, mais il est où ce vieux con? Ça pue. Il y a du sable. [Khamsin]. Putain on se réveille ça pue il y a du sable. Le nNaurne grogne.

Les bêtes, ça s’ébroue. J’aime bien ce mot. Le nNaurne s’ébroue comme une grosse bête puante dans sa croûte sablée. Le nNaurne, c’est comme la Prison en mieux, je pensais. [sans les gens] Les gens qui grouillent ronflent nous fourrent des doigts latex pour vérifier. Les gens qui surveillent les gens qui vérifient. Et te douchent et te couchent et toi
Je pensais que le nNaurne, c’était mieux.
Je commence à douter.
Le nNaurne, c’est le désert.
D’ailleurs, le sable

*

Ils ont tagué LE NAURNE sur la muraille. Juste à l’intérieur de l’enceinte. En petit. À la craie. D’habitude, je laisse les tags. J’efface juste les bites et les croix gammées. Il y a déjà de quoi faire avec. Mais cette fois, il a fallu que je l’efface. C’était obligé, mais je sais plus pourquoi. D’abord, ils l’ont tagué à la place de NON AUX CENTRE FERMÉS. Et ça m’a énervée. Non, d’abord, ça m’a pas énervée. D’abord, j’ai cru que je m’étais encore perdue…
— Vous vous perdez souvent?
Vous vous perdez pas, vous? C’est votre petite mallette et votre petit costard qui vous montrent le chemin?
— C’est vrai que cet endroit est gigantesque. Désolée d’être intervenue. Continuez, s’il vous plaît. Pourquoi l’avez-vous effacé?

Je sais pas, justement. C’est ça que je vous raconte! D’abord, j’ai cru que je m’étais perdue. Oui, ça m’arrive souvent, mais j’ai des repères. Comme des néons mal vissés, des bouches d’égout cassées. En gros, tout ce qui fonctionne pas bien. J’ai refait marche arrière pour être sûre mais c’était bien là. Ça m’a mise en rogne. Je sais pas pourquoi. Déjà, c’était super bien effacé. Avec le white spirit que j’utilise, chaque pauvre petit graffiti me prend des heures, et là… j’y suis passée le matin, et le soir, c’était déjà parti. Et ils ont fait ça le jour.
— Ils ont changé votre routine.
D’habitude, ils viennent la nuit. Ils bousillent pas ma journée. Le matin, je me réveille et j’ai des surprises. C’est bête, j’ai… J’ai presque l’impression qu’ils jouent avec moi. J’aime bien.
— Peut-être avez-vous besoin de contacts? Je peux…
Je peux continuer, ou vous voulez [inaudible]

Bon. Voilà, c’est tout, d’ailleurs, j’ai fini. Ils ont tagué LE NAURNE et ça m’a saoulée. Je sais pas. Je l’ai effacé. Vous vouliez savoir ce qui me prenait la tête? Et ben non, c’est pas le manque de contacts. J’adore le manque de contacts. C’est le Naurne. Il en fait qu’à sa tête, vous voyez ce que je veux dire?

*

Khamsin. Nisrin. Khamsin. Nisrin. La cour est carrée. Khamsin. 50 fois 5 expirations. 50 fois 50 fois 3 inspirations. Carré. Les murs – quand le khamsin ne souffle pas – les murs font un carré. K. KaKaKaKhamsin.
Je m’appelle Nisrin. La cour est carrée. J’y cours tous les jours. La cour est carrée tous les jours.
Et pourtant, aujourd’hui, c’est un rectangle.

ÉTAT DES LIEUX D’ENTRÉE

*

«… dix-huit mètres carrés c’est la surface habitable, au sol c’est un peu plus grand, de l’ordre de vingt-cinq, vingt-sept. On a fait mettre des penderies juste-là, sous les pentes. Pas un palace, bien sûr, mais presque deux chambres de cité universitaire, et plus de cachet, vous verrez. Sans compter que vous ne payez rien… Vous avez vu avec monsieur Vandervelde les spécifiques du poste? Il faudra passer une visite médicale, savez-vous où se trouve la médecine du travail? On vous a remis un plan des transports en commun? Très facile de circuler partout, vous verrez, on s’en arrange sans peine… Et puis c’est bien. C’est bien qu’un jeune occupe cette fonction, ça vous dépanne, ça nous arrange, tout le monde y trouve son compte… Rassurez-moi, vous n’avez pas de problème avec l’alcool? Non, bien sûr, à votre âge. Vous fumez? Ah, ce n’est pas une question intéressée, tenez, voilà les baux signés, vous voyez, rien à craindre, vous êtes entre de bonnes mains, vous m’avez dit que vous étudiez quoi? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas une cigarette? On a de la chance, tout de même, avec ce temps, quel bel automne, ça fait un peu canadien… Heureuse de vous accueillir parmi nous, vous verrez, la Sofreco est comme un clan, une famille. On a gardé des ambiances très chaleureuses, il faudra venir à la soirée de Noël… Ne vous en faites pas. Je suis sûre que vous vous plairez là-haut. Vous aurez tout le calme du monde. Et puis, les vieilles pierres, vous comprenez… Le chauffage est dans les charges, bien sûr, c’est du mazout, ne vous faites pas de souci pour ça. Où ai-je mis les cautions de vos parents?… Ah, voilà, voilà, je crois que nous sommes bons… Soyez ainsi le bienvenu Monsieur… Monsieur… attendez, ne me dites rien…»
Sernin serre, pour la troisième fois, la main de Mlle Marchal.
Elle a un visage lisse de poupée, un cou de tortue. De grosses veines dures roulent sous la peau, à la base des doigts. Porcelaine peinte, yeux aqueux.
Au quinzième étage de la tour, son bureau est un aquarium de lumière jaune qui bourdonne en sourdine: air en circuit fermé.

*

Le premier espace, juste devant la porte palière, est vide et peu pratique: un salon, peut-être, y mettre un canapé, des étagères, les deux. La lumière vient de vasistas dans la pente aiguë de la mansarde. Orientés sud-ouest, ils tirent des ombres longues, bleutées dans le milieu d’après-midi.
Le lit a un vieux sommier en fer très lourd, aux ressorts figés par la rouille. Les plaques chauffantes, le frigo sont neufs, la table est un modèle Ikea au plateau griffé, comme déjà usée. Un tabouret en bois noir, une chaise pliante en plastique et acier. La penderie n’a aucune profondeur.
La baignoire est un monstre trapu, au bac trop court, aux parois trop épaisses. Les faïences sont striées de tartre, le flexible usé fait comme une liane. Les robinets, beaux et lourds, semblent des bouchons de radiateur de caisse de luxe. De la bonde de l’évier montent des relents inattendus. Boue, glaise, bord de ruisseau. Et partout, diffusément, ça sent la cave.
Les chiottes, bizarrement, sont plus loin, dans le couloir. Sernin finit son inspection. Ses deux sacs sont restés dans l’entrée, il n’a encore rien sorti. Il revient à la salle d’eau.
La tapisserie, sur le mur de droite, a été arrachée sans soin, le mauvais plâtre est à nu. En regardant mieux, on devine que le papier peint recouvrait totalement une porte condamnée. Il n’y a pas de poignée à l’huis. Le trou carré et la serrure sont bouchés de pâte grise: du chewing-gum ou du papier mâché.
Sernin appuie sa main. Ca ne bouge pas.
Il reste encore un peu sans rien faire, à écouter, regarder ce qu’il peut de son nouveau chez lui.
Il y a un conduit de cheminée condamné et des particules très fines, lumineuses dans le soir, qui dansent et se posent à mesure.

*

— Bon, fait Patrick. C’est assez simple. Et pour ce qui est compliqué, tu verras avec Jean-Louis.
Vu depuis le dehors, de la rue, Le Naurne ne ressemble à rien. Des murs d’enceintes trop hauts, un peu lépreux, des faîtes de toits lointains, des angles gris, et une double grille, si vous avez la patience de suivre assez longtemps ce qui semble un pâté de casernes ou un établissement pénitentiaire.
La meilleure vue du complexe est celle que l’on a depuis la cour maîtresse: on embrasse les bâtiments en fer à cheval, les mosaïques, les dallages, les bas-reliefs épisodiques sur le long des façades.
— Les zones de travaux, tu vas pas. Il y a des palissades, tu peux pas te gourer. Là où il y a déjà des résidents, tu vas pas non plus, sauf s’ils te demandent. En général, tu restes dans les communs. Dehors, dedans, couloirs, tu vérifie tout, le grand tour, trois ou quatre fois pendant ton jour de garde. Ou ta nuit.
Patrick Vandervelde a une moustache de morse, jaunie sous le nez. Ses yeux sont dédoublés, par le bas, de deux poches lourdes et noires. C’est un vieux papa, un jeune grand-père.
Il commence à faire frais, maintenant que le soleil est passé derrière le clocher. On n’entend pas un son de la ville. Les murs, autour et devant, coupent le Naurne du monde.
Vandervelde est pressé d’en finir.
— Ça n’a rien d’un casse-tête. Tu y arriveras vite. Si tu as des questions, tu demandes.
— À Jean-Louis. Compris.
La grande horloge marque toujours trois heures dix, elle est cassée. Sur la façade du bâtiment principal, en hautes lettres effacées, on lit encore le mot ADMISSIONS.
— Cette poussière, demande encore Sernin, c’est à cause des travaux?

*

Le hall d’entrée est carrelé bleu, rouge, jaune: entrelacs et motifs floraux. Ce devait être beau, à l’époque où les lieux servaient d’hospice. Les pas de Sernin claquent, sonnent. Reviennent en écho depuis le haut du grand escalier.
Il pense aux cristaux, à l’avenir. Il fredonne quelque chose qu’il a entendu à la sono du métro.
Son nouveau royaume est immense et vide. Il se sent, ce soir-là, comme un pionnier, un explorateur. Le premier gardien d’un domaine à circonscrire.

*

À côté du plan sommaire, assez faux, qu’il a tracé de sa piaule, Sernin écrit, couché dans le lit:
Jean-Louis Potosky? Plotowsky? Potosi?
Patrick Vandervelde (deux fils, un petit-fils)
Qui-c’est-ça-? Ortega
(À une fenêtre de son bâtiment il a aperçu une silhouette, sombre et vague contre le verre.)
Et il écoute encore, en s’endormant, les craquements dans les murs ou de parquets lointains. Les draps, même propres, sentent l’humide. Sans doute faudra-t-il en acheter de neufs.

*

La Lumineuse Société de Keli, fondée à Anvers en avril 1917, a souvent été désignée, sans argument historique, comme la première branche dissidente de la théosophie.

Karl August Friedenfels, inspiré par des lectures de la kabbale juive plutôt que par la mystique extrême-orientale, a nié jusqu’à sa mort s’être appuyé sur les travaux de Madame Blavatsky. Il affirmait avoir lancé les bases de sa propre école dès 1860, alors qu’il résidait encore à Alexandrie. Sa coterie s’appela d’abord Cercle du Tsimtsoum et compta une dizaine de membres de la haute société cosmopolite, comme l’attestent les listes de présence aux réunions bimensuelles.

Au tout début des années 1920, Friedenfels s’est vu délivrer par la municipalité les permis de construire de son futur «Temple – Hospice». Le projet recouvrait onze hectares constructibles sur la butte Saint-Sébastien, et prévoyait dix-sept bâtiments pavillonnaires.

Un premier plan fut dessiné par Paulus Eckart suivant les «Devoirs de Keli» (principes d’harmonie édictés par Friedenfels dans son Livre Lumière, 1915) puis amendé par Anton Dilsizian en 1921 afin d’inclure un dispensaire d’urgence et de prendre en compte la nécessaire construction du mur d’enceinte.

Ces travaux, financés entièrement par des fonds privés, furent achevés à l’été 1924. Baptisé «Le Naurne», le complexe resta ouvert six mois dans sa configuration initiale, de l’automne à l’hiver 1924. Faute d’obtenir, pour des motifs politiques, l’agrément municipal (reconnaissance des infrastructures médicales et de la qualité des soins dispensés), le complexe se contenta d’être un lieu de résidence et de regroupement cultuel.

Début 1925, suite au décès accidentel de Karl August Friedenfels, la Lumineuse Société se constitua en entreprise privée afin de garder la jouissance de la totalité des locaux.

Une série d’événements fâcheux, des dissensions idéologiques, ainsi que les coûts croissants des travaux d’entretien, convainquirent la Société de se défaire de ce patrimoine immobilier dans les années 1950. L’école de pensée de Friedenfels avait cessé toute activité officielle à peu près à cette époque, malgré un héritage spirituel et littéraire non négligeable. Certains membres de Keli rejoignirent l’anthroposophie steinerienne.

Après soixante ans de déshérence des locaux, «Le Naurne» a été confié en gérance à la société Sofreco, qui prend en charge, avec le soutien de la municipalité, la réhabilitation de l’ensemble du complexe. 10 000 mètres carrés de logements et 5 000 de bureaux sont en cours de réalisation. La livraison est prévue dans trois ans.

Plusieurs sociétés immobilières se sont déjà montrées intéressées par la création de résidences de standing à coûts modérés dans un quartier au fort potentiel de développement.