#11 « Le Naurne

— Je suis étonnée que le chat ne soit pas mort.
— Il boite.
— Je ne vous ai pas vue en bas, dit Nisrin en faisant passer le joint.
— Oh j’étais en bas.
Du toit, le Naurne paraît tendre et meuble, comme une pelouse mal tondue, un champ de bataille végétal dont on devine les marches, assauts, manœuvres.
Ou la surface de Mars.
— Ou la surface de Miranda.
Depuis ce matin, Christine lit les pensées de Nisrin. C’est composite et ça ne correspond pas toujours. Décalé d’un pas, parfois. Mais ça finit tôt ou tard par s’assembler de manière à rendre ses pensées. Façon écho dans un entrepôt vide.
Les lèvres de la flic font crépiter le mort.
À l’endroit où le bracelet de sa montre couvait son poignet, une menotte de peau blanche, malsaine. Avant de la donner à la jeune fille, Christine Lehman devait dormir avec sa montre. Se doucher avec sa montre.
Penser simultanément à l’eau et à la peau de la flic vole une respiration à Nisrin. Pourquoi cette association la dérange-t-elle autant?
— Tu savais qu’il y avait une piscine, avant? Un bassin d’hydrothérapie, pour être exacte.
«Thérapie par l’eau» décode lentement Nisrin. Quelque chose, très bas dans son ventre, se serre.
— Je me suis éclipsée pour essayer de la trouver.
Au moment précis où elle entend le mot «éclipser», Nisrin, en-haschishée, s’endort brutalement.
Enfin.

«L’After Sur Le Toit» a commencé plusieurs heures plus tôt.
Nisrin se grattait le bras devant sa glace étiolée. Un eczéma récurrent, revenu à cause de
Sûrement le chat.
La jeune fille avait la tête vide, légère, d’un lendemain ou d’une veille de cataclysme. En comparaison, son corps était lourd. Et la démangeait. Là, sous la manche. Là, sous le bracelet de la montre.
Sûrement le chat.
Christine Lehman était entrée sans frapper, comme personne ne fait jamais hors des films.
Elle était débraillée comme tous les autres. Seule Nisrin avait remis de l’ordre dans sa mise. Le Naurne était pitoyable. Ses habitants? Des poux. «Les poux de la Géhenne» avait-elle entendu dire pendant l’orgie du bas. Ou «les pouls de la gêne»? En tout cas ils avaient mélangé leurs cravates et leurs lacets. En tout cas, ils avaient bouffé leurs baskets. Violé leurs enfants, qui sait? En tout cas, ils avaient déconné et Nisrin avait failli buter un chat mais en fait non et maintenant tout le monde devait avoir la gueule de bois ou en tout cas une sacrée descente sauf Nisrin qui était fatiguée comme d’habitude et qui avait remis de l’ordre – «DE L’ORDRE, PUTAIN !» avait-elle pensé – et en premier lieu s’était rasé le crâne de près.
Ça faisait du bien.
Mais là, Christine est entrée sans frapper comme on fait dans les sit-coms, l’air décidée à se déchirer comme si rien n’avait eu lieu en bas d’ailleurs Nisrin ne l’avait pas vue.
— Ça te dit une After Sur Le Toit? a fait Lehman en exhibant une boulette.
Nisrin n’avait rien de mieux à faire. Elle ne dormirait pas, ne nettoierait pas.
Le Naurne soubresautait du bruit des engins dégageant les dégâts. Du cri des ouvriers constatant les dégâts.
— Ils ne se sont pas non plus ennuyés en haut, a dit Nisrin.
Elle a suivi Christine Lehman sur le toit.
Sans penser «C’est bizarre qu’une flic me propose une After Sur Le Toit».
Sans penser.

— Ça n’a jamais posé problème avant.
C’est le troisième matin qu’Issa se voit refouler pour de basses raisons administratives. C’est le doyen, pourtant. Issa le doyen du chantier. Qui plus est, c’est sa carte à lui que le destin a tiré. Aucun autre ouvrier n’a eu la malchance de voir le petit macchabée et son homoncule assassin. C’est lui. Lui, pourtant, qu’on devrait honorer à titre de Issa Le Fossoyeur. Au lieu de cela, on le refoule. Autant dire on le foule des pieds. Il connaît bien les semelles de ces gens-là, toujours à vouloir s’imprimer, s’imprimer dans le sable, dans les gens. Laisser une ou plusieurs marques. Sur la lune, partout. Issa a quitté son pays pour fuir les bottes qui tantôt claquent tantôt fourragent le désert. Et le voilà à mendier, dos droit et froid contre le dossier droit et froid de la cabane de chantier hantée par une odeur de café dilué, insipide, soluble dans l’oubli.
Comme Issa.
Sans papier, partant «oubliable».
— Les flics gambadaient pas dans nos pattes, avant, grommelle le détenteur du pouvoir. Et vu ce qu’il s’est passé cette nuit.
Ce matin, le détenteur du pouvoir n’a aucun poil sur le caillou. Chauve comme une forêt brûlée. Et Issa se demande pourquoi il mendie au petit homme – il y a d’autres chantiers – et le petit homme lui pose la même question et Issa interrompt ici le flux de ses pensées pour réfléchir.

Pour Nisrin, pense-t-il après un moment.
Il doit aider Nisrin.
Mais comment?

Premier rêve.
Parfois, quand on arrive à dormir, les rêves forment une mosaïque. Pas grand-chose les rattache. Une similitude infime – de la fumée sort d’un verre ; une pression sur l’aine ; c’est le printemps mais il fait froid… des détails.
En l’occurrence, de l’eau coule.
Rien de bien grave. Des gouttelettes. Mais elles tactactaquent dans une tuyauterie et je sais que je suis chez Ulysse. Enfin en bas, dans la chaufferie. Je traque la fuite à tâtons. Il fait sombre. Je me souviens que si j’ouvre la bouche, je fais de la lumière. Alors j’ouvre la bouche. L’air que j’avale est froid, et celui que j’exhale – avec un rayon épais de lumière – très chaud. Ça fait mal aux dents. Les tuyaux que je longe sont roses. Roses doigts de poupée. Creux doigts de poupée. D’un seul coup, je panique. Et si la fuite était grave ? Oui, la fuite est grave hyper grave je dois trouver sa source et surtout ne pas baver. Je me réveille.
J’ai la bouche grande ouverte, la mâchoire douloureuse. Je vois la flic du coin de l’œil, bizarrement rigide, penchée sur moi. Je veux me soulever sur les coudes. J’essaie. Mais rien à faire.
Je me rendors.

Deuxième rêve.
Alors je marche bouche ouverte, mes tendons me font mal, et là, entre les tuyaux – oh, on les voit à peine – il y a des petites bouches alignées, ouvertes comme la mienne. Leurs lèvres sont noires de crasse et de suie comme le couloir. Elles suintent. Le tactac des gouttes s’affole. Le Naurne fuit. Il faut arrêter ça. «Ferme la bouche, ce n’est pas grave», me dit la flic. Elle est debout devant moi. Je la suivais, en fait. Elle pose la main sur mes lèvres, qui se ferment. J’ai une sorte de frisson agréable mais à la fois très bizarre. Elle répète «ce n’est pas grave» et lève un doigt au plafond. Je la vois à peine maintenant que j’ai fermé la bouche. En fait, je ne vois que ses yeux et son tatouage, qui brillent «noir». Je me dis «tiens oui, pas besoin de lumière puisque le noir brille» et là, on est dans un escalier et ça grimpe et ça s’allume faiblard orange, dans un clic saugrenu.
J’ouvre les yeux pour de vrai. Je veux parler, mais Lehman a posé la main sur mes lèvres. J’ai un frisson. Je me rendors.

Troisième rêve.
Je file toujours Lehman dans l’escalier. En fait, elle est torse nu et je remarque que son dos est vraiment très long, ses épaules larges et sa taille étroite. Je me dis «tiens c’est bizarre, habillée elle a l’air petite et droite». Elle se déhanche beaucoup en grimpant. J’ai peur que sa colonne casse. J’ai peur tout court. Mon cœur bat très fort, comme si je venais de courir. De l’eau coule de partout, d’en haut, dévale les marches en trombes. Lehman se gratte le dos. Je remarque que ses ongles sont longs, qu’ils ont l’air rigides. Elle se gratte la peau, tellement fort qu’un lambeau entier se détache et tombe. Je panique. Je veux lui dire un truc mais je n’y arrive pas. On arrive dans une galerie d’aération percée d’un halo de lumière qui tombe du plafond. Je sais que c’est l’aération parce que ça souffle et j’ai froid. Je suis torse nu, aussi. La flic, toujours de dos, se gratte et se gratte et des bandelettes de peau tombent par terre et je sens que ça me démange aussi mais je n’ose pas me toucher. Je dois m’enfuir. Une échelle métallique chromée surligne le halo, à la verticale. Je cours pour la rejoindre, mais je fais du surplace. Je crie et ça me réveille. J’ai encore la bouche ouverte. La flic me souffle un truc dedans. J’ai le temps de penser « c’était pas du hasch » et je me rendors.

Quatrième rêve.
Finalement, je ne sais pas comment j’ai fait, mais je suis dehors. Sur le parking. Je cours. Au fond du parking, il y a un trou, dans lequel je descends. Au fond du trou, il y a un couloir, dans lequel je m’engouffre. Au bout du couloir, il y a une pompe très ancienne. Et derrière la pompe, une piscine. La piscine. Elle ressemble vraiment à celle de mon autre rêve. Je m’attends presque à voir le type à lunettes, en face. Et là, erreur fatale, je m’arrête. Lehman m’attrape par derrière, colle sa poitrine à mon dos et s’attache. Sa peau comme se coud à la mienne. On est totalement collées, imbriquées. Un truc se serre dans mon ventre. C’est agréable mais à la fois j’ai envie de vomir. Je me dis «si je descends dans l’eau, la flic va se détacher» et j’avance. Je rampe, en fait, parce que Lehman est trop lourde. Elle enfonce ses dents dans ma nuque, comme dans les documentaires animaliers, et continue de m’envelopper. D’un coup, mes jambes et mes bras sont complètement cousus aux siens et je ne peux plus bouger. Et là

Nisrin se réveille comme on manque s’étouffer, paupières étirées, lèvres crispées. Bascule sur le côté, reste un instant à quatre pattes. Reprend son souffle. Le jour rapetisse son ombre en boule. Sous la montre, son eczéma palpite de chaleur. Il n’y a plus personne sur le toit. Seule une bâche chiffonnée couleur peau, giflée par le vent. Emmêlé à la bâche, un toupet de cheveux noirs et embrouillés. Dans un coin tordu, une marque. A.
Nisrin se réveille comme on manque s’étouffer.

— Okay, fait Christine Lehmann. Okay : tu ne te souviens de rien.
— Je n’ai pas dit ça, grommelle Sernin.
Il répète:
— Je n’ai pas dit que je ne me souvenais pas. C’est juste que la soirée, cette fête, c’était très confus, très mélangé. C’était la première fois qu’on voyait ensemble les rupins des appartements et les jeunes du quartier. Je ne sais pas comment ils sont entrés dans le Naurne. Il y avait même un type de la boîte de sécurité qui picolait avec nous. Mais je ne crois pas que rien a été cassé, je ne sais pas, je ne crois pas.
Ils sont dans un algeco de chantier mis à disposition par la Sofreco. Mobilier de camping. Cendrier ras la gueule. Le greffier est un GSM en mode dictaphone.
Christine Lehmann se penche vers le garçon jusqu’à ce qu’il puisse sentir son odeur. Parfum, fumée, terre mouillée. Elle parle très doucement et Sernin lui en est reconnaissant. Il a la migraine depuis le réveil. Gueule de bois.
— Les gens d’ici, ils t’ont parlé des Amis du vieux Naurne?
— Jamais.
— Même pas les Vandervelde? Même pas Frédérique Marchal?
— Personne ne parle jamais d’eux. Je ne crois pas que la Sofreco les craigne. Ils font comme s’ils n’existaient pas.
La commissaire sourit. Elle a les dents blanches et bien plantées.
Sernin continue:
— La Sofreco n’est pas derrière l’incendie de la librairie.
— C’est ta conviction?
— C’est mon intuition.
Il se voit dans le regard de Lehmann.
Quelqu’un me comprend, enfin.
Sernin ne s’était jamais senti aussi seul.

From: lenaurneinvest@sofreco.com
To: Undisclosed Recipients
Subject: Devenez propriétaire!

Flash Booking. Plus que de 12 jours pour réserver votre appartement!
La Sofreco ouvre à la vente un nouvel ensemble grand standing de résidences en basse consommation. Du studio au F5, achetez le logement dans vos rêves au cœur d’un complexe historique et d’un quartier en plein essor.
LE NAURNE – nouveau lieu incontournable.
Plans de financements privilégiés pour les primo-accédants. Possibilité parking. Chauffage en géothermie.

Having trouble reading this email? Click here to view online.
You are receiving this email because you have previously registered to receive news updates from Sofreco, if you do not want to receive these updates you can manage your preferences here.

Le mur nord est le plus long et le plus haut, cousu de lierre, effacé par endroit par d’énormes glycines. Tous les cinq ou six mètres, plus haut que la tête d’un homme, il est percé de jours à barreaux d’acier, par lesquels entrent les bruits de la rue, claquement de portières, accélérations de mobylettes.
Sernin prend d’abord la voix pour une illusion. Rêve éveillé, écho de son monde intérieur.
— Nous n’avons plus le temps ni les moyens nécessaires. Il faut que tu nous aide.
Sernin s’arrête. Tend l’oreille. Il lui arrive de percevoir, dans certaines phases d’éveil, des silhouettes ou des sons d’un passé aboli. Ce qui n’existe pas ne peut pas faire vraiment peur.
— Je suis juste de l’autre côté du mur. Je ne peux pas entrer dans le Naurne. Écoute-moi.
— Qui êtes-vous?
— Mon nom est Aleister. Je suis le mari de Kate. Nous nous sommes vu à la librairie. Écoute-moi, s’il-te-plaît.
Moustache jaunie, songe Sernin, le grincheux et sa femme au dentier. Il a beaucoup perdu de son arrogance. Le garçon se demande si, en se hissant à la pierre, il pourrait apercevoir le crâne pelé du vieux bonhomme.
La voix continue, comme essoufflée par la presse:
— Jean-David est mort. Les archives ont été détruites par le feu ou les lances à incendie. Aucun de nous ne peut plus accéder au Naurne, mais nous avons vu, depuis les tours, que tu étais encore en poste. Quelque chose de terrible est en train de se produire. Toi seul peux encore nous aider. Écoute.
— Je suis toujours là.
— L’Hôpital a été fondé sur la butte Saint-Sébastien à cause de la source. Le premier outil de guérison était l’eau thermale du bassin d’hydrothérapie. Un pavillon existait autour, il a dû laisser des traces. L’endroit existe encore. Il faut que tu le trouves et que tu le protèges. Ce bassin est le nœud du Naurne, c’est le centre du pouvoir. Il ne faut à aucun prix que
— Que quoi donc?
Sernin parle tout seul. Il parle avec un mur de brique.
— Qu’est-ce qu’il ne faut à aucun prix?
De l’autre côté un chien aboie.
Sernin attend encore, puis il reprend sa ronde.

Ils ont installé un grand panneau lumineux à l’entrée du Naurne. L’image figée est froide, découpée en trois parties. Une femme brune en tailleur, executive woman, cadre sup, la réussite incarnée. La vue d’un appartement témoin, meubles design et mur peint en taupe. Et puis un bâtiment neuf, vu du dehors, partiellement en image de synthèse, avec incruste de petite famille souriante au-devant.
La seule chose qui bouge dans l’affichage, chaque nuit à minuit, c’est le chiffre du compte à rebours. Flash booking. Plus que 11 jours. Plus que 10 jours.
Les ouvriers qui ont érigé la structure sont les mêmes que ceux qui sont venus réparer les dégâts de la fête. Les mêmes qui travaillent aux finitions de l’aile Schubert, enlèvent les scotchs, la bourre de protection. Qui vérifient les dispositifs électroniques.
Sernin observe les changements au fil de ses rondes. Le Naurne fonctionne par cycles et par soubresauts. La mort du petit enfant semble déjà oubliée. Les souvenirs de la soirée folle s’estompent à leur tour. Les White Knight ont repris du service. Les jeunes du quartier accélèrent devant les portes, passent sans un regard. Les résidents du complexe se croisent et s’ignorent.
Sernin a trouvé la chatière comblée, loin dans les sous-sols, loin en-dessous du squat d’Ulysse. Un trou d’homme au travers duquel les explorateurs urbain ont dû ramper pour entrer dans le Naurne. L’injection est à peine sèche, gros pâton baveux de béton et de graviers. Un emplâtre. Un bouchon sur la fuite.

LittleEgo

Vétéran

Messages: 2670
Fermeture du site (was re : Sans nouvelles de Zigor)
«Réponse #4 le: Aujourd’hui à 11:12:17 am»

Citation de: Lazare Brot le Aujourd’hui à 08:53:42 am

Vous avez sans doute vu que le site de Zigor et son équipe de lombric est down depuis deux jours, avec toutes les pages en erreur 404. En l’absence de toute com on veut bien continuer de croire qu’il s’agit d’un bug ou d’un défaut du provider. Mais si le retrait des pages s’avère définitif, ça ouvre un débat intéressant sur ce qui s’est *vraiment* passé lors de leur dernière explo (site de l’Hôpital). Pour ceux qui n’auraient pas eu le temps de le lire, un disclaimer un peu fanfaron avait été posté quelques heures avant le crash du site, dans lequel ils niaient avoir aucun lien avec l’incendie à la librairie comme avec les dégâts simultanés constatés dans le complexe. Et, contrairement à leur habitude, ils n’avaient mis ni CR, ni photo de l’expédition. On imagine qu’une enquête doit être en cours. Est-ce que nous urbexeurs ont été mis en cause? Au-delà de ce cas particulier, la question de la responsabilité se pose une fois de plus. Zigor & co se prétendent d’obédience non-intrusive. En quoi est-ce que ça joue au moment où la merde frappe le ventilo? Est-ce que, fondamentalement, notre passe-temps favori n’est pas basé sur l’illégalité, le non-droit, la prise de liberté? En tout cas, si l’un ou l’autre passe par ici, qu’il fasse signe.


Six heures de garde à vue pour chacun de nous (sauf Prune). Confiscation du tire-plaque et des rossignols assortie d’une amende pour Malik. Cartes mémoires confisquées. Sandwichs dégueux, chaussures sans lacet et de nouveaux amis chelous. Rien de grave. Mais – et ça fait vraiment mal au cul – on dû balancer les entrées aux services d’assainissement et le tunnel d’accès a été injecté dans la foulée sans aucun respect pour l’ancienneté de la structure. 

Pour répondre à Lazare, il s’agit sans doute moins de braver la loi que de la pousser à changer. Okay, c’est pas gagné.

Notre site restera offline le temps qu’il faut. On se pose des questions nous aussi. Malik a une théorie sur la librairie (à base de Lady Gaga, de Mathias Cassel et d’homme-lézards venus de la lune). Il viendra vous en causer si les types en blanc le laissent sortir.
Pour le reste: continuez à creuser.

Quand il dort, Sernin ne rêve à rien. C’est éveillé qu’il songe. En partant au travail, il imagine le bassin dont lui a parlé la voix. Il revoit le visage spectral de Camila, sa peau blanche, et le superpose à celui d’Alba, l’épouse de Friedenfels, gris pâle sur le papier photo opacifié par l’âge. Sernin avance dans le noir, guidé par le halo de sa torche. Il continue ses rondes. Il tourne dedans, il tourne autour.
Sernin pense à Christine Lehman, qui cherche elle aussi. Qui veut établir un ordre, trouver une vérité, punir un coupable. Qui seule prend Sernin au sérieux. Ses visions. Ses ressentis. Sernin se dit, aussi, qu’il ne lui reste plus grand-chose. Que ce qu’il était avant d’entrer ici a fini par couler hors de lui. Par s’inscrire dans les briques, se graver dans les murs.
Parfois il a l’impression de rêver les rêves mêmes du Naurne.
Il sait, cette nuit, que la silhouette qu’il suit n’existe pas.
Elle apparait et disparaît juste à la limite de son faisceau. Tremble, hors de sa portée, le précède. Une fille brune et mince aux cheveux longs. Un fantôme, un souvenir ou une image. Au fond, tout ça c’est bien une seule chose.
Alba Friedenfels a été la première patiente du temple hôpital. Son mari l’a conçu autour d’elle. C’est son désir de la guérir qui a fait surgir le Naurne hors de terre. Des dizaines d’hommes ont creusé pendant des mois jusqu’à faire jaillir la source de la colline. La société de Keli a mobilisé tous ses moyens et toute son intelligence dans ce seul but. Emplir le bassin. Sauver le monde.
Et puis Alba est morte.
Sernin poursuit l’ombre qui papillonne à la lisière de sa conscience. Sa traque le mène le long du mur nord. Juste sous l’ouverture, son pied butte sur un paquet. Du kraft, de la ficelle épaisse. La taille et le poids d’un gros livre. Aucune indication mais Sernin sait que c’est pour lui.
Plus tard, dans sa chambre, au petit jour, il déballe le coli d’Aleister.
Cartes anciennes. Croquis. De la paperasse, encore. Un plan en puzzle.
Un écorché du Naurne.

LEHMANN: Au fond, qu’est-ce que tu fais, ici?
SERNIN: Je suis le gardien. Je suis là pour que rien ne soit cassé.
LEHMANN: Parce que ce n’est pas déjà le cas?
SERNIN: Pas vraiment. Le Naurne est très résilient. C’est plutôt pour les gens que j’ai peur, maintenant.
LEHMANN: Quels gens?
SERNIN: Eh bien, vous, pour commencer.