#12 « Le Naurne

– Un cauchemar?
– Ouais tu sais ça commence par un « C », ça finit par un « AR ».
– Oh, là, là. Je m’étonne. C’est tout. T’as pas l’air de beaucoup dormir, comme môme. J’ai vu des momies plus fraîches.

La gamine ne me tape pas. Sa peau est franchement rabougrie blanc gris. Un trophée de chasse fadasse qu’on voudrait y accrocher des perles pour que ça brille.

– Hé! La môme! LA MÔMIIIE!! AHAHAH!

Elle est pliée par terre, sur le damier de paillassons chouravés qui me sert de paillasse. Le menton parfaitement imbriqué dans le creux triangulaire formé par ses rotules.
Qu’est-ce qu’elle fabrique là? Je me suis arrangé pour qu’elle me déteste.

– Tu te demandes ce que je fous là?
– Oui.

Je crache un petit mollard pour donner bonne mesure. Qu’elle aille voir ailleurs. L’heure n’est pas venue. Ils me cassent les burnes, les autres. Ça ne commence pas maintenant. J’ai le temps.

– Ça commence ici.

Putain.

– Qu’est-ce qui commence ici, momie?

Allez, un petit coup de jaja.

– Ben mon cauchemar on parle de quoi?

Du studio au F5. Accession à la propriété. Plus que XX jours. Le panneau est presque effacé par le soleil qui tape de front : la lumière fait des taches opaques dans les cristaux liquides.
Sernin, debout au vasistas, étudie les formes du Naurne dans le jour blanc. Le tracé des toits et des murs, la lumière, les pans d’ombre. Les éclats vifs, de loin en loin, sur les vitres, les carrosseries. Les flics sont là avec la voiture banalisée, habituelle Mégane gris métallisé. Christine Lehmann, juste à côté, fume et cause dans la radio, le fil en tortillon jusque dans l’habitacle. Elle attrape toutes les minutes et demie un café en carton très profond, dont elle soulève prudemment le couvercle puis qu’elle referme sans l’avoir porté à ses lèvres.
Sernin observe depuis les hauteurs. Il a l’attention, la patience du rapace sous les toits. Même de loin, il devine la douceur des traits de la commissaire, ses pattes d’oies, ses rides de sourire. Ses cheveux sombres, profonds, des cheveux comme sa voix. Christine Lehmann laisse tomber le mégot sans l’éteindre, attrape le café sans regarder – poc, quelque chose s’est renversé, Sernin rentre la tête.
Sur le bureau en bordel, sur le fouillis de cartes, de dessins médiumniques, de tracés automatiques, la tasse de Sernin est tombée seule et il regarde, incrédule, le fond de jus noir s’épancher en rigole, en trait fin sur les planches. Un œil dehors pour voir la flic pester : son gobelet a glissé des mains, a éclaté au sol. Un œil dedans pour voir l’accident progresser. Sur le mille-feuille et plusieurs épaisseurs, en dégouttant, s’étalant comme dans du buvard, le liquide trace un flux. Fébrile, Sernin écarte les premiers feuillets. Il y a une rivière en superposition. Un cours d’eau très ancien, noir et bourbeux. La source thermale.
Retour à la fenêtre, carte à la main. Le soleil fait du papier comme une diapositive. Sernin étudie en transparence les traits contre les volumes, la tache contre le complexe. Et ça colle. Ca correspond. Ce qu’il cherche est juste là, en plein milieu, dans l’aile Schubert. Du studio au F5. Plus que XX jours. Le cœur de Sernin bat dans les oreilles. Sernin abaisse la feuille, cherche Lehmann. La Mégane, portière ouverte. La radio posée sur le siège. Le mégot noyé dans la flaque de café. Où est-elle ? Il la retrouve à peine plus loin, épaules et hanches étroites. Qui se dirige à grands pas, comme appelée, comme informée, elle aussi, vers l’aile encore close des tout nouveaux logements.

– Et là ?
– À droite.

La chaufferie chauffe. Ils pompent comme des tarés ces jours-ci. Plus que XX jours avant la mise en service de Schubert. Je me demande ce qu’ils ont à chauffer là-dedans. La môme longe les tuyaux roses doigts de poupée. Creux doigts de poupée. Moi je les entends clamser toutes les nuits en ce moment, ces foutus pipelines miniatures. Quant ils ne crachotent pas, ils bim-bament. M’empêchent de dormir, oui. Après, les clodos, c’est supposé aimer ça. Le chaud. Le bruit. Je me suis peut-être trop adapté à mon personnage. Ouais. Peut-être bien. Trop copain avec Le Naurne. C’est ce qu’ils écriront comme épitaphe, ces salauds.

– Qu’est-ce que tu fabriques ? T’as la tremblote ? Faut arrêter l’alcool, le débris. T’es pas obligé de venir, non plus. Et puis c’est pas à gauche c’est à droite.
– C’est un cul-cul-de-sac.

Merde je bégaie. Je ne veux pas aller à droite, c’est un cul-de-sac. Qu’est-ce qu’elle y connaît ? Elle a quoi ? Seize ans ?
Elle s’engage. Je la suis comme un somnambule enfumé de crack.
Au sol, une barre à mine pleine de boue. Elle a servi à déchausser un pan de tôle. Derrière, ça grimpe en escalier. Puits de lumière qu’arrive par le haut. Du vent fait vibrer du plastic, comme un gamin fait siffler un brin d’herbe Je plisse les yeux. « Ça va s’allumer », dit la gamine. Elle grimpe. Ça s’allume faiblard, orange, dans un clic saugrenu. Sa pompe gauche disparaît. Il faut que je me secoue.
Secoue-toi, putain !

Il fait froid malgré le beau et Sernin regrette aussitôt de ne pas avoir passé un autre pull, d’avoir laissé la veste en boule quelque part, là-haut. Dans la cour, il hésite à sprinter jusqu’à la Mégane. Écouter ce que la radio crachote. Sentir l’odeur du café renversé. Approcher, peut-être, de ce lien qui l’unit à la femme mince et brune. Il ne va pas voir, pourtant. Le plus vite possible, sans courir encore , il se dirige vers l’aile Schubert. Il calcule.
L’accès aux nouveaux logements est protégé par des clés magnétiques. Carrés de plastique noirs et lisses qui, au contact des serrures, verrouillent et déverrouillent avec des bruissements doux, dans la palpitation d’une led. Sernin les a vus dans les mains des White Knights et dans celles des contremaîtres du chantier, dans celles des agents immobiliers de la Sofreco. Sernin n’a jamais été autorisé là-bas.
Un résident le salue, qui revient des courses, gros cabas plastique. Le gardien baisse les yeux sans répondre.
Les sous-sols ne sont pas une option : couloirs d’accès murés, l’aile a sa propre chaufferie, géothermie ou je-sais-pas-quoi. Pas de risque que Lehmann ait accès, ça nécessiterait une commission rogatoire, quel prétexte avancer auprès du juge d’instruction ? Les toits, peut-être, le chantier, une machine. Sernin tourne le coin, remonte le parking, il va au plus court, prépare son entrée au cas où il tomberait nez à nez avec la commissaire.
Aile Schubert, flanc ouest. Un escalier de secours aux barreaux fraîchement peints. Les palissades, les travaux à main droite. Et puis la porte grande ouverte, la porte sécurisée donnant sur le hall, ouverte des deux battants. Ouverte contre la volonté des grooms électriques qui ont vocation à la tenir fermée.
De l’autre côté, les dalles sont neuves, cirées, polies comme la surface d’un lac gelé. De l’autre côté, des tapisseries d’art peignent des paysages abstraits en bleu et gris. De l’autre côté, ça sent le plâtre, le plastique d’emballage et le déodorant moyen de gamme.
L’air du dehors est froid. Il entre avec Sernin.

L’escalier donne accès à une gaine technique monumentale. Il y fait chaud. Il y souffle. Odeur de chlore entêtante, qui gonfle les muqueuses.
Ils marchent un instant côte à côte. Ulysse fouine sa poche, tâte son 1892. « Un interrupteur. Un simple interrupteur. »
Les flapflaps du système d’aération neuf entêtent. Une trouée blanc pâle, mitraillée de poussière, désigne le corps menu de Nisrin, son enveloppe pas finie de gamine en jogging.
– Ça va s’éteindre.
Clac.
Hypnotisé par l’oculus où le jour s’engouffre, Ulysse a oublié l’éclairage d’urgence couleur ambre. Qui s’éteint, comme si la môme le lui avait commandé.
Nisrin regarde en haut, dans le blanc crade, comme la victime propitiatoire de quelque U.F.O. mal renseigné.
— Le grille-pain, finit par dire Ulysse en s’avançant dans la galerie. J’ai entendu les gars du chantier en parler. Me doutait pas que c’était si grand.
— Non. Pas par là, dit Nisrin en agrippant le clodo par le creux du bras.
Ulysse grogne. Il tripotait le chien. Un peu plus, et…
— Par là, bronche la fille en tirant la nuque vers l’en haut, façon marionnette.
Une échelle métallique chromée surligne le halo, à la verticale.
On peut accéder à l’oculus. On doit accéder à l’oculus.
– Tiens… énonce Ulysse.

Le propre. Le lumineux. Le fonctionnel. Sernin avance, fasciné.
Le pastel. Le sans-recoin. Le sans-poussière.
Sans-passé.
Tout l’inverse d’une maison hantée.
Ici-même, pourtant, en ce même espace, des ouvriers ont bâti jadis un hospice. Ils ont bâti un temple et, suivant le tracé d’une source chtonienne, ont établi sur la butte Saint-Sébastien un bassin de soins pour leurs patients. Ils ont dessiné, autour, un pavillon de repos suivant les principes d’harmonie orientale. Ils ont accumulé les plans, le mortier, les briques, les tuiles, les carreaux. Ces hommes s’appelaient Dilsizian et Eckart et Friedenfels : de leur œuvre, il ne demeure plus rien.
Sernin, en apnée, essaie de percevoir les échos d’un autre temps.
Il écoute, il scrute. L’aile Schubert, vide de signe, vide de sens.
Soudain des bruits de voix, juste au dehors. Le raclement d’un tampon de fonte. Les voix à nouveau, plus distinctes. En deux pas Sernin grimpe une volée de marche. Se cache derrière une rambarde de verre semi-opaque.
Quelqu’un vient. Il voit quelqu’un venir.

D’abord le silence. On voudrait se boucher les oreilles tant il fait jour, d’un coup, et l’horizon tendu, étiré comme un tympan, mais on comprend « c’est le silence » et on ouvre les yeux.
Tout ça n’est pas bien précis.
Quand on sort d’un souterrain, le dehors est beaucoup trop complexe. On le comprend mal, l’appréhende comme une série d’informations biaisées par le surplus sensoriel soudain (formes, angles, couleurs).
Ensuite, l’odeur de plâtre, de peinture fraîche, de tout ce qui laisse des traces.
Puis le froid, sec comme un tricot de vraie laine, qui gratte.
Et on y est.
Schubert.
L’aile mystérieuse.
La petite s’est déjà carapatée. Merde il ne faut surtout pas qu’elle me laisse en rade.
Je me hisse comme un con. Mes bras tirent.
Je suis gros.
J’ai toujours dit « les villes ont trop de fenêtres ». Ça vous claque le cerveau, un jour de lumière comme aujourd’hui, tous ces putains de petits carrés haineux tellement qu’ils scintillent. La petite dirait sûrement que je bois trop. Le fait est qu’elle a raison. C’est aujourd’hui. Cet aplat de nuages couleur bave de chien enragé, tout illuminés par derrière comme des abat-jour. C’est forcément le moment. La môme ne sait pas dans quoi elle s’embringue. Elle pense que c’est un cauchemar. Mais avec une luminosité pareille, nous autres, on n’est pas dupes. On ne peut plus être dupes, même si on voulait.
Mon bide racle sur l’asphalte encore frais.
— ATTENDS !
Elle a disparu entre deux bâtiments reliés par une galerie au troisième.
À l’ombre.
Pas bête.
Je lui cours après.

- ATTENDS!
Puis les bruits de pas pressés, les gros chlof chlof des semelles qui battent les graviers devant le bâtiment, leur clac clac précis sur le revêtement cinq étoiles du hall.
Sernin reste planqué, reste tassé quand un type déboule en plein dans son champ de vision. Débraillé, essoufflé par le peu qu’il a couru. Un profil de chien de chasse.
Ulysse s’arrête. Tend l’oreille à son tour. Lève une main pour s’essuyer le front.
Et Sernin découvre l’arme, vieille, lourde et bleu métal. Un flingue de film historique. Il ne peut plus en détacher les yeux.
L’abîme. La catastrophe.
Puis, en même temps qu’Ulysse, Sernin entend la porte qui claque un étage plus bas.
Le clodo se remet en mouvement, vif et gros, mû par une sorte de fureur.
Sernin, terrifié, le suit.

« Triste Sire ».
Ulysse se dit que ça lui irait bien, un surnom de ce type. Se demande pourquoi il a choisi Ulysse. Ce n’est pas comme s’il revenait d’un grand voyage. Ni même s’apprêtait à en faire un.
Une main sur la poitrine, comme pour éviter que son cœur aille explorer le monde d’un saut du bungee jump, il cogne la porte de la cage d’escalier avant que le lourd piston hydraulique de la fermeture automatique la rabatte.
Derrière la porte, ça descend de plus belle.
Ulysse dévale les premières marches, nuque baissée façon bœuf, avant de remarquer qu’il fait sombre.
– Ils n’ont pas encore mis le courant, dit-il à mi-voix, malgré lui.
– Non, répond une voix forte.
Il sursaute.
La gamine. Il ne l’avait pas vue. Si en plus elle se planque ! Mais non, elle ne se planquait pas. Ne pas se tromper d’ennemi.
Triste Sire ! Ulysse ébroue un souvenir de mauvais film de cape et d’épée lorsque Nisrin l’attrape et le tire vers elle.
Il pense basculer dans l’escalier.
Mais non, ils sont à plat, déjà. Il ne bascule pas. Il trébuche, percute un mur, toujours aveugle.
— Et maintenant ? demande-t-il à la môme, qui n’est toujours qu’une voix sans silhouette.
— Maintenant, on attend.
— On attend quoi ?

Sernin attend de voir le dos d’Ulysse s’effacer derrière la porte pour traverser le hall. Court le plus silencieusement possible. Coince le battant avant qu’il ne se referme. Chuintement du ressort contrarié.
Il fait très sombre, et puis de plus en plus. Veilleuses vertes des sorties de secours.
Ulysse s’est arrêté de cavaler.
Des chuchotements, plus bas.
Et puis des pas descendent vers lui. Sernin reconnaît le parfum avant la silhouette. Christine Lehmann arrive. Et il comprend son rôle, enfin.
Il est le héros de l’histoire. Il est le chevalier servant.
Son corps en rempart contre les balles du tueur.
Sernin plonge vers Ulysse et, à l’adresse de la commissaire, il crie :
– IL EST ARMÉ ! FUYEZ !

Je la reconnais à l’odeur.
Un truc d’Europe de l’Est. Un sale fumet d’arrière-boutique de yourte moisie.
Et là, le cauchemar s’arrête et le mauvais film d’action commence.
ILESTARMÉFUYEZ
L’écho fait une claque dans la galerie exiguë. Une claque qui pourrait me réveiller si je dormais. Mais non.
Le clodo tend le bras. Deux muscles ronds, blancs et luisants comme des filets de dinde sous cellophane dépassent de sa manche déchirée. Au bout du bras, un revolver vieillot. Une pièce d’antiquité. Un jouet mais lourd, fatigué.
— Casse-toi, la môme, qu’il me dit.
Son haleine de poivrot me donne envie de vomir.
Ou c’est de la sentir, elle. Le poids d’elle en train de bifurquer, de prendre la tangente.
— Tu veux la buter ? je demande.
Il me regarde avec des yeux ronds. Je sais bien qu’il voit que dalle, qu’il ne sait pas où aller, qu’il a besoin de moi.
– C’est par là, je dis.
À part Ulysse, c’est tout pareil.
Comme dans mon putain de rêve.

Sernin dévale les marches. Tout est en place dans sa tête.
Ulysse dans le van des White Knights le soir de l’incendie. Ulysse dans les sous-sols au su de tous. Ulysse le dragon, Ulysse l’Ennemi. Et personne pour se dresser contre lui.
Sernin fonce. Il est un poids qui sombre. Il est une masse. Entend Lehmann qui s’enfuit.
Heurte quelque chose.
Quelque chose le heurte.
Sernin tombe.
On lui marche dessus. Deux pieds, quatre pieds.
Quand il se relève à tâtons, quand il essuie son nez qui pisse le sang, il sourit dans le noir. Il a fait diversion quelques secondes. Il a sauvé la flic.
Rien de cassé.
Il se remet à courir.

Le Naurne me boit et je me perds un peu. Comme dans mon rêve, si ce n’est que le Naurne n’a pas de bouche. Le sang de mon nez pété tombe au goutte-à-goutte sur la gadoue. À chaque pas, je coule dans le Naurne.
Ulysse est plus lourd que moi. J’entends les grands FLOCH-FLOCH de ses pas faire ventouse. La boue veut le bouffer aussi, de façon plus catégorique.
Pas le temps de s’attrister.
— Qu’est-ce qu’on fabrique ici ? Elle est partie de l’autre côté, il me soufflote.
— Gaspille pas ton oxygène. On va la rejoindre.
Les palpitations spectrales, rauques, épuisées, de la machine se rapprochent. Quelques derniers bruits de succion, et…
– Elle est juste derrière la pompe.

Sernin aux basques du tueur, dans l’escalier. Remonter. Traverser. Couper. Pousser.
Plein jour. L’air vif le fouette. Sa proie par un hiatus de palissade.
Le chantier. Sol boueux. Milliers de traces. Monstres assoupis. Pelleteuses, dameuses, suceuses. Les pieds qui collent. Le sang chaud dans la bouche.
Je suis la meute, pense Sernin. Je suis le chasseur. Je suis le renard traqué.
Il court jusqu’aux coffrages, aux fondations prolongées par les fers à béton. Le grand plan incliné est souillé de boue fraîche.
Par là, indiquent les empreintes de semelles.
Par là.
À un moment donné, Sernin a cueilli sur la chenille d’un bulldozer un coupe-boulon d’un mètre de long à poignées antidérapantes de vinyle rouge.

J’atterris en premier. Ça fait un mal de chien. Me déplace comme je peux, à plat ventre, pour éviter que le clodo me tombe dessus.
Comme dans mon rêve si ce n’est qu’il n’y a pas d’eau.
Les bassins vides ne finissent pas.
C’est le noir. Un effet d’ombre. Ils finissent sûrement, quelque part entre la surface et la fin de la surface, mais à l’œil, on ne dirait pas.
Le plongeoir. Les cabines, au fond. La céramique…
Noir.
Les fenêtres sont murées.
Noir.
Le tam-tam de pompe en fin de vie résonne ici étouffé, lointain comme le crâne d’un lapin tendrement cogné pour lui ôter la vie.
Ulysse se remet debout avec une souplesse étonnante. Comme s’il était monté sur ressort. Comme s’il attendait ce moment, ce lieu pour exister vraiment.

Au fond du parking il y a un trou, dans lequel Sernin descend. Au fond du trou il y a un couloir, dans lequel Sernin s’engouffre. Au bout du couloir il y a la pompe, très ancienne, du premiers puits du temple hospice. Et derrière la pompe il y a le bassin.
Sernin a cru apercevoir, par trois fois durant sa course, une silhouette mince et noire. Le spectre de Camila Ortega. Le spectre d’Alba Friedenfels. Le spectre de Christine Lehmann.
Et maintenant un bassin, comme dans ce rêve déjà rêvé.
Sauf que la lumière, cette fois, est différente.
Elle ne vient pas du lieu lui-même, mais d’une lampe tempête posée sur la margelle. Une lumière blafarde et mauvaise qui laisse des choses dans l’ombre. L’odeur est celle des vieux trucs qui pourrissent dans les caves. Le clapotis de l’eau est un clapotis d’eau. Non, ce n’est pas un rêve.
La fille voilée, de l’autre côté, existe réellement, avec sa moustache de sang et ses yeux fous.
Ulysse existe réellement, tout comme son arme braquée vers nulle part.
Et comme cette peau humaine, ce sac de derme vide chiffonné sur le sol, surmontée d’un toupet de cheveux noirs et embrouillés.

Les serpents à sonnette crépitent comme ça. Avant de se tendre et de mordre. Différents animaux à coque s’entrechoquant craquent de cette sorte. Et elle/lui. Bien sûr.
Ulysse sait.
Il ne parle pas leur langue mais sait reconnaître le claquement de langue du cavalier à son cheval.
Il la/le voit et sent sa détermination flancher.
Ulysse n’est pas un cheval. Ulysse n’est pas un chien. Les chevaliers blancs ne sont pas des… pas des pleutres.
Ulysse n’est pas le larbin
d’elle / il
se déplace avec la grâce d’une méduse
dans le bassin qui soudain se remplit.
La pompe agonisante gagne de l’entrain et déverse une langue de boue luisante et
légèrement rougie du sang de
et
la môme entre dans le bassin.
Elle s’est déshabillée. Ses cuisses émaciées et blanches glissent dans la boue. Elle sombre jusqu’aux aisselles et marche, comme une somnambule, vers elle / lui, informe sans sa peau humaine, amas de
Ulysse ferme les yeux et tire.
Un cri étourdi. Ulysse ouvre les yeux. C’est le gardien. En face. Le gamin a crié par réflexe, mais ne semble pas avoir mal. Il s’est mis à poil aussi. La balle d’Ulysse l’a atteint à l’épaule. Il titube en arrière, puis avance vers le bassin. Descend par une échelle rouillée plantée là. Une fois au fond, joint les mains, récolte une poignée de boue, la porte à sa bouche, l’ingère.
Il / elle étend ses
bras ?
vers les deux jeunes gens.
Ulysse garde les yeux ouverts, s’étourdit du cran de mire, et tire.
une fois
Goût de poudre dans les dents.
deux fois
Acidité de poudre et de pétoche
trois fois
dans la bouche
Il / elle rit. À travers la fumée du 1892, Ulysse pense la / le voir rire.
quatre fois
La môme est à côté du gardien. Lui maintient les poignets pour l’empêcher de boire.
La chose les rejoint en clapotant, les couve de ses
de ses
cinq fois
Les gamins nus, croûtés de boue sépia, pleurent du sang par les narines, les yeux et les oreilles.
La chose s’effondre sur eux.
Ulysse tombe à genoux.
Il l’a eu.e