#14 « Le Naurne
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Alors
Alors
Alors
Alors
Le bourreau frappe.

Sernin, dans la position où il a été attaché, peut voir la hache d’incendie levée loin au-dessus de la tête de son bourreau, tenue de deux petites mains roses aux doigts courtauds bien serrées sur le manche, et le biseau rugueux, un peu terni, de la lame d’acier inoxydable qui descend vers sa gorge. Une seule frappe suffira, se dit-il, si le cou n’est pas tranché net j’aurai de toute façon les cervicales écrasées. Il reconnaît la dame, très peu différente, au bout du compte, de tous les autres cinglés assemblés là, venus assister à l’accomplissement du rituel, venus le voir périr. Il se souvient de la voix de la dame, désagréable et chuintante, de l’odeur de croupi et de sueur de ses chemisiers, même son prénom lui revient, Kate, mieux connu dans son for intérieur sous l’identité Dentier Jauni, une vieille peau amie du Naurne, une psychopathe banale, une meurtrière de plus. Les phénomènes que Sernin étudie ont lieu à des échelles minuscules, des temps, des espaces infimes, à l’échelle desquels tout ce qui fait la vie paraît démesuré. La hache s’abat sur lui. La hache s’abat. Sur lui.

C’est comme de gésir au fond de la mer. Sernin est cette carcasse de baleine sombrée dans une fosse océanique. Un cul-de-sac sans air, sans lumière, d’un froid insondable et constant, et retenu là par la pression d’une masse d’eau de plusieurs kilomètres de haut, d’un himalaya liquide. Je suis si seul, songe-t-il. Il aimerait que ce soit vrai. Qu’il ne sente pas, partout dans ce désert, le regard scrutateur dirigé vers lui. Sernin n’a jamais réussi à supporter la compagnie. Il n’a jamais compris la facilité avec laquelle les gens interagissaient, l’aisance avec laquelle ils occupaient cette zone d’échange de laquelle il s’était toujours senti exclu, terrain d’entente universel, banalités, usages. Sernin n’a jamais, se dit-il maintenant, reçu une seule information valable émise par qui que ce soit qu’il ait considéré comme son égal. Maintenant il va mourir. On ne peut pas demeurer ici pour toujours. On ne peut pas rester une vie immobile, à retenir sa respiration. On ne peut pas persister dans les ténèbres avec pour seule compagnie un regard qui perce, qui découpe et qui juge.

La salle de sacrifice semble le dedans d’un œuf pourri, couvert de plantes putrides, d’algues en décomposition. Elle est éclairée par des lampes électriques; les ombres que les leds découpent sont bleues et froides. Sernin pense à Vandervelde père, il se demande si le GPS est resté allumé, si des gens de la Sofreco savent qu’il est là, s’ils seront assez rapides pour intervenir entre le fragment de second présent et le fragment de seconde à venir. La lame descend avec régularité, arc de cercle net. Est-ce que, se demande Sernin, je sentirai le contact quand celui-ci se produira? Est-ce que je m’agiterai encore un peu après, comme on dit que le font les poules, secouées par les influx nerveux de leur rachis? Que se passera-t-il, dans ma conscience, alors?

Dans sa propre nuit intérieure, le noir bleuté de ses mondes sous-marins, Sernin attend des siècles durant, sans bouger, sans ciller. Il n’a jamais fait que cela, au fond : attendre. Attendre que sa vie commence, qu’elle commence pour de vrai. Et maintenant que tout s’achève, il se demande quel fragment de son existence a eu une quelconque importance. Ce qui a pu se produire produit en lui, pour lui, qui revaudrait la dépense énergétique, l’assemblage de molécules, le grand effort de l’univers à le constituer sujet. Il se souvient de ces soirs où il a voulu mourir. Ses bras se meuvent très lentement dans la masse de l’eau épaisse. Ses poumons brûlent. La surface est à mille fois mille brasses au-dessus de lui. La jeune fille qui est avec lui, tout au fond, semble attendre qu’il se décide à bouger.

Ils chantent. Il postillonnent. Ils suent. Dans ce temps sans limite, Sernin voit les défauts de leurs peaux, la banalité de leurs traits, la folie de leurs regards. Aleister, Moustache Jaunie, semble exorbité par l’excitation du spectacle, tout proche maintenant, du sang qui va gicler. Sernin voit la peinture rouge sur le manche de la hache, sur le fer de la hache, et elle luit faiblement.

Sernin s’agite, tâtonne, ses mains n’étreignent rien. Son corps entier est douloureux. Le fond de l’eau a disparu. Les battements de son cœur ralentis à l’extrême font des grondements terribles et sourds, des remuements de plaques tectoniques. À quoi bon espérer? se demande-t-il encore. À quoi bon grappiller encore ces fractions de fractions? Rien ne s’est jamais produit pour moi qui ait eu la moindre importance.

La hache descend cependant. Elle met des heures, des jours, des mois. La hache descend malgré tout.

Sernin se meut au ralenti, saisi de poix, collé, tenu.
Ça suffit, dit Nisrin. Arrête de t’agiter. Écoute-moi.

Écoute-moi les astres n’ont pas de mécanique. Entends-tu? Ce n’est pas une foreuse. Ce ne sont pas des boulons. Entends-tu? Les clés du cosmos ne cliquettent pas. Tu n’es pas le gardien: ce qui se trame t’échappe autant que l’herbe à l’herbivore. Tu distingues les nuances de vert, toutes ses nuances, car tu broutes. Tu es le bétail, Sernin. Le bétail et l’acier des tondeuses. Tu existes par tes dents. Tu es ce que tu débroussailles. La patience des herbes qui attendent d’être cueillies te permet d’être la main qui cueille. Et non. Les astres ne sont pas une mécanique – ENTENDS-TU – mais une musique.
Cesse d’écrire la partition, d’être le diagnostic qui échoue. Sois la bactérie et danse avec les astres.
La jeune fille, au début, ne parlait pas distinctement. Sernin n’est pas certain d’avoir compris ce qui précède. Puis Nisrin a pris corps et le dialogue qui suit est pratiquement conforme à l’original.
Nisrin: oeil L’œil exclut les ténèbres.
Sernin: Que veux-tu dire?
Nisrin: Que ta démonstration est foireuse. On te regarde. On te scrute. C’est vrai. Bien vu. Donc tu existes. On t’a validé. Et si on te regarde, c’est qu’il fait jour. En toi. Dehors. Les gens sont baignés de lumière et tu lui appartiens aussi.
Sernin: Tu veux dire que j’ai échoué à me cacher?
Nisrin: Je veux dire que tu n’as jamais voulu te cacher. Tu t’es laissé cueillir, picorer, épiler. Toujours. Tu as toujours voulu participer à la substance des autres, quitte à les empoisonner. Tu participes de la chair. Tu existes sans jamais avoir eu à le justifier. En elle, par elle, bien qu’imparfaitement. Tu n’aimes pas cette imperfection, mais les astres ne sont pas une putain de mécanique et non elle n’a pas fini de te manger. Tu es des restes. Un plat de gratin. Tu ne t’es pas caché, tu t’es distribué.
Sernin: Tu m’emmerdes avec tes explications oiseuses et tes métaphores culinaro-mystiques. Je ne suis pas une particule d’azote. À ce moment, vivre, ça revient à ne pas exister. La vie n’est pas un cycle. Si je disparais, c’est la fin du monde. Voilà. L’existence n’a pas d’autre mérite. Je ne suis pas une vache sacrée, bordel!
Nisrin: OK. Qui es-tu?
Sernin: Je suis Sernin.
N: Non, mais en vrai.
S: Je suis Sernin.
N: OK laisse tomber.

– Non reviens. Reviens. Reste.

À ce moment, Sernin a l’impression que la jeune fille lui parle allemand ou polonais ou murmure une chanson ou lui prend la main et qu’il n’est plus lui et qu’il n’est plus et soudain, c’est clair. Comme une fulgurance.
– Je suis l’eau. Je suis l’océan. L’Himalaya liquide. Et par là, je suis autant
– le fond
– que la surface,
– les ténèbres que la lumière.
– Les astres ne sont pas une mécanique je ne suis pas un bidon d’huile à graisser ce sont des ondes je suis une corde
– je suis
– j’existe maintenant.
Libéré de la tension de devenir une unité toute serrée, Sernin se disperse. C’est à ce moment que Sernin se disperse, coule de source. A cet instant précis, très simple à définir:

Le jour de l’inondation, il y avait des pelures qui flottaient. La cave de la vieille du 13ème était pleine de pelures. Avec l’inondation, elles ont reflué. Gonflés d’eau, les renards ondulaient, s’ouvraient, se refermaient, ballottaient comme des lombrics bombance et de leur ventre qu’on devinait puisque seuls flottait leur dos, un reflux flatulent formait des petites ondes, comme celles de l’orteil trempé timidement dans une flaque sale, terrassé par le froid, aussitôt honteux d’être l’épicentre. Ces renards et ces ours, ces vaches et ces peaux – nées peaux, certainement, avant de le devenir – flottaient, barbotés, dans l’eau boueuse et c’était le hall du bloc, tous ces poils sans chair et d’une certaine façon j’y lisais mon destin alors c’est pas étonnant que Yasmina m’ait poussée dedans pour rire – mon nez louche sur le cuir flic floc d’une pelure déjà sans os – alors c’est pas étonnant qu’elle me finisse que la lame de Mlle Marchal se rapproche se rapproche et d’un coup ça sent l’essence des mobylettes tout ça c’est des cycles ça revient l’essence des mobylettes dessinait des pulsars dans l’eau inondée du bloc quelque chose a bougé sous moi c’était un ballon remontant à la surface comme si ça changeait quelque chose le fond la surface une fois remonté on se rend bien compte en crachant de l’essence – ma peau gardera des plaques – et des mégots de cigarette et des plumes – j’espère des plumes d’oreiller mais je suis pas sûre j’ai senti comme des bouts de viande piqués à la partie dure et ma mère disait tout le temps que la Guadeloupéenne du 9ème élevait des poules – en tout cas tu craches et ça sent les WC et l’essence de mobylette et tu entends rigoler et déjà on parle de foot et d’une marque de fringue quelconque et tu sais, au moment où tu craches par la bouche et par le nez, tu sais qu’au fond, la surface ne change rien.
Il y a ceux qui, sur le banc, te regardent d’un œil seulement et colmatent déjà, de la langue, le vide cosmique entre les galaxies véga et oméga.
Déjà.
Blablabla.
Et toi tu surnages parce que tes vêtements pèsent lourd bien sûr comme une personne normale tu penses à te laisser couler et tu vois une truite gonflée ou quelque chose qui flotte gros – peut-être juste un gant de toilette – et ça sent l’humide de derrière les machines à laver de la buanderie et il y a ceux déjà qui crachent ou pêchent des trésors mais les vrais trésors bien sûr comme les Playstations ou les coffre-forts ou ou ou ne flottent pas mais tu es la seule à le savoir et de colère tu tends tes muscles et tu sens que tu as pied mais franchement ça ne change rien tu as envie de tuer Yasmina et là tu vois un canard, un vrai, un mort – non c’est une cane elle est marron – et tu comprends la différence fondamentale entre le fond et la surface la mort de Yasmina et la tienne et tu pleures et voilà ce qui se trame la lame aiguisée de Mlle Marchal se rapproche et je repense à l’inondation du bloc ce jour-là mon envie d’arrêter la vie de Yasmina – qui pourtant porte ses cheveux comme une couronne et fume comme un volcan et ses mains m’enferment dans quelque chose de sombre et chaud pourtant elle seule existe d’ailleurs elle m’a tendu la main et dit «désolée» et finalement bien sûr ce n’est pas moi qui l’ai tuée bien sûr
et quand j’ai tourné la tête
ce jour-là
j’ai vu un canard – un vrai, un vivant – passer à côté de la cane gonflée
et l’ignorer pour gober un bout d’éponge qu’il a pris pour du pain et la lame se rapproche Mlle Marchal m’a attaché les poignets – bien fait – et soudain tu es là.

Cela nous arrive.

Ce n’est pas possible.
Tu es mort dans le ventre.
Tu m’as cédé la place.
Je t’ai tué aussi.

Retour en arrière.

Quelqu’un me regarde.

C’est une hache. Sa lame est lisse. Elle réfléchit les néons. On se croirait chez le dentiste. Mes mains sont menottées mais l’intérieur de la menotte en cuir est molletonné. Doux. L’animal veut vive. On me forcera à ouvrir la bouche. On m’ôtera une dent. Et alors? Attachée – au cou d’un garrot, aux mains de menottes à l’intérieur doux – j’ai confiance.
Mlle Marchal ne me sourit pas. Elle hésite. Éteint la lumière. La rallume. Les néons picotent aux yeux. Les murs sont blancs. Ma chaise: de designer en plastique transparent. Mlle Marchal me fourre un mouchoir dans la bouche. Je la laisse faire. Ouvre la bouche, confiante. Je suis chez le dentiste. Elle me tourne le dos. Elle tremble. Reprends la hache, la soupèse, me regarde, repose la hache, me ferme les yeux. Tu es là.

Cela nous arrive.

Je ne vois plus la lame. Hors champ. Contre mon cou, peut-être. Qu’elle a déjà tranché, peut-être. J’ai lu qu’on ne sentait rien, la tête coupée. Qu’on continuait de vivre. Une histoire de sang et de cerveau. Peut-être suis-je morte déjà. Mais non, je me sens pisser. Si les connexions nerveuses étaient coupées.

Nisrin tient sa tête entre les mains. Elle sent, dans ses paumes, la repousse des tifs. La boule de pensée rouge, l’oursin qu’elle est. Tout à côté, le garçon-racine fait une présence chaude. Il a toujours été non loin avec son visage pâle et plein d’ombre, ses cheveux sombres, son air désespéré. Dès la matrice il était là, Nisrin s’en souvient désormais.
Côte à côte, les pieds dans le vide, ils regardent les ordures qui flottent dans la cave inondée.
— C’est dégueulasse, dit-il. Ce qu’ils ont fait. Comme ils l’ont fait. Ils t’ont amenée, t’ont attirée avec leurs ruses pas fines. Ils ont ricané de te voir les suivre, de te voir te plier. Ahmed disait toujours: elle est gentille, avec son sourire comme ci comme ça. Toi tu entendais nettement: c’est une débile. Tu entendais: elle fait ce qu’on lui dit. Tu n’étais pas bouchée au point d’ignorer, en descendant l’escalier, que ce n’était pas ce que tu aurais dû faire. Que le jeu était truqué. En obéissant ou en te rebellant, ils riraient de toi. L’eau noire, les choses pourries. Et le pire, bien sûr, c’est la présence de Yasmina.
Nisrin se balance d’avant en arrière, tout au bord. Elle serre les dents à se péter les molaires.
— Yasmina t’as poussée. Yasmina a ri. Ensuite, elle a fait semblant de ne plus y penser. Tu patauges, tu te gaves d’eau. Tu croyais connaître les mains de Yasmina, pourtant. Tu croyais connaître ses bras, ses épaules, son dos. Tu croyais connaître la couleur de sa peau à l’endroit où le bras plie, assez pâle et doux pour laisser voir la veine. Devant tout le monde, elle t’a jeté dans la fosse. C’était fin juin. Le treize juillet, à son tour, elle tombait de la fenêtre.





Le garçon-racine parle d’une voix égale et sans la moindre intonation. Il articule les phrases suivantes une insistance de professeur en langue étrangère.
— Yasmina est morte. C’est Yasmina qui est morte. Elle a sauté. Yasmina, c’est elle qui a sauté.
Qu’est-ce que ça peut te foutre, voudrait hurler Nisrin. Fous-moi la paix. Laisse-moi crever.
— Je suis sûr que tu ne te souviens pas du nom de tous les types que tu as démoli. Que tu ne sais même plus comment s’appelait celui qui t’a valu les quinze mois à la maison d’arrêt.
Ulysse. Il s’appelait Ulysse.
— Je vais encore te montrer quelque chose, continue-t-il, sans prêter la moindre attention aux pensées hurlées.
Et, doucement, Sernin écarte les mains de la fille, les empêchant de continuer à palper, à malaxer, à gratter la tête rouge. Plus délicatement encore, il appose ses propres paumes. Sa peau est froide et moite, quelque chose d’inhumain, un gant frais, un steak, un poisson sorti du frigo, c’est bizarrement agréable. Nisrin a envie de pleurer.
— Tout est là-dedans, l’entend-elle dire. Toutes ces pièces et toutes ces prisons. Ce coin de salle de bain, entre la chasse d’eau des toilettes et le bac de douche, où tu pouvais te recroqueviller jusqu’à tes huit ou neuf ans et disparaître presque entièrement, cet endroit à toi seule, que personne ne connaissait, et que tu pouvais habiter jusqu’à ce qu’on se mette à secouer la porte et te traiter de tous les noms. Ces cellules de dégrisement, ces aquariums de garde-à-vue, ces stalles pour interpellées violentes couvertes d’imprécations poétiques et ordurières, puant la javel et l’ammoniaque. Ces chambres des foyers, ces chambres de cité, ces dortoirs d’asiles aux couvertures beiges, ces trois cellules toutes pareilles que tu as occupées dans l’aile des femmes. Tout est ici, à l’intérieur, entre ces deux oreilles, les labyrinthes, les murs à lessiver, les fenêtres à frotter, les sols à récurer.

Nisrin sent sa mâchoire qui se desserre malgré elle.
— Tu ne peux rien détruire de tout ça, conclut Sernin, parce que tu ne peux pas sortir de toi-même. C’est normal. Ce n’est même pas un peu grave.

La tête tombe.

Mlle Marchal a terminé son geste. Certains gestes sont catégoriques, comme claquer une portière de voiture. Certains gestes sont catégoriques et irrémédiables, comme décapiter une très jeune femme. Mlle Marchal ne pensait pas en être capable, mais l’ordre a un prix, la vie a un prix, la vie a un prix. Et parfois, ce prix est la vie de Nisrin Saïdoune.

Le Naurne se referme.


Tout s’est passé comme prévu.

Définition de l’instant: Nisrin lâche ta main, met les bras le long du corps et ainsi, debout, se laisse ouvrir sa gorge – sa bouche émet un gargouillis – et sa tête bascule en arrière et la cervicale, sectionnée malproprement, paraît blanche dans le rouge de son corps défunt et les astres n’en finissent pas de chanter et toi

Le Naurne se déplie.

Tout s’est passé comme prévu.

Quand tu lèves enfin les yeux, le garçon mort encore un peu là, à la regarder.
— Tu es libre.
Et puis Sernin s’efface, et tout est terminé.

Au printemps, tu prends connaissance de ton environnement, des mesures de ta cage, de la coupe de ton habit. Tu as des vers pour compagnons, des mites pour compagnes.
Au printemps, tu espères, tu gémis, tu cribles ta peau de traits de bics, de mots. Tu sèmes ce que tu récolteras. Tu entres dans le cocon.
Au printemps, tu apprends à ne plus penser, à ne plus rêver, à ne plus espérer. Tu apprends à cesser d’être ce que tu as été. Il y a des bruits de pas, des va-et-vient, mais personne ne te trouve là où tu es. Personne ne te dérange.
Au printemps, tu t’encoquilles.

À l’été tu flattes, parfois, le mur chaud. Tu t’étonnes, à la vitre, des choses qui passent, grillées, comme le silence des saisons passées.
À l’été tu restes dans le coin à regarder ton monde qui grésille, les particules qui dansent.
À l’été tu sues dans ton habit de dermes vieux qui plissent.
À l’été, tu récoltes, tu éternues, tu embrasses des choses qui, tu le sais, n’existent qu’au-dehors.
À l’été, tu voudrais déjà que tout soit terminé.
À l’été, tu attends, encore.

À l’automne, tu frissonnes et tu bailles. Une eau lente coule au-dehors, qui ne t’atteint pas. Le monde glougloute.
À l’automne, tu crois tenir de l’écorce, des feuilles. Tu réchauffes le thé, cent fois oublié sur la plaque. Le vent, dehors, te tente : viens, sors. Mais tu es trop jeune.
À l’automne, tu te dépouilles de quelques-unes de tes couches. À l’automne tu te dénudes un peu et tâtes le monde comme on appréhende un bain trop froid.
A l’automne, tu sais que l’hiver viendra, qu’il sera long, dur mais qu’il passera.

En hiver, ça te gratte. Tu sens la pellicule durcir et vouloir se défaire, comme une cosse.
En hiver, ta peau est devenue blanche de vivre ici, entre quatre murs.
En hiver, tes doigts tâtent un corps nouveau, sensible, fragile, de pulpe et de frissons.
En hiver, tu découvres que tu as faim et que la lumière te plaît.
En hiver, des odeurs de vin vieux, de souche qu’on enfouit, t’enivrent.
En hiver, tu commences, lentement, à manger ta chrysalide.
En hiver, tu te déploies, tu rampes, te lèves, tu marches, tu pousses la porte.
En hiver, tu sors du Naurne.

Rien ne s’est passé comme prévu