#15 « Le Naurne

Tu descends du tramway et restes un instant sous l’abri, à regarder les voyageurs se disperser, le véhicule repartir avec des tintements d’avertisseur. Les gens ont l’air lointain et comme ensommeillé de ceux qui savent ce qu’ils font, où ils vont. Tu vois leurs dos, leurs pieds qui s’éloignent. Tu regardes ta montre, puis allumes une cigarette que tu fumes lentement. Le rendez-vous a été annulé. Tu as quatre heures à tuer d’ici au dîner. Sans trop y réfléchir, tu te mets en marche. On appelle ça avancer au hasard. On appelle ça se laisser porter par la vie. Ça fait dix ans que tu n’habites plus cette ville et tous tes repères sont devenus imaginaires.

L’actuel quartier Saint-Sébastien est très différent de celui de ta mémoire, bardé de palissades, poussé d’immeubles bas. Il y a quelques années, tu as lu un article sur le réaménagement de la butte et la démolition des tours: il y avait une photo du maire en train de serrer la louche d’un patron de boîte de BTP. Tu n’imaginais pas que ça ressemblerait à ça: des bars à brunchs, des espaces de coworking, un barbier Happy Days. À la place de la librairie et du cybercafé, un immeuble d’architecte accueille un studio d’enregistrement. Les portes sont en verre fumé, avec des logos de couleurs vives en vinyle autocollant.

Il ne reste que le mur pour attester qu’il s’agit toujours de la même rue. Celui-ci a à peine changé, un peu moins haut, peut-être, que dans tes souvenirs. Le crépi a été refait. Pour le reste, pas de doute: il enserre toujours le Naurne. Tu le longes jusqu’à l’entrée bardée de plaques de laiton. Cabinets d’avocats, médecins, kinés, conseillers conjugaux, soins ayurvédiques. L’une d’elles retient ton attention.

Musée du Vieux Naurne.
Tous les jours de 14h à 18h.
Visites guidées sur rendez-vous.
Tarif unique: 3 euros.

Ce qui t’étonne en premier lieu, c’est la porte. Elle est béante. Un peu plus grande, peut-être, que dans tes souvenirs. Tu suis le montant du regard, note le ciel gonflé de nuages gris, la rouille aux gonds qui vient tout juste de reprendre son travail. C’est imperceptible, comme une larme au coin d’une paupière d’éléphant, mais c’est là. Ça nous arrive à tous. Tu passes le seuil. Un poing t’enfonce l’estomac, comme une hirondelle se heurtant à la baie vitrée d’une villa neuve là où se trouvait son logis.

Tu cherches où éteindre ta cigarette, ne trouves que la pelle au long manche d’une balayette. Écrases le mégot contre un pavé couleur laiton, alternant ceux en pierre comme des dents en or cribleraient une bouche ivoire, et l’y laisses. Une jeune femme de ménage, fesses dodues mal signifiées par un pantalon de peintre blanc XXL, s’empare du matériel et s’éloigne en chantonnant. Tu ne distingues aucune saleté, pourtant, dans ce Naurne aseptisé, murs blancs comme passés à la chaux. Où va-t-elle?

Tu cherches tes repères des yeux, la cour carrée, le clocher, les ornements de façade, les tags, la girouette, les corneilles. Tout est là et rien n’est à sa place. C’est comme de revoir des gens à dix ans de distance, savoir qu’ils ont dû changer, être surpris tout de même. S’attendre à être étonné mais ne pas savoir que faire de l’impression réelle. Un groupe d’adolescents te dépasse, ils marchent, courent et se bousculent, ils parlent fort, ils vivent ici, y ont grandi. Tu étudies une camionnette professionnelle blanche jusqu’à te rendre compte que c’est celle d’un artisan boulanger.

À la place de la maison basse où a jadis eu lieu la fête, il y a maintenant un toboggan peu haut et deux grenouilles à bascule. Le sol est revêtu de faux gravier turquoise en aggloméré caoutchouteux, il absorbe l’impact de tes pas, il l’assourdit. Tu essaies de retrouver la fenêtre de ton ancienne chambre. Le Naurne n’a plus grand-chose de vieux ou de mystérieux. C’est un endroit où exister, où vieillir, où dormir entre deux journées de travail. Certains week-ends, aux beaux jours, sortir le barbecue, les bières. Se plaindre entre voisins proches des nuisances de voisins lointains. Tu suis le fléchage approximatif. Sur la porte de l’aile Degas, la première à avoir été habitée, tu retrouves l’affichage des Amis du Vieux Naurne.

4è d, est-il indiqué.

Tu montes à pieds. Croises dans l’escalier un grand rasé qui descend, tracté par un chiot hystérique. Ce n’est que parvenu sur le pallier que tu identifies les lieux. Le quatrième droite. L’appartement du meurtre, celui de Livia. La porte est entrebâillée et tu entres sans frapper.

Tu n’ignores pas qu’à cet endroit palpitait une lampe transfusée à l’électricité hasardeuse du Naurne (phase / contrephase) et que parfois le visage de Livia te semblait triangulaire, parfois ovale. Dorénavant, une niche vide, blanche, ornée, dans sa vacuité neuve, de poussière à venir. Tu passes dans ce qui était la cuisine et que seul signale, dorénavant, le clac aigu de tes talons passant du plancher au carrelage (on a ôté la cloison éclaboussée de sang). Il y a dix ans, avant le sacrifice, les murs sentaient la peinture mate et le plâtre, dont ils étaient râpeux. Aujourd’hui, l’odeur ramassée, aux relents de réglisse, d’un insecte pris dans la trame d’un halogène poussiéreux, anachronique, te dis-tu, sous ce faux-plafond lisse aux rayons ronds clouant les yeux. Un vestige probablement rapatrié de la librairie, rescapé de l’incendie. Tu déplaces la tige de l’encombrant luminaire. Derrière, une perle de sang, encore, maronnâtre sous l’interrupteur de l’ancienne hotte. À côté, un plan du XVIIe siècle encadré d’or.

La Butte S+Sebaftien, lis-tu.
Au centre, noir, comme un cancrelat Le Naurne, complètes-tu.

Tu restes là assez longtemps pour que les traits abstraits de la carte se floutent, pour que se superposent, dans ton œil, ces tracés et d’autres plus anciens, à demi souvenus. Les bruits ressemblent beaucoup à ceux que tu entendais jadis dans l’hôpital, comme si les coffrages et les plaquages continuaient de diffuser des échos remontant du fond des pierres anciennes. Le bureau des Amis du Vieux Naurne est désert, vide jusque dans son ordonnancement. Classeurs bien alignés, piles régulières de dossiers, corbeille vide. Un rouleau de papier tue-mouche parfaitement vierge pend du plafond et tremble dans les mouvements infimes de l’air conditionné. Personne ne vient. Le téléphone, sans poussière ni trace de doigt, s’entête à ne pas sonner. Tu n’appelles pas. Tu ressors.

La cour du Naurne est semée de jouets: un camion à pédale, des seaux Walt Disney, un cerceau en plastique jaune. Les enfants sont encore à la sieste. Tu n’as pas besoin de lever les yeux vers l’horloge pour savoir quelle heure il est.
L’aile Schubert n’a pas changé, elle a vieilli, un peu. La plupart des stores ont été remplacés et une plaque du revêtement de façade a chu. Le bâtiment a l’air moins neuf, cela va de soi, le système de fermeture électronique moins futuriste. Sur le mur qui fait face à l’entrée, tu reconnais la mosaïque ancienne de la salle d’hydrothérapie, petites figures peintes sur carreaux de faïence, ramenée d’Égypte par Friedenfels. Sur la porte qui mène à la cave est indiqué:

Musée du Vieux Naurne
BASSIN THÉRAPEUTIQUE

Et tu te souviens, bien sûr, de ce qu’il y a derrière.

Le soleil menace de trouer la canopée granite mais s’abstient. Tu allumes une cigarette, dont l’odeur rassie-tassée du cendrier suspendu, façon mâchoire inférieure d’un triton de fontaine baroque mais dégouttant de cendre, t’a précipité l’envie. Un jeune homme te frôle, passe le sas électrique de supermarché. Tu jettes ta clope et lui emboîtes le pas. Le hall a changé d’odeur, plus vivant, plus organique. Le poireau cuit, la cire, de vieux relents de tabac et de vin renversé. Une soufflerie se déclenche. Le type descend. Tu le suis. Il s’adresse au guichet, à mi-voix, comme s’il craignait de réveiller un nouveau-né, et observe ses chaussures pendant la transaction. Et deux cinq. Bonne visite. Passe le portillon.

La salle d’exposition sent la vieille cave et le placo. Au plafond, une frise chronologique en spirale, qui s’allume quand on passe dessous et s’éteint ensuite. Siddhartha. Soufisme. Théosophie. Ensuite, dans l’étroit d’un couloir où résonnent quelques rires, comme les trépidations d’une pièce au fond d’un bol d’émail – d’où proviennent-ils? – des vitrines exhibant sans contexte – cartes cornées et boutons poussoirs d’audioguides avec la mention à venir – un fragment de bas-relief en jade, le reliquaire ébouriffé d’une coiffe de saint Sébastien, des instruments d’aliénistes, pinces coupantes et forets luisant dans la mauvaise lumière plate, habitant une sacoche en cuir, complexe, ayant appartenu au célèbre praticien.

Et puis tu débouches sur le bassin. Une musique dramatique se met en route pour célébrer ton entrée. Le jeune homme s’hypnotise à la bouche d’arrivée d’eau, muette aujourd’hui. Les dalles, désormais, sont d’une sécheresse de touareg. Elles sont effectivement noires. Noires comme l’ébène. Comme tu l’as deviné il y a dix ans. Tu veux descendre, palper le fond de la paume, tu ne peux pas.

POUR VOTRE SÉCURITÉ, ÉLOIGNEZ-VOUS DU BORD, lis-tu.

L’étudiant se lasse et remonte. Il n’y a plus que toi. Et puis la musique stoppe sur son dernier accord. La lumière claque comme une vieille roue de vélo. Le bassin baigne dans la lueur bleue-verte des veilleuses, qui font une nappe à hauteur de hanche, y aurait-il eu des curistes.

Tu sais ce qu’il faudrait faire, maintenant, bien sûr. Comme l’insecte au fond du calice de la fleur carnivore: t’agiter vers le haut, te démener, remonter, ressortir. Tu avances d’un pas, de deux. Le coin de la pièce est moins bien éclairé, un angle d’ombre. Tu avances encore. Parfois, c’est pour de faux. Parfois, c’est une araignée qui voile un coin de mur, prétend faire des ténèbres. Parfois, c’est une aile de phalène qui obture la lumière, simplement. On agite les doigts, comme une danseuse de flamenco, et la vérité se révèle. La vérité, c’est un bout de mur normal dans un bout de pièce normale, mais ici c’est un trou dans la maçonnerie. Il n’y a pas rupture, pas de membrane crevée, pas de frontière entre ici et là-bas. Tu fais un pas de plus et ton soulier touche, froid, le béton du tunnel.

La seule lumière provient, comme dans ton souvenir, des veilleuses d’un orange très sourd, tous les dix mètres et à certaines intersections. De gros et de moins gros tuyaux courent le long des murs, ils sont tièdes et soufflent. Ce râle continu, profond, est la respiration lente et familière du Naurne dont tu as gardé la mémoire. Tu poursuis. Tu avances. Et à mesure que tu progresses, les odeurs se distinguent. D’abord l’algue acide au nez, puis la vasque croupie, comme de l’urine mais en plus pérenne, en plus rémanent. Et si ce n’était pas les égouts, alors? Sous tes pas, soudain, froisse ce que tu penses être un vieux magazine. C’est le portrait, arraché à son cadre, d’Alba / Camila. Le palpé de ses cheveux te revient, électrique. Tu t’accroupis pour ramasser. Plus loin, à ras du sol, qui fait comme de la moquette trempée, un tube noir profond. Tu t’approches. Une Maglite. C’est une piste.

Tu n’as plus besoin de chercher à t’orienter, où le nord, où la chaufferie, où la sortie. Il te suffit de suivre le semi de petits objets. Bientôt tu ne te penches plus pour les étudier. Un gobelet en carton avec un fond de café séché. Un spray à vitre couvert de poussière agglomérée. Un pilon en pierre à la tête encore sale.

Le ventre du Naurne est glauque et gluant. Il est tiède. Tu t’y enfonces encore.

Le dernier signe, sens-tu au grouillement dans ton ventre, est une touffe de cheveux humide. Les filaments des lampes peinent, la lumière saigne sans chasser l’obscurité, tu y es, presque, et ta paume, instinctivement, se pose à l’endroit. Autour de la gorge. Ce trait, imperceptible comme l’Équateur. Les couloirs se retrouvent, se rejoignent, nœuds de tuyaux, fusion de voies. Ulysse avait une chaise longue là, juste après le coin. Tu entends avant de voir. Le même bruit qu’il y a dix ans. Le grincement des ressorts, les chocs des pieds qui repoussent la paroi. L’artisan, l’artisane. Tous ces efforts pour en arriver là. Des millénaires d’évolution et toujours les mêmes petites paluches à vouloir réparer les murs, combler les trous.

Tire-toi! Mais tire-toi, putain! entends-tu gouailler.

Tu tournes le coin et te heurtes aux yeux aqueux, au visage de marbre lisse. Ce qui n’a pas changé dans sa physionomie, ce qui inquiète. Le cou est crevassé, les cheveux arrachés laissent voir une boule de croûtes. Le tailleur, dirait-on, a jadis servi à éponger un plein baquet de sang.

Des rats, penses-tu, frôlent tes chevilles. Mais peut-être n’est-ce que l’appel d’air filasseux de l’ancienne cage d’escalier. Un clong dans un tuyau. Quelque chose, quelque part, déglutit.

Mademoiselle Marchal, dis-tu à celle qui ne peut te reconnaître.

Elle regarde à travers toi, longtemps. Ses yeux sont deux billes vides, deux planètes. Mais quand elle ouvre la bouche pour te parler, tu voudrais ne pas être capable de voir ce qu’il y a au-dedans. Tu aimes être capable de voir ce qu’il y a au-dedans, y baignes un instant, autorises un sourire hausser tes lèvres, vers la droite. Le clang cesse et le silence est comme deux oboles sur les paupières d’un mort.

Ah, dit la bouche. Ah. C’est toi. Enfin.

Toutes les lumières, il te semble, se sont éteintes sous la terre. Ne reste que le filament en surplomb, qui vous tient, vous unit, elle et toi.

Que s’est-il passé? geint-elle, accroupie. Dis-moi.


Ich will es Ihnen erzählen, acquiesces-tu dans ta nouvelle langue.

Alors
tu te penches vers elle
et, la bouche presque collée à son oreille,
mot à mot
tu lui

racontes.









À droite tu entres tu secoues ton hijab plein de sable. À gauche tu prends le chariot de produits ménagers tu sens l’ammoniaque la javel le cuit le chimique la peau bientôt rêche. À gauche tu sors le chariot fermes la porte en métal qui grince. Pas besoin de verrouiller. À droite tu prends le couloir carrelages poussière tu ne t’attardes pas c’est le vieux con qui aspire. Devant tu marches. Devant tu marches longtemps avant que le couloir forme un coude. Un coude que tu prends à gauche puis à droite jusqu’au néon mal vissé qui clignote. Tu sais comment visser un néon tu sais où se trouve l’échelle mais tu ne le revisses pas sinon tu te perdrais. Sinon tu ne saurais pas à quel coude tu viens de tourner. Sinon tu serais. À gauche tu passes l’arche métallique. Trois poutres boulonnées qui font un pont entre le rien de droite et le rien de gauche. Le rien noir barreaux élimés pour protéger le dedans du dehors ou l’inverse tu ne sais plus. Devant tu marches tu pousses le chariot tu voudrais siffler mais tu n’oses pas. Tu t’arrêtes. Tu donnes un grand coup de poing au mur de briques. Un autre. Un autre. Ta main saigne. Un autre. Un autre. Un autre. Un autre. * C’est tout ? C’est pour ça que je me lève ? * salut ahmed desolee de ne pas avoir ecrit pendant cinqtrois mois. en prison je t’ecrivais plus mais bon. la compagnie de gardiennage a fait installer internet pour les cons qui dorment sur place pour surveiller. WHITE KNIGHT c’est ecrit sur leur camion a deux balles. des gamins ont deja ecrit sale dessus. ca la fout mal quand meme WHITE KNIGHT tout crade. je suis contente mais ca me saoule qu’ils mettent des gardiens. ca me rappelle trop la hèbs. alors j’ai efface le W, le E et le K avec le white spirit qui me sert a effacer les graffiti et j’ai ecrit un S au feutre noir devant. les keufs pensent que c’est les graffeurs qui l’ont fait. c’est trop des caves. les graffeurs ont autre chose a faire que taguer des pauvres camions dégueulasses. et je comprends pas ce qu’ils foutent au naurne, les keufs. ils sont persuades que ca bicrave. c’est le vieux con qui me l’a dit. c’est des mongols. pour une fois, on est d’accord avec le vieux con (je te dirai qui c’est plus tard). au debut j’en voyais qui bedave mais meme eux ils viennent plus. le naurne fout les jetons a tout le monde. meme aux graffeurs. ils viennent, mais ils doivent se natchave fissa. je ne les ai jamais vus. ce matin, il y avait «non aux centres fermes» sur la muraille. en enorme. c’est marrant qu’on ai ecrit ca sur le naurne, vu qu’ils le renovent pour loger des gens petes d’oseilles. style «liberez les riches». mais c’est vrai, vu de l’exterieur, ca ressemble a alcatraz. bon je te laisse, il y a le meskine de shit night qui veut recuperer son pc. * En prison, le réveil est forcé CRIC-CRAC. En prison, les néons grésillent et font « ouf » dans le couloir, l’un après l’autre. Du bout du couloir à la cellule. Ils s’allument et craquent et soupirent toujours fatigués de faire le jour sans le voir. Et ensuite les pas. Chantal-je-pars-bientôt-à-la-retraire m’a dit que leurs chaussures sont en gomme. Pourtant, leurs pas résonnent métal. Leurs jambes métal trop rondes dans les moches pantalons. En prison, je me réveillais tête dans l’oreiller pour ne pas mordre, ne pas hurler. CRIC-CRAC la porte. Mes paupières dans l’oreiller pour ne pas pleurer ne pas goutter ne pas suinter. Ne pas me dégonfler de l’intérieur. Rester tendue pleine d’eau. * J’ai encore fait ce rêve. Comme en prison. Pourtant, je suis au Naurne. * Réveil dents crissent. CRISSENT [le sable, encore] Réveil nez dans l’oreiller pour ne pas sentir. Le naurne pue les égouts. Comme la prison en mieux. Je vais en parler au vieux con. En prison, les vieux cons étaient à côté. muraille – barbelés – corbeaux CORBEAUX – ciel qu’on ne voit pas – rue qu’on devine [des pas des voix des chiens qui chient des fois une mobylette] et encore une muraille et de l’autre côté [seulement si c’est symétrique, personne ne sait] donc de l’autre côté les vieux cons [PRISON DES HOMMES] le côté des vieux cons qui crient CRIENT en jouant au foot. Mais je devine. Il faut que je parle au vieux con pour les égouts. Les égouts et les vieux cons, ça va ensemble, ça pue. * Encore du sable encore ce rêve encore ça pue. Le nNaurne, c’est comme la Prison. Sauf qu’en Prison, on m’apprenait à écrire et je faisais semblant de ne pas savoir. Au nNaurne, on me demande de faire le ménage et je fais semblant de savoir. On me dit « prends soin » et on m’oublie. Le nNaurne s’étale et moi je dois prendre soin de lui. Comme une baleine. Dégraisser le mammouth et peigner la girafe comme disait Chantal-je-m’en-fous-je-vais-crever-avant-la-retraite. Je. Je. Je. Putain, mais il est où ce vieux con ? Ça pue. Il y a du sable. [Khamsin]. Putain on se réveille ça pue il y a du sable. Le nNaurne grogne. Les bêtes, ça s’ébroue. J’aime bien ce mot. Le nNaurne s’ébroue comme une grosse bête puante dans sa croûte sablée. Le nNaurne, c’est comme la Prison en mieux, je pensais. [sans les gens] Les gens qui grouillent ronflent nous fourrent des doigts latex pour vérifier. Les gens qui surveillent les gens qui vérifient. Et te douchent et te couchent et toi Je pensais que le nNaurne, c’était mieux. Je commence à douter. Le nNaurne, c’est le désert. D’ailleurs, le sable * Ils ont tagué LE NAURNE sur la muraille. Juste à l’intérieur de l’enceinte. En petit. À la craie. D’habitude, je laisse les tags. J’efface juste les bites et les croix gammées. Il y a déjà de quoi faire avec. Mais cette fois, il a fallu que je l’efface. C’était obligé, mais je sais plus pourquoi. D’abord, ils l’ont tagué à la place de NON AUX CENTRE FERMÉS. Et ça m’a énervée. Non, d’abord, ça m’a pas énervée. D’abord, j’ai cru que je m’étais encore perdue… Vous vous perdez souvent ? Vous vous perdez pas, vous ? C’est votre petite mallette et votre petit costard qui vous montrent le chemin ? C’est vrai que cet endroit est gigantesque. Désolée d’être intervenue. Continuez, s’il vous plaît. Pourquoi l’avez-vous effacé ? Je sais pas, justement. C’est ça que je vous raconte ! D’abord, j’ai cru que je m’étais perdue. Oui, ça m’arrive souvent, mais j’ai des repères. Comme des néons mal vissés, des bouches d’égout cassées. En gros, tout ce qui fonctionne pas bien. J’ai refait marche arrière pour être sûre mais c’était bien là. Ça m’a mise en rogne. Je sais pas pourquoi. Déjà, c’était super bien effacé. Avec le white spirit que j’utilise, chaque pauvre petit graffiti me prend des heures, et là… j’y suis passée le matin, et le soir, c’était déjà parti. Et ils ont fait ça le jour. Ils ont changé votre routine. D’habitude, ils viennent la nuit. Ils bousillent pas ma journée. Le matin, je me réveille et j’ai des surprises. C’est bête, j’ai… J’ai presque l’impression qu’ils jouent avec moi. J’aime bien. Peut-être avez-vous besoin de contacts ? Je peux… Je peux continuer, ou vous voulez [inaudible] Bon. Voilà, c’est tout, d’ailleurs, j’ai fini. Ils ont tagué LE NAURNE et ça m’a saoulée. Je sais pas. Je l’ai effacé. Vous vouliez savoir ce qui me prenait la tête ? Et ben non, c’est pas le manque de contacts. J’adore le manque de contacts. C’est le Naurne. Il en fait qu’à sa tête, vous voyez ce que je veux dire ? * Khamsin. Nisrin. Khamsin. Nisrin. La cour est carrée. Khamsin. 50 fois 5 expirations. 50 fois 50 fois 3 inspirations. Carré. Les murs – quand le khamsin ne souffle pas – les murs font un carré. K. KaKaKaKhamsin. Je m’appelle Nisrin. La cour est carrée. J’y cours tous les jours. La cour est carrée tous les jours. Et pourtant, aujourd’hui, c’est un rectangle. * On peut dire que ça commence comme ça. Même si, pour certains, tout est déjà en place bien avant ce moment-là. Même si d’autres prétendent que ça a débuté avant le Naurne et que les traces de toute origine vraie sont perdues dans l’oubli… Mais s’il faut choisir un bout par lequel raconter cette histoire, alors disons que, oui, disons que c’est ici que ça s’est noué. * ETAT DES LIEUX D’ENTREE * «… dix-huit mètres carrés c’est la surface habitable, au sol c’est un peu plus grand, de l’ordre de vingt-cinq, vingt-sept. On a fait mettre des penderies juste-là, sous les pentes. Pas un palace, bien sûr, mais presque deux chambres de cité universitaire, et plus de cachet, vous verrez. Sans compter que vous ne payez rien… Vous avez vu avec monsieur Vandervelde les spécifiques du poste ? Il faudra passer une visite médicale, savez-vous où se trouve la médecine du travail? On vous a remis un plan des transports en commun ? Très facile de circuler partout, vous verrez, on s’en arrange sans peine… Et puis c’est bien. C’est bien qu’un jeune occupe cette fonction, ça vous dépanne, ça nous arrange, tout le monde y trouve son compte… Rassurez-moi, vous n’avez pas de problème avec l’alcool ? Non, bien sûr, à votre âge. Vous fumez ? Ah, ce n’est pas une question intéressée, tenez, voilà les baux signés, vous voyez, rien à craindre, vous êtes entre de bonnes mains, vous m’avez dit que vous étudiez quoi ? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas une cigarette ? On a de la chance, tout de même, avec ce temps, quel bel automne, ça fait un peu canadien… Heureuse de vous accueillir parmi nous, vous verrez, la Sofreco est comme un clan, une famille. On a gardé des ambiances très chaleureuses, il faudra venir à la soirée de Noël… Ne vous en faites pas. Je suis sûre que vous vous plairez là-haut. Vous aurez tout le calme du monde. Et puis, les vieilles pierres, vous comprenez… Le chauffage est dans les charges, bien sûr, c’est du mazout, ne vous faites pas de souci pour ça. Où ai-je mis les cautions de vos parents?… Ah, voilà, voilà, je crois que nous sommes bons… Soyez ainsi le bienvenu Monsieur… Monsieur… attendez, ne me dites rien…» Sernin serre, pour la troisième fois, la main de Mlle Marchal. Elle a un visage lisse de poupée, un cou de tortue. De grosses veines dures roulent sous la peau, à la base des doigts. Porcelaine peinte, yeux aqueux. Au quinzième étage de la tour, son bureau est un aquarium de lumière jaune qui bourdonne en sourdine : air en circuit fermé. * Le premier espace, juste devant la porte palière, est vide et peu pratique : un salon, peut-être, y mettre un canapé, des étagères, les deux. La lumière vient de vasistas dans la pente aiguë de la mansarde. Orientés sud-ouest, ils tirent des ombres longues, bleutées dans le milieu d’après-midi. Le lit a un vieux sommier en fer très lourd, aux ressorts figés par la rouille. Les plaques chauffantes, le frigo sont neufs, la table est un modèle Ikea au plateau griffé, comme déjà usée. Un tabouret en bois noir, une chaise pliante en plastique et acier. La penderie n’a aucune profondeur. La baignoire est un monstre trapu, au bac trop court, aux parois trop épaisses. Les faïences sont striées de tartre, le flexible usé fait comme une liane. Les robinets, beaux et lourds, semblent des bouchons de radiateur de caisse de luxe. De la bonde de l’évier montent des relents inattendus. Boue, glaise, bord de ruisseau. Et partout, diffusément, ça sent la cave. Les chiottes, bizarrement, sont plus loin, dans le couloir. Sernin finit son inspection. Ses deux sacs sont restés dans l’entrée, il n’a encore rien sorti. Il revient à la salle d’eau. La tapisserie, sur le mur de droite, a été arrachée sans soin, le mauvais plâtre est à nu. En regardant mieux, on devine que le papier peint recouvrait totalement une porte condamnée. Il n’y a pas de poignée à l’huis. Le trou carré et la serrure sont bouchés de pâte grise : du chewing-gum ou du papier mâché. Sernin appuie sa main. Ca ne bouge pas. Il reste encore un peu sans rien faire, à écouter, regarder ce qu’il peut de son nouveau chez lui. Il y a un conduit de cheminée condamné et des particules très fines, lumineuses dans le soir, qui dansent et se posent à mesure. * – Bon, fait Patrick. C’est assez simple. Et pour ce qui est compliqué, tu verras avec Jean-Louis. Vu depuis le dehors, de la rue, Le Naurne ne ressemble à rien. Des murs d’enceintes trop hauts, un peu lépreux, des faîtes de toits lointains, des angles gris, et une double grille, si vous avez la patience de suivre assez longtemps ce qui semble un pâté de casernes ou un établissement pénitentiaire. La meilleure vue du complexe est celle que l’on a depuis la cour maîtresse : on embrasse les bâtiments en fer à cheval, les mosaïques, les dallages, les bas-reliefs épisodiques sur le long des façades. – Les zones de travaux, tu vas pas. Il y a des palissades, tu peux pas te gourer. Là où il y a déjà des résidents, tu vas pas non plus, sauf s’ils te demandent. En général, tu restes dans les communs. Dehors, dedans, couloirs, tu vérifie tout, le grand tour, trois ou quatre fois pendant ton jour de garde. Ou ta nuit. Patrick Vandervelde a une moustache de morse, jaunie sous le nez. Ses yeux sont dédoublés, par le bas, de deux poches lourdes et noires. C’est un vieux papa, un jeune grand-père. Il commence à faire frais, maintenant que le soleil est passé derrière le clocher. On n’entend pas un son de la ville. Les murs, autour et devant, coupent le Naurne du monde. Vandervelde est pressé d’en finir. – Ça n’a rien d’un casse-tête. Tu y arriveras vite. Si tu as des questions, tu demandes. – À Jean-Louis. Compris. La grande horloge marque toujours trois heures dix, elle est cassée. Sur la façade du bâtiment principal, en hautes lettres effacées, on lit encore le mot ADMISSIONS. – Cette poussière, demande encore Sernin, c’est à cause des travaux ? * Le hall d’entrée est carrelé bleu, rouge, jaune : entrelacs et motifs floraux. Ce devait être beau, à l’époque où les lieux servaient d’hospice. Les pas de Sernin claquent, sonnent. Reviennent en écho depuis le haut du grand escalier. Il pense aux cristaux, à l’avenir. Il fredonne quelque chose qu’il a entendu à la sono du métro. Son nouveau royaume est immense et vide. Il se sent, ce soir-là, comme un pionnier, un explorateur. Le premier gardien d’un domaine à circonscrire. * Il est, bien au contraire, le dernier d’entre eux. Le nom le plus récent sur la liste des indigènes. Un de plus qui se croit capable d’y vivre, de s’y faire. D’en maîtriser les tours. * À côté du plan sommaire, assez faux, qu’il a tracé de sa piaule, Sernin écrit, couché dans le lit : Jean-Louis Potosky ? Plotowsky ? Potosi ? Patrick Vandervelde (deux fils, un petit-fils) Qui-c’est-ça- ? Ortega (À une fenêtre de son bâtiment il a aperçu une silhouette, sombre et vague contre le verre.) Et il écoute encore, en s’endormant, les craquements dans les murs ou de parquets lointains. Les draps, même propres, sentent l’humide. Sans doute faudra-t-il en acheter de neufs. Sernin MASSÉ 23 ans ***** ***** ***** Diplômes Bac Scientifique au Lycée ***** de *****. Magistère de Physique, spécialité Physico-chimie des surfaces à l’Université *****. Autres compétences Français langue maternelle. Anglais lu, écrit, parlé. Allemand lu, écrit. Pratique de la bureautique (Mac, Windows, Linux). Permis B. Expérience professionnelle Assistant de recherche à l’Institut *****. Magasinier à la Bibliothèque Universitaire des Sciences de *****. Employé à la Région *****, saisie de données et classement. Expérience personnelle Président de la cafétéria associative de l’UFR de Physique. Encadrement d’enfants et d’adolescents (scoutisme). Loisirs Lecture (classiques, poésie, fantastique…) Sports (tennis, squash, badminton, natation…) La Lumineuse Société de Keli, fondée à Anvers en avril 1917, a souvent été désignée, sans argument historique, comme la première branche dissidente de la théosophie. Karl August Friedenfels, inspiré par des lectures de la kabbale juive plutôt que par la mystique extrême-orientale, a nié jusqu’à sa mort s’être appuyé sur les travaux de Madame Blavatsky. Il affirmait avoir lancé les bases de sa propre école dès 1860, alors qu’il résidait encore à Alexandrie. Sa coterie s’appela d’abord Cercle du Tsimtsoum et compta une dizaine de membres de la haute société cosmopolite, comme l’attestent les listes de présence aux réunions bimensuelles. Au tout début des années 1920, Friedenfels s’est vu délivrer par la municipalité les permis de construire de son futur « Temple – Hospice ». Le projet recouvrait onze hectares constructibles sur la butte Saint-Sébastien, et prévoyait dix-sept bâtiments pavillonnaires. Un premier plan fut dessiné par Paulus Eckart suivant les « Devoirs de Keli » (principes d’harmonie édictés par Friedenfels dans son Livre Lumière, 1915) puis amendé par Anton Dilsizian en 1921 afin d’inclure un dispensaire d’urgence et de prendre en compte la nécessaire construction du mur d’enceinte. Ces travaux, financés entièrement par des fonds privés, furent achevés à l’été 1924. Baptisé « Le Naurne », le complexe resta ouvert six mois dans sa configuration initiale, de l’automne à l’hiver 1924. Faute d’obtenir, pour des motifs politiques, l’agrément municipal (reconnaissance des infrastructures médicales et de la qualité des soins dispensés), le complexe se contenta d’être un lieu de résidence et de regroupement cultuel. Début 1925, suite au décès accidentel de Karl August Friedenfels, la Lumineuse Société se constitua en entreprise privée afin de garder la jouissance de la totalité des locaux. Une série d’événements fâcheux, des dissensions idéologiques, ainsi que les coûts croissants des travaux d’entretien, convainquirent la Société de se défaire de ce patrimoine immobilier dans les années 1950. L’école de pensée de Friedenfels avait cessé toute activité officielle à peu près à cette époque, malgré un héritage spirituel et littéraire non négligeable. Certains membres de Keli rejoignirent l’anthroposophie steinerienne. Après soixante ans de déshérence des locaux, « Le Naurne » a été confié en gérance à la société Sofreco, qui prend en charge, avec le soutien de la municipalité, la réhabilitation de l’ensemble du complexe. 10 000 mètres carrés de logements et 5 000 de bureaux sont en cours de réalisation. La livraison est prévue dans trois ans. Plusieurs sociétés immobilières se sont déjà montrées intéressées par la création de résidences de standing à coûts modérés dans un quartier au fort potentiel de développement. Jean-Louis serait du genre à avoir des survets de sport noir or, de grosses Puma aux semelles fluos, une gourmette en argent. Au boulot, il porte toujours un gris, et des pompes de sécurité qui le grandissent encore. Il ne regarde pas les gens dans les yeux quand il parle. On dirait qu’il a honte de son accent ou du léger zézaiement. Jean-Louis n’habite pas au Naurne, pas même dans le quartier ; il a fait construire en périphérie, vit avec sa femme (sa femme est enceinte). Quand il est de nuit, il ramène Melchior avec lui, un dogue argentin croisé boxer. Un gros morceau, trapu, tendu. Sernin n’aime pas beaucoup les chiens et Melchior n’aime pas beaucoup Sernin. – Le truc c’est d’occuper le terrain, montrer à tout le monde que tu es là. À Vandervelde, aux coprops, aux autres. T’as beau être seul et eux… Bon. Moi ce que je fais. Je tourne le plus d’interrupteurs possibles, j’allume les lumières. Dans presque tous les bâtiments tu as accès au tableau électrique, tu peux contrôler d’un seul endroit. Je fais briller les apparts vides, les couloirs. Ça ne sert à rien, mais ça change tout. C’est psychologique. Par-dessus le mur d’enceinte (briques écaillées) on voit le damier des balcons ; des vélos attachés aux grilles, du linge sur les séchoirs géométriques et les pleines lunes, répétées, des antennes satellites. Le mur sud borde le quartier. Le Naurne et les barres se regardent. – Ne lève pas la tête. Il y en a toujours un ou deux dans les coursives ou aux fenêtres pour nous regarder faire. Ils font le guet. Pas la peine de montrer que tu les as vus. Marche sans te presser, prends tout le temps. Ça veut dire que t’es là et que t’as pas peur. Melchior renifle une brique. Gravillons et souillures anciennes. – Peur de quoi ? continue Jean-Louis, comme si Sernin avait parlé, comme si ses pensées s’exprimaient à voix haute. Pense un peu où ils vivent, comment, et ce que la Boîte fait sous leurs yeux. Avant, le Naurne c’était à eux, un terrain de jeu, un lieu public. Maintenant : un coffre vide. C’est manger un sandwich devant un affamé. À moitié, aux deux tiers vide, eux entassés dans leurs clapiers. Les jeunes sont jeunes, ils sont cons, ça bout… Faut juste pas broncher, ne pas montrer de faille, les décourager de passer le mur, venir casser, salir, je sais pas. On est là pour ça, c’est tout. On doit tenir le mur. Ils longent encore, tournent au coin. Les immeubles disparaissent. De l’autre côté, maintenant, il y a l’avenue et la basse des autoradios. Les bâtiments du Naurne changent d’aspect en fonction de l’angle de vue. – Il y a des boulots pires. J’en ai fait des pires. Tu as une copine ? Sernin essaie de repérer, dans un bras du fer à cheval, les velux de sa chambre. Il n’est pas sûr d’être du bon côté, sans doute le bâtiment est-il symétrique. De gros nuages, d’un gris presque bleu, glissent dans les reflets du verre. – Il faut te trouver une occupation pour ici. Quelque chose à te mettre dans la tête, à cogiter. Les rondes de nuit, c’est une plongée dans le vide. Pas pour te faire peur. Tout le monde ne tient pas. Essaie d’être préparé. Sernin répond quelque chose de vague, de rassurant. Il pense à ses recherches, à la propagation du son, aux accidents de surfaces, à tout ce qu’il lui reste à faire. Dans le carré qu’il scrute tandis que Jean-Louis fume, il croit distinguer à nouveau une silhouette immobile. Un reflet de ciel presque en entier la brouille. C’est comme fixer une étoile fragile qui s’efface à mesure qu’on la regarde. – Est-ce ma fenêtre ? demande-t-il, trop bas pour être entendu. Quand il baisse les yeux c’est pour rencontrer les iris jaunes, résigné, du chien de garde. sujet : Re : publis en ligne de : m.dacosta@XXXXXXX.edu pour : s_masse@gmail.com Euh, salut. T’étais où ? Ca fait presque 3 moi que t’as pas donné de nouvelles. Bureau vide, appart désert, numéro de portable en rade et tes parents qui me racontent genre que tu as bougé pour le boulot ce qui m’a un peu étonnée vu qu’il était convnu que tu reprenais le poste de Charles au labo à la rentrée. C’est quoi ce bordel ? Je me suis inquiétée, figure toi, et si je n’étaits pas aussi soulagée d’avoir de tes nouvelles je t’aurais envoyé chié. On ne peut pas traiter les gens comme ça, Sernin, merde ! Enfin, tu sais que je suis une bonne poire, alors… En tout cas, dis moi ce qui se passe, tu veux bien ? Juste pour me rassurer. Tu sais que tu peux me parler. Bon, j’arrête et je répond à tes questions. > Selon Sernin : > > Hello, > > Je n’arrive plus à accéder aux numéros de Science et de la PRL par le > proxy de la fac (mes login et pw ne sont pas reconnus). C’est le serveur > qui est en rade chez vous ou c’est ici que ça merde ? J’ai peur que > Lorrain ait profité de mon absence pour me sucrer l’accès. Tu veux bien > vérifier ça ? Ben, comme tu avais juste disparu, oui, Lorrain à effacé ton accès. Je lui ai pas dit que tu avais refait surface d’ailleurs mais lui aussi il Mérite une explication, tu crois pas ? Bon, comme je suis trop bonne, je t’en ai refait un : login = serninm password = myriam > > > J’espère que tout va. Bisous. > > Sernin ca va comme ci comme ça. Enfin, j’auaris préféré t’en parler en vrai. Tu as toujours mon numéro au fait… Donnes moi de tes nouvelles. Tu es où ? Qu’est-ce qui se passe ? Ok ? Tu me manques. Bisous. M. Sernin a commencé sa cartographie. Mentalement, sans prendre de notes. Un index des autochtones, leurs us, leurs parcours. Ceux qui partent bosser avant sept heures, ceux qui arrivent à huit, les visites des chefs de chantier en fin de matinée, costumes cravates et casques blancs. Les agents d’entretiens et les autres qui bossent sur place. Les enfants. Les ombres du petit théâtre. On marche vite jusqu’au portail, pressés de quitter les murs trop hauts, les couloirs trop longs. Au retour, on traîne des pieds. Le Naurne a une masse. Sernin, souvent, est seul à rester immobile, malgré la force d’attraction. Quand il ne travaille pas, il choisit le haut d’un perron, devant un bloc en réhabilitation. Il tire une chaise, sort un livre et un trois quarts de Pils. Il ne pense pas à grand-chose. Il fume. Il regarde. Un bras de grue qui tourne. Le créneau d’un monospace entre deux palissades. Sernin n’attend pas. Pas exactement. Elle passe dans un bourdonnement léger, les écouteurs invisibles sous ses cheveux lâchés. Il y a quelque chose. Quelque chose de touchant dans son profil. D’émouvant. Un souvenir lointain, palpitant. Sa peau est d’un brun incertain. Ses yeux ne fixent rien. Ses lèvres. Sernin ne sait pas où elle habite. L’a vue rentrer dans plusieurs bâtiments. Elle n’a pas d’horaire. Il aime le crissement des graviers sous les semelles de ses baskets usées. Les revers de ses jeans. Le grésillement croît puis s’éloigne. Des mèches noires, noires, balaient encore ses épaules. – Bonsoir, dit-il, une fin d’après-midi. (il l’a vue venir de loin) (n’a même pas fait semblant d’ouvrir son bouquin) (l’obus de bière est vide, l’humidité remonte) (elle avance, n’entend pas) (il fait un geste) – Bonsoir, dit-il encore. – Quoi ? (elle s’arrête : sous la frange, les sourcils sont redessinés) (l’œil est noir et comme opaque) (on dirait un œil de caméra, pense-t-il, un œil-miroir) – Bonsoir. Je suis Sernin. Je suis vigile. Je suis là depuis dix jours. (des petites rides aux coins des paupières) (aux coins des lèvres) (un visage éreinté, inquiet) (triste) (non : absent) – Je ne comprends pas. (un accent très marqué) (les mots en vrac dans la bouche) (le son qui ne cesse, dans ses oreilles invisibles) (elle ne comprend pas) Elle s’appelle Camila, Camila Ortega, et elle vit tout près de lui, même bâtiment, même étage. Il le saura après-demain et ça fera marrer Jean-Louis : – Elle est foutue comme une planche à pain ! Quand Sernin ne bosse pas il observe. Il cherche à comprendre. Portatif Protection de Travailleur Isolé En cas de détection de perte de verticalité, d’absence de mouvement ou d’appui sur le bouton SOS, le portatif PTI envoie un signal au récepteur radio. Ce dernier donne aussitôt une impulsion au transmetteur qui déclenche la numérotation téléphonique. D’une puissance de 4W, le portatif est compatible avec tous les réseaux radio traditionnels. Son mode PTI – perte de verticalité – est paramétrable, avec par défaut : – 30 secondes de pré-alarme sourde – 30 secondes d’alarme sonore – envoi du signal d’alarme radio puis passage en mode cyclique : émission automatique 10 secondes / réception automatique 10 secondes / balise sonore 10 secondes… jusqu’à arrêt de l’appareil Le récepteur radio est muni d’un décodeur pouvant distinguer l’alarme volontaire (bouton SOS) de l’alarme de perte de verticalité. Il commande 2 sorties « contact sec ». Ces 2 sorties peuvent être raccordées au transmetteur et/ou à des équipements de signalisation tels qu’un gyrophare ou une sirène. Le transmetteur téléphonique est équipé de 8 entrées et permet de programmer jusqu’à 6 numéros de téléphones. Il est sécurisé par une batterie de secours et un système d’autoprotection. Il n’y a pas de règle pas de trajet à suivre pour les rondes le seule chose c’est de ne pas cesser de d’avancer de marcher. Le bipper, de temps en temps, souffle. Il ne fait pas vraiment nuit : carrés de lumière chez ceux qui ne dorment pas rose des lampadaires qui surplombent l’enceinte minuteries bleu des néons automatiques qui s’allument en cliquant à mesure qu’on avance et s’éteignent derrière vous et puis la maglight pour les paliers aux culots vides, aux ampoules mortes. Dehors il fait marine, indigo avec des brumes roussâtres au-dessus de la ville. Dedans ça sent le plâtre le lino vieux les peintures l’eau infiltrée l’acier la poussière chaude. Le bipper souffle, crachote de temps en temps. Il n’y a rien à faire simplement marcher avancer allumer éteindre montrer aux habitants qu’on est là montrer qu’on veille sur eux. Derrière les barrières de chantier il y a des tas informes : matériaux ou rebuts ou machines des choses à bâtir à détruire. Le bipper crachote, souffle comme une respiration encombrée. La ronde durera, encore, deux heures cette nuit. Au-delà, sans doute on dort on rêve on baise on se lave et regarde la télé on écoute de la musique boit du whisky lit un magazine. Tout autour, on se contente de marcher. Eclats jaunes dans les flaques, au-dehors reflets de filaments dans des vitres opaques barrées de scotchs blancs. Le bipper souffle, toussote. Cliquette. Lumière. Lumière. Nuit. Lumière. Nuit. Ce matin, dans le drain bouché de la baignoire, il a trouvé un paquet mousseux, puant, de cheveux collés, fils longs, épais et noirs. Il regarde la porte condamnée sur le mur d’en face. Il rince l’émail. * Produit de corrosion (hydroxyde de fer) de couleur brun orangé qui se forme sur un métal ferreux exposé à l’air humide. Corbeau Corneille. Je l’entends FEULER. Je sais. On dit pas FEULER pour les corbeaux corneilles. Ils passent des documentaires, en prison. On dit FEULER pour Il Elle bat des ailes, mais reste là. Accrochée à la poutre, suspendue à l’envers. J’ai l’œil fermé – il est tôt – mais je l’entends. Il Elle FEULE des plumes. J’attends que le réveil toqué tinte – un réflexe – et j’ouvre l’œil. Par la fenêtre – simple vitrage martelé ; ne s’ouvre pas ; coincé de rouille *, salpêtre et moisissure – je le la vois déformée et je l’entends cabossée. La vitre prisme tord ses maigres pattes, malaxe les plumes étanches – dedans, il n’y a que du noir. Je me lève vertige. Je me hisse nausée – un matin de plus – et par la fenêtre obstinément fermée, je Les ailes mosaïques se déplient. Le corbeau La corneille pixellisée pousse, de bourgeon de corbac en fleur de corbac [envole-toi, putain, t’attends quoi, envole-toi] mais se referme et se ratatine. La fenêtre est coincée. Le corbeau La corneille ne part pas. Je travaille au Naurne. Comme en prison, l’idée que l’oiseau s’envole me tord le larynx. tire-toi tire-toi tire-toi tire-toi tire-toi tire-toi tire-toi tire-toi tire En prison, les vitres sont claires. Je voyais mes corbeaux corneilles solides. Les barreaux donnaient des tranches verticales de ciel et de bestiole, mais tangibles. Au Naurne, j’ai de la bouillie de volatile carrelée qui feule et qui pourrait très bien être un CHAT noir ou un sac en pastique noir ou un museau de cynocéphale noir ou Casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi Je ferme les yeux. Il Elle partira peut-être. Et moi Comme en prison, l’idée de partir me tord le larynx. Je ne vais pas mettre un verrou à ma porte, mais… Je ne vais pas murer ma fenêtre, mais… Donner un coup d’aile. FEULER. FEULER. Je rouvre les yeux. La forme noire fleur machin tressaute toujours sur le banc de fenêtre. Une corneille. Salut Ahmed, T’as bien reçu mon mail ? Je suis pas sûre que ça marche. Sinon tout va bien. J’ose pas sortir mais bon. Le temps que ça se tasse. Ça pue. Pas autant qu’en prison, mais quand même. Ça ______ ! Au début, je croyais que c’était juste _____, que j’avais chopé un _____ en cabane. Mais non. Ce matin, la _____ latina névrosée est venue me voir. Comme si je pouvais claquer des doigts, et hop ! Je voulais lui dire d’aller voir le vieux con, mais sur le coup, son nom m’est pas revenu. Ça fait trop longtemps que je l’appelle comme ça, ce _____. Bon, j’y vais. Dis-moi si tu reçois mes mails. N. Une corneille. 00:01:42:11 00:01:44:11 Le sujet entre dans le champ. Elle passe l’aspirateur. 00:01:49:12 00:01:50:16 Mme ______ s’approche du sujet et s’arrête à côté. Le sujet continue de passer l’aspirateur. 00:01:50:20 00:01:51:20 Mme ______ lui touche timidement le bras. Le sujet éteint l’aspirateur et se tourne vers Mme ______. 00:01:51:24 00:01:53:10 Mme ______ (hésitante) : Vous n’avez encore rien fait pour les égouts ? 00:01:54:01 00:01:55:06 Le sujet décoche à Mme ______ un regard incrédule. 00:01:55:10 00:01:57:02 Mme ______ (gênée) : Vous parlez français ? 00:01:57:16 00:01:58:22 Le sujet : Oui. C’est obligatoire pour passer le diplôme de femme de ménage – égoutier. 00:01:59:02 00:02:00:18 Les deux femmes se regardent sans parler. 00:02:08:23 00:02:11:01 Mme _____ se gratte le bras. 00:02:11:14 00:02:13:15 Un rayon de soleil en provenance de la fenêtre de l’entresol éblouit le sujet. Elle protège ses yeux de son avant-bras. 00:02:14:03 00:02:19:14 Mme _____ se tourne pour regarder par l’ouverture. 00:02:19:20 00:02:22:01 Une forme noire obstrue la vitre. Seuls les néons éclairent le couloir. 00:02:24:05 00:02:28:24 Mme _____ (bégayant légèrement) : Ce n’est pas à vous qu’il faut s’adresser… 00:02:29:11 00:02:31:05 … Désolée… 00:02:31:12 00:02:33:21 … Je vous laisse travailler. 00:02:34:00 00:02:37:09 Mme _____ part. 00:02:37:17 00:02:38:17 Les néons s’éteignent. Ulysse marmonne. Il baragouine encore sur jJésus. Il répète. Son job, à part puer et me baratiner, c’est parler de jJésus dans le métro. Il dit que les gens le regardent jamais direct mais dans la vitre. Moi je le regarde direct, mais à la fois, il me parle pas de jJésus. Peut-être à cause du voile île-slam-hic [il prononce bizarre]. Quand il me voit, il s’arrête et sourit. Il a plein de dents pourries. Il s’appelle pas Ulysse, bien sûr, ou peut-être que si mais alors quelle coïncidence comme disait Gisèle-je-dis-ça-au-second-degré [elle pensait que je comprenais pas le second degré, peut-être à cause du voile, mais c’est une autre histoire]. Bref, je l’appelle Ulysse. Il fait du slam avec jJésus dedans et le vend pour presque rien dans le métro. Le slam s’achète. Tout s’achète, maintenant, ma petite. Je suis pas petite. Je fais 1 m 68 ils l’ont dit en prison. Ils mesurent tout. T’avais une cellule au carré ? Non, en rectangle. 2,20 x 4. C’est eux qui te l’ont dit ? Non, j’ai mesuré. La porte ? 2 x 0,60. La salle de bains ? 1 x 1,50. C’était juste un coin WC-lavabo. Le lit ? 2 x 0,80. La fenêtre ? 1 x 1,50. L’armoire ? 0,50 x 0,50. Ils t’ont rendu cinglée. Ulysse me prend toujours la tête. Je suis là, à décrasser pour les riches qui veulent habiter le Naurne quelle idée. Je dois les débarrasser de toutes les merdes de pigeons insectes clochards et brosser le sol briquer le pont comme un mousse, d’après Ulysse. Depuis que je l’ai engueulé parce qu’il m’appelait Fatma, il m’appelle le mousse. Un mousse à voile. Ah ah. Ça le fait crever de rire. Un mousse à voile qu’est à vapeur. Ça le fait cracher de rire. Il fume trop. C’est pour ça qu’il baratine les gens avec jJésus. Pour s’acheter des clopes. J’ai très peu de dépenses, sinon. Tout s’achète. Tout se vend. Je suis là à trimer à briquer, comme il dit, à décradifier les riches à badigeonner les couloirs d’antibactérien, d’antimicrobien, d’anti-infectieux d’antirouille* et il me baratine. Lui. Crasse humaine. Bactérie à pattes. Il me suit. Il compense. * Molt estoit riches li haubers… N’onques n’i pot coillir reoïlle. Chrétien de Troyes. 1170. Le dictionnaire me donne la date d’apparition du terme « rouille », mais je ne sais plus quand elle est apparue. Sûrement à l’automne, lorsque cette vasque qu’est le Naurne s’est bien gorgée d’humidité. Ou peut-être au printemps, lorsque l’oxyde même prend vie. Car c’est bien cela, le fond du problème : élargir la définition de la vie. Le domaine du vivant ne saurait s’y résumer. Ce n’est pas tout. Contrairement à certains des nôtres, je ne suis pas d’avis qu’il y en a trop peu. Mais je ne me résous pas à ce que ça soit tout. C’est une question de point de vue, n’est-ce pas ? Et cette rouille, visible à l’œil, âpre au doigt, âcre sur la langue… Plus on parcourt le Naurne, plus on s’y perd, plus l’apparence de la vie se fond dans quelque chose de plus… Mais je m’égare. Le fait que je ne me souvienne pas de la date de la première oxydation me chagrine. Non tant parce que les métaux nous tiennent à cœur (et surtout à l’esprit) qu’en ce que cette faille démontre la futilité de notre travail de mémoire. Nous classifions, répertorions, cataloguons, consignons. Et un détail aussi simple nous échappe à jamais. Notre entreprise n’est-elle pas trop ambitieuse ? À vouloir tout appréhender, tout contrôler. Diagnostiquer. Vous vous perdez souvent ? NON AUX CENTRES FERMÉS Tu t’accroupis. Tu poses la bouteille de WHITE SPIRIT par terre. Tu étends les bras. Tu tournes la tête pour voir si on te regarde. Tu reprends la bouteille te relèves tritures le bouchon. Le bouchon grince. Tu veux la boire, peut-être ? Boire du WHITE SPIRIT au goulot ? Non. Tu la ranges dans le sac. Tu reviens sur tes pas. C’est bien là. Tu ressors. La lumière t’aveugle. Tu masses tes yeux. Tu lis encore NON AUX CENTRES FERMÉS et tu marches le long des murs en comptant tes pas. Dans une flaque dans un couvercle de compteur en alu dans une fenêtre fumée côté riches dans une vitre de camion de chantier. Mon nez. Mes yeux. Mon menton. Mes sourcils. J’arrive pas à les regarder dans l’ordre. J’arrive pas à les regarder ensemble. Je croise mon reflet, je sursaute [quelqu’un me regarde]. Quelqu’un, c’est moi. Respire. Ferme les yeux. Respire. Ouvre les yeux. Mes yeux. Mon menton. Mes sourcils. Mon nez. En prison, on se voit presque jamais. On nous regarde, mais on se voit pas. Ils interdisent les miroirs pour qu’on se taille pas les veines, m’a prévenue la taularde de la 115. La taularde de la 115 s’est taillé les veines. J’étais bien placée pour le savoir. Je créchais dans la 117. Les lavabos communiquent. Elle s’est taillé les veines sans miroir. Elle s’est pas regardée faire. Quand je me vois je m’ignore je me snobe je me déteste c’est quoi ce nez trop grand pour mieux te sentir mon enfant c’est quoi ce front trop blanc pour mieux t’éponger migraine c’est quoi cette bouche pour mieux C’est quoi cette flaque qui me reconnaît pas putain pourtant c’est pas compliqué c’est moi Nisrin Les années en prison, ça compte pas. C’est du vide c’est du blanc de la poudre du renflement. Pourquoi en sortant je suis plus pareille ? Alors je casse le miroir de ma chambre. Plein de bouts avec plein de formes. Et brillants. Partout sur la faïence entartrée. Partout dans le lavabo la grosse baignoire ridicule. Partout avec un peu de sang. Encore en gouttes –goussets – petits sacs rouges bombés. La taularde morte de la 115 me mate dans un bris de glace en forme de virgule, plus grand que les autres. Je le prends. Je pose la pointe de la virgule sur ma cuisse. Je la reconnais, cette peau. Je l’ai emmenée en prison et je suis ressortie avec. La pointe s’enfonce. Et dehors Quelqu’un me regarde. Sernin Les pleurs le réveillent à peine avant sept heures. La nuit tombe. Les cartons de livres encore scellés sont violets dans ce qui reste du jour. Les chiffres bâtons du radioréveil clignotent. Sernin tend l’oreille. Les pleurs sont nés de son rêve et se mêlent aux souffles, aux craquements du Naurne. Avec le froid, tout condense, les ferronneries, les bois, les pierres mêmes. Sernin a rêvé d’un effondrement en sous-sol et d’un homme qu’il connaît, qu’il n’a pas vu depuis dix ans et qui essayait de lui dire quelque chose malgré le sang qui coulait de sa bouche. Du bout du pied il tâte l’air au-dehors. Les radiateurs râlent et sifflent, chauffent pourtant. L’affichage passe à 19:00. Jingle, titres des infos, Sernin doit se lever pour éteindre. Il se lève. Éteint. Sernin croit que Camila habite de l’autre côté de son mur. Il imagine son studio en miroir, la salle d’eau face à la sienne. Il devine des voix, des bruits de pas ou d’eau qui coule. Une nuit, en sortant des toilettes, il a vu une femme dans le couloir, en chemise de nuit, cheveux en bataille. Ses pieds étaient nus, elle avait passé la porte voisine. Il faisait très sombre. Il sait mal ce qu’il a vu, en réalité. Sernin s’étire. Il n’allume pas, s’habille dans le noir. Il sait où est tout ce dont il a besoin. Prend le trousseau, la lampe torche, la radio avec dispositif homme-à-terre. Sernin est en bas à et quart. – Comment ça va ? Ça va ? T’as l’air défait. Jean-Louis allume sa cigarette au cul de la précédente. Il a enlevé ses gants de protection pour serrer la main de Sernin. – Je me réveille. Mes cycles de sommeil sont un peu… – Je connais. Tu vas t’y faire, c’est une histoire de semaines. Jean-Louis a des mouvements de tête inquiets. Il scrute autour de lui. – Tout se passe bien ? Pas de nouveauté ? – Je sais pas. L’impression que des extérieurs ont réussi à pénétrer. Ils ont des clébards. Melchior sent des trucs. – Il est où ? Jean-Louis laisse tomber la sèche à demi consumée et l’écrase d’un plat de rangers. – Ca doit être une chienne… J’espère qu’il passe du bon temps. Le vigile soupire, affaissé un peu, il va pour s’en aller. – Si tu le trouves, mène-le à la cour ouest et ferme la grille. Je viendrai le prendre demain. – Okay. Okay, bonne soirée. – Toi aussi. Bonne nuit. Jean-Louis s’en va, tête dans les épaules. Les ronds des lampes dessinent sa sortie en pointillé. De ce côté des murs, Sernin est maintenant seul. Les fenêtres sont des écrans vides. Ses pieds marquent un tempo arbitraire. Sa radio crache. Il tourne. Pas de nouveau graffiti. Pas de vitre cassée, d’issue forcée. Dans le grand hall, sa ronde sonne, froissement de bâches plastiques. Au-dessus, des escaliers se perdent dans le noir. Ascenseurs désaffectés. Sacs de plâtre. Gaines électriques. Et puis, dans la porte coupe-feu d’une sortie de secours, un coin d’acier au niveau de la gâche, qui empêche le ressort de jouer. Sernin tire. Ça s’ouvre sans un bruit. Le mouvement enclenche les néons, qui s’allument en cliquetant. Un couloir d’accès, puis un escalier de béton cru, colimaçon vers les étages, les profondeurs. Le groom referme le linteau, la calle bloque le verrou. La radio tousse. Sernin écoute. Il reconnaît très vite le chlong chlong. Quelqu’un, à peine plus bas, marche dans l’escalier en retenant ses pas. Sernin tape dans ses mains, détonation sèche. Comme il s’y attendait, les bruits paniquent, accélèrent, dolonk dolonk. Il se lance derrière. Bientôt : plus rien. Deux volées de marche au-dessous il n’y a plus de lumière. Balai de la Maglite sur les marches. Sernin n’est jamais venu jusqu’ici. Il continue de descendre. Troisième, quatrième niveau de sous-sol. Il commence à faire très chaud. L’escalier s’arrête. Un tunnel. Les rais de la torche éclairent de gros tuyaux parallèles. La lumière peine, blanc gris, formes indécises. Silhouette, un bref instant, à vingt ou trente mètres. – Vous ! Arrêtez ! Pas d’écho. Le faisceau tremble. Ce qu’il y avait à voir a disparu. Sernin avance, mesuré. Nouveaux bruits de pas. On court devant lui. Il court aussi. Un coude. Un second tournant. Un carrefour. Le bipper bipe. Sernin hésite. Ça continue tout droit, sans doute. Peut-être devrait-il donner l’alarme. Remonter. Les tuyaux ronflent, très grave. Un cliquetis, de temps à autres. On n’est plus sous le bâtiment principal, la cour peut-être, le mur d’enceinte. Sernin éclaire à droite, à gauche. Essaie de deviner par où il doit aller. Puis prend tout droit. Des grilles métalliques doublent le sol irrégulier. Les parois sont plus proches, les plafonds bas. Des vapeurs brouillent la vue à dix mètres, l’humidité. Sernin croit entendre des voix. Non : une voix, qui monologue bas. La galerie part en biais, débouche sur une salle haute. De longues machines, des fourneaux peut-être, des compresseurs. Ce n’était pas une voix, mais un geignement, un sanglot. – Qui est là ? Sernin se dirige au bruit. Un puits peu profond, contre le mur opposé, trou d’un regard sanitaire. La torche accroche des pupilles rouges. Melchior écume. Il pleure. Se débat sans parvenir à se tirer de la fosse. Sernin a un mouvement de recul. Cette odeur. – Qu’est-ce que tu fous là ? il chuchote, trop bas pour passer les plaintes. Ne comprend pas pourquoi le clébard ne se barre pas. Approche pour voir, pour savoir. Sernin devrait utiliser la radio, appeler du secours. Il se penche. Le chien s’est cassé les griffes à force de racler le béton. Pas mal de sang en fond de fosse. Ne peut plus tenir le rebord. Un os de l’épaule saille, blanc ivoire dans l’éclat cru des leds. Une patte avant tremble, l’autre pend. Il y a un marteau, juste à côté, sur le rebord. Dans le dos de Sernin, une porte métallique se ferme dans un raffut terrible. Nisrin ATELIER D’ÉCRITURE AVANCÉ ANIMATEUR : Solange Gestratz DATE : semaine 18 NOTE : SUJET : Un souvenir. Rappelez-vous une première fois et racontez. Utilisez le terme « je me souviens » pour ponctuer le récit. NOM DU DFG : SAIDOUNE, Nisrin Je me souviens. C’était la semaine de la grève. Les chiottes puaient. La fille de la 115 n’était pas morte. Elle n’avait pas encore coulé rouge dans mon lavabo. Au contraire : mis sa sono trop forte. Je me souviens qu’il y avait du soleil. L’ombre de ma tête au cou droit crâne rasé – parce que – tremblait sur le mur. Avec mon ombre – au même titre – j’étais projetée DESSUS LE MUR qui vibrait à cause de la sono. Je regardais cette ombre – je me souviens – qui n’était pas un reflet mais une marque, et… Une marque comme une empreinte de sabot. Celle dans les livres de connaissance de la nature pour gamins j’ai toujours rêvé de voir une empreinte de sabot de biche en forêt – faire un moulage gris dedans – mais je ne suis jamais sortie en forêt parce que mon père ne voulait pas ne pouvait pas lire les demandes d’autorisation parentale et je n’ai jamais vu de forêt ni de biche ni d’empreinte de rien. C’était la semaine de la grève les chiottes puaient je me souviens je m’imprimais là. Dans le soleil. Par le soleil. Sur le mur qui tremblait à cause des basses de la voisine. Complètement noire. Je me suis mise à vibrer aussi, par contamination. Ou alors j’étais vraiment sur ce mur – rien qu’une tache – ou alors j’étais carrément le mur. Comme c’était la grève, il n’y avait pas atelier de couture. Aucun risque que je me perce le doigt à coup d’aiguille. Ni atelier d’écriture. Aucun risque de rien. Mes doigts ne saignaient pas de ne pas coudre – je les perce toujours pour couler rouge et que la contremaîtresse (la madone, on l’appelle) me crie avec ses yeux de bulldog racé mais triste que c’est pas grave j’ai qu’à pas coudre – et mes doigts brûlaient de ne pas écrire. Et je n’avais pas de papier. C’était la grève. Cour interdite. Sport interdit. Plus de papier. Alors j’ai écrit sur le mur. Sur moi, en fait. Sur mon ombre et à côté. En noir. Comme si l’encre, je le puisais dans moi-noire. Comme si je trempais ma plume dedans moi-étalée sur ce mur et débordais de cette tache-mon-corps pour écrire. Et ce tatouage de moi s’est étiré. Et j’ai écrit sur tout le mur. Comme il vibrait un peu à cause de la sono trop forte de la future morte – 115 autour du gros orteil – mes lettres ressemblaient à des hiéroglyphes. De loin, ça n’avait pas l’air tenace. Plutôt une lèpre de peau. De loin, ça faisait penser à une maladie, pas à une histoire. Pourtant, c’était une histoire. Une histoire de mur plutôt courte. Pourquoi j’y pense aujourd’hui ? À cause de mon sang rouge sur le drap blanc. L’histoire était simple. Elle racontait l’évasion d’un lynx du zoo. Je me souviens. Un lynx. Ou un couguar. Un lynx ou un couguar feule. Il longe un ravin, qui devient une palissade, qui devient un mur, qui devient des barreaux devant rien. Quand le mur devient des barreaux, le lynx s’arrête et feule et me regarde. Je suis dans le rien. Je suis dehors. Lui dans une cage, dans un zoo. Pour une fois, je ne suis pas dans un zoo dans une cage. C’est le couguar. On se regarde un moment et il retourne dans son faux territoire. Avec un faux ravin qui se transforme en vraie palissade. Je me souviens. C’est la première fois que mon père m’autorise à participer à une sortie de classe. Il a choisi le zoo. Comme s’il savait. Comme s’il voulait m’apprendre. Me donner une leçon de FATALITÉ. Je suis à côté d’elle. Elle prend ma main. Je pleure. Elle croit que c’est à cause du lynx mais c’est à cause de moi. Je suis égoïste. Le lynx feule. Je le regarde. Je sais que je prendrai sa place un jour. Qu’il m’attend dedans. Je l’ai USURPÉ. Je suis dans un zoo. Je suis dans une cage. Et toi tu me relis de ta cage. Tu longes le faux ravin tous les matins. Je ne sais pas si tu es prof en vrai ou juste en prison, mais ton école est fausse de toute manière. Ton appartement est faux même ce qu’il y a dans ton frigo. Et ton sujet aussi. Je ne sais plus ce que c’est, les SOUVENIRS. Au début, je les reconnaissais. Ils étaient un peu plus flous que le reste. Maintenant, ça se mélange. – Le jour de la grève. – Le jour où la fille de la 115 s’est coupé les veines en longueur pas très proprement. – Le jour du zoo. La première fois qu’on m’a pris la main comme ça. La première fois que tu m’as regardée. Il est débile, ton sujet. La première fois que j’ai mangé du porc. Cette espèce de goût faisandé dégueulasse. La première fois que je me suis tailladé les cuisses plutôt proprement sauf pour le drap. Tu viens de lire ça et tu te dis c’est malin. Tu es face à un problème, non ? Tu ne fais pas partie de l’administration de la prison, si ? Tu vas faire quoi ? Tu vas cafter ? Si je peux m’ouvrir les cuisses, je peux m’ouvrir les veines. Pourtant elles nous fouillent tous les jours ou presque. À poil. Pourtant, elles n’ont rien vu. Tu vas faire quoi ? Mais je ne veux pas pourrir ton faux sujet. Je rembobine. Je me souviens. C’était la grève. Mes doigts brûlaient parce que l’atelier d’écriture était annulé. Brûlaient je n’allais pas te voir. Presque dans les hanches. Presque sur les cuisses. Alors je les ai ouvertes au rasoir. C’était la première fois. Une candidate parfaite. Combien de temps dans la pénombre à écouter geindre le chien ? Sernin est dehors, la nuit fraîche sur son visage. Il frotte ses mains nues sur le devant du blouson. Des couloirs encore, tubes de béton, puis une échelle qui remonte, des marches mènent à un atelier, musée d’ombres aiguës. Sernin respire fort et ses souffles ont des vibrations de râle. Peut-être a-t-il de la fièvre. Quand a-t-il éteint la radio, au risque de déclencher l’appel au secours ? La lumière vient d’une porte vitrée. Il trébuche, se rattrape à une table, bruit de petits objets qui roulent sur un plan de travail. Il veut sortir. Il est sorti. A-t-il vu, a-t-il bien vu ? Était-ce un tendon, cette peau bleutée, était-ce, ce gris, ce que l’on appelle la moelle ? Autour de Sernin, le Naurne. La lampe de façade fait un ovale orange. En surplomb, dans des salons d’immeuble en vis-à-vis, on regarde Jason Bourne. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui appeler ? – Eh, Monsieur Massé ?! Tout va comme vous voulez ? À quoi ressemble mon visage ? Deux hommes sont entrés dans la lumière, n’a rien senti venir, rien entendu. Ils sont pareillement larges et trapus. – Qu’est-ce qu’il y a ? Un problème ? C’est Vandervelde. Vandervelde et son fils. C’est à cause du bloc qu’on a trouvé dans les égouts. Ulysse désigne le dedans du sol en y plantant le pouce. Et sa main reste là, comme un arbre. Et ses doigts sales sont des branches sales aux bourgeons sales. Comment tu sais, je demande. Je lis Métro. C’est mon canard. Mon Canard WC, même. Si tu vois ce que je veux dire. On a coupé l’eau au sous-sol. Je vois ce qu’il veut dire. Sa main qui est un arbre reste plantée mais tremble. En plus de fumer trop, Ulysse boit trop. Odeur de Gauloise sans filtre. Effluve de « jaja » (il appelle ça « jaja »). Relent d’égout. Qu’est-ce que je fous en bas ? D’ailleurs, qu’est-ce que tu viens foutre en bas, le mousse ? Nettoyer les petites maisons des rats taper leurs petits paillassons ? Ah. Ah. C’est quoi, cette histoire de bloc ? Un énorme bloc de béton a pété un truc dans la station d’épuration. Tu devrais t’instruire. C’est la faute à quelqu’un. Tu devrais sortir. Un acte de malveillance ils disent. Comme on est juste avant la station d’épuration, on se prend tout en frontal. Ah ! Ça dégage les naseaux, tu trouves pas ? – Le chien… Melchior… Il y a quelqu’un dans les sous-sols. Il dit ça comme détaché, aimerait en faire une évidence. Vandervelde tète un mégot. Le fils est en retrait, tête épaisse sur camionneur trop grand, couperose, calvitie. C’est l’aîné, Sernin ne sait pas son prénom. Il est dans l’électricité, le bricolage. Il a un local au Naurne. Un atelier. – Qu’est-ce que le clébard de Jean-Louis foutrait là-dessous ? L’intonation est bizarre. – Et ça ? Pourquoi votre sécurité est coupée ? Il désigne la radio. Le fils appuie sur un interrupteur. Le local s’illumine. Trop de lumière, trop de détails, Sernin est ébloui. L’aîné Vandervelde dodeline, navré. Une bonne partie des pièces alignées sur la table a roulé partout, dingué dessous. – Qu’est-ce qui se passe, ce soir ? Sernin voudrait disparaître. Quand l’électricien se penche, un pan de pantalon vient battre son talon avec un floc humide. Trempé de sang. Malveillance de qui ? [Je connais la malveillance. J’ai commis la MAL-VEILLANCE. On la goûte on la crache elle reste dans la bouche. Comme de la chemma. Ou quand on croque des grains de café. Ou qu’on bouffe de la cendre.] Ulysse hausse les épaules et fait semblant de se laver les mains ce qu’il ne fait sûrement plus on a coupé l’eau au sous-sol parce que les riches d’en haut aiment pas qu’on tire en bas. Malveillance contre qui ? [MALE-VEILLE. Je connais la male-veille. Goût de bouche le matin. Étau-pressoir sur le crâne.] Encore une fois, tu devrais t’instruire. Où ça ? Dehors ? Tu veux que je m’instruise dehors ? Déjà fait, j’ai envie de lui dire. Mais j’ose pas. Ulysse est entre deux. C’est un nomade du dedans-dehors. Et il est vieux. Et il pue. Alors j’ose pas. Je sais pas ce qu’ils fabriquent au Naurne, mais les gens du voisinage sont pas jouasses. Au cas où t’aurais pas remarqué – mais comment t’aurais remarqué tu sors jamais – la Sofreco a pas que des amis. N’importe qui a pu balancer un bloc de béton dans les égouts. La grue. Tresse de métal aux contours flous parce que nuit. Gyrophares stridents. Tu te masses les yeux (tu : crâne croûté). Tu ne dors pas. Les gyrophares de grue percent nuit. Comme perce-neige. L’hiver (cauchemar) est transpercé. Et les gyrophares… Et les cris stridulants des feux oranges… Et bien printemps. Avec la violence du tranche-neige, le réveil empale le sommeil et maintenant – réveil migraine – tu es là tu te masses les yeux, le crâne croûté – tu as oublié ton hijab – les cernes noires et bleues… Et maintenant tu regardes à l’envers les étoiles et tamponnes tes plaies de cuisse dont certaines saignent encore adhèrent au jean… Et maintenant, là, devant la grue carapace qui peine et crache et sue, maintenant Maintenant, hors cauchemar, tu… — Monsieur ? (Des doigts froids sur ton épaule mal vêtue.) Monsieur ? Une voix fripée de sommeil de riche de femme. Tu te retournes et tu Blonde à l’enfant madone crispée nourrisson presque au sein bébé pompe yeux bleus couleur piscine. — Je ne suis pas un monsieur. J’ai juste mauvaise mine. Madone blonde sourit toujours. Ni surprise ni embarras ni excuse. Question sur grue. Et te regarde profondément. (Perce-nuit.) Et alors tu expliques. La grue extrait le bloc de béton. Quoi ? Le bloc de béton obstruait les égouts. Puanteur ? Oui. Pourquoi la nuit ? {La nuit obstruait la puanteur et d’ailleurs la nuit tous les monsieurs sont dames et vice-versa c’est des vrais yeux ? Vos yeux. Des vrais ? Et l’enfant ? Il bouge pas.} Mais non. Tu dis juste quelque chose sur l’urgence et la pollution de l’eau et c’est tout et la femme reste devant toi comme si tu allais cracher plus mais non mais elle reste. Gyrophares. Longtemps immobile. Elle rehausse l’enfant lourd sur son épaule et te tend… Mais mari vient. Et enfant plus grand regard sévère. Et partent à quatre, une autre langue. Grue grince. Tu restes. Béton extrait. Après quelques crépitements et va-et-vient de bandes réfléchissantes sur casques et brassards, la nuit retombe. « Sous la chaux, la lèpre ». Nisrin longe les fenêtres fumées. Le haut quartier des riches. Elle y va peu. Ils préfèrent être en contact direct avec Dans les vitres, son profil cassé, que vous connaissez bien maintenant ; le mur d’enceinte ; le ciel derrière-au-dessus ; et, calés entre des bouts de ciel blanc déteint, quelques immeubles épars. Jaunis avant d’avoir été beaux. Décatis avant d’avoir été neufs. Les voisins. Le Naurne, c’est la canopée. Il empêche d’arriver au ciel. Mais le remplace. Mollement. Paradigicodes et dalles de marbre. Et brossé. Brossés le métal et le zinc qui fait industriel. Plaqué or la sonnette du loft d’en haut. Et herses. Herses chromées palpitant devant des voitures coffres-forts dont les reflets, comme des obus… Non. Les couleurs n’existent pas. Donc elles reflètent… Non. Ça se ricoche de partout et Nisrin passe gorge serrée sans regarder, le bidon de White Spirit à la main, pour la première fois dans ce Naurne qui l’ignore car ils n’aiment pas être en contact direct. Où ces gens crèchent comme dans un pigeonnier. Délivrent, le matin, dans leurs véhicules-savonnettes dont les couleurs n’existent pas, Dieu sait quel message à Dieu sait qui. Et reviennent. Messages boulets. Enroulés autour de leur cheville gracile de bêtes malheureuses en station debout. Les riches du Naurne sont des fantômes écossais qui s’ignorent. Et donc Nisrin avance en ignorant – aussi – son image décuplée et le ciel qui n’en est pas un mais un postiche d’éternité gris. Gris. Et là, dans la cour – intérieure – sur le mur, face à la herse ventricule électrifiée contre les VOISINS – extérieurs – des mots. Une phrase gigantesque à la graphie droite et utilitaire comme pour écrire STALAG. « SOUS LA CHAUX, LA LÈPRE ». Nisrin pose le bidon par terre et le regard sur la clique de voisins qui la mate du toit d’en face. Nisrin connaît les cliques. Elle frotte ses yeux et enfile ses gants. La clique siffle. Nisrin frotte et s’intoxique et réfléchit au sifflement et plus elle y réfléchit plus il devient comme la jungle, puis le train, puis la sirène de la prison puis le sourire aigu de la femme blonde. Nisrin s’affaisse dans une flaque. Tout son poids sur ses deux genoux. Hésite entre vomir et s’évanouir. Puis s’évanouit. Salut Ahmed. J’ai compris. T’en as rien à foutre de mes mails. T’es pas mort. Je le saurais. C’est ce qu’il a dit, le mâalem. C’est bon, vas-y. Continue ta petite vie d’avocat. Je te gêne. Tu m’as sortie de cabane pour me foutre au Naurne. Un juriste avec une sœur qui sort du placard pour aller à l’ombre. Ça la fout mal. C’est mon dernier mail. J’espère que tu le liras jusqu’au bout. Pas parce que tu me saoules. Juste à cause du Naurne. La prison, c’est bizarre, mais normal. C’est des bastons normales, des humiliations à poil normales, des suicides normaux. Un corps pour de faux. Bref, le Naurne… D’abord, les riches sont parqués comme des lions dans un zoo. Je t’assure. Avec des barreaux et tout. Des fois, on vient leur livrer de la bouffe et ils zonent. Et les voisins matent. Les voisins matent en se fendant la poire. Mais aussi limite nerveux. C’est quand même trop zarb cet enclos à riches au milieu de la zone. Comme si Michaël Jackson avait créché en bas de notre tour. Avec son parc d’attractions débile et ses singes savants et ses hippos peinturlurés. Mais c’est pas le plus bizarre. Personne ne deale. Dans la zone en travaux, il y a de quoi faire. Mais je n’ai jamais vu personne. Nada. Pourtant, j’ai le flair, pour ces trucs. Et je dors mal la nuit. Rien. Alors que les Shit Night foutent rien. Ils sont même pas armés. Il y a des graffeurs qui persistent à venir, mais… C’est l’autre truc zarb. Je commence à bien connaître les endroits que je brique (je brique pas trop la partie habitées ils aiment pas les Rebeus) et je suis sûre d’avoir effacé plusieurs fois le même graffe. Je veux dire exactement le même. Et parfois, l’inverse. Au même endroit il y avait deux graffes différents d’un jour à l’autre. Et puis il y a du vandalisme. Apparemment, des types s’amusent à balancer des blocs de béton dans les égouts pour tout polluer. Et depuis quelques jours, j’ai l’impression qu’on me regarde. Et hier, on a frelaté mon White Spirit. On a mis un truc hyper toxique dedans. J’ai failli crever. Et la nuit il fait vraiment noir. 1h56 On arrive à la section obstruée par le bloc de béton ! Ils se sont enfin décidés à l’enlever ! Champagne ! 2h18 On enchaîne sur un conduit parfaitement circulaire. Maçonnerie à caissons. Parois en béton creusé de niches rectangulaires. Classique. À part MagikMalik, qui a bouffé trop de soupe, tout le monde tient debout. Le casque de MagikMalik racle le haut et nous fait sursauter à répétions. « Petit chenapan » lui dit Zigor en lui tapotant la joue. Zigor est de la génération Lucky Luke. C’est elle qui fait les photos. Au journal de bord, comme d’habitude, votre serviteur LittleEgo. On marche le long du conduit. Au sol, un peu de vase engraisse les rails du système de curage automatique. Mais en général, c’est très bien entretenu. Le conduit n’est pas tout à fait rectiligne. On a l’impression de s’enfoncer profond dans un serpent interminable. 2h32 Zorro trouve un collier accroché là, sous l’eau. Symbole bizarre. Un truc écrit en cyrillique dessus. Si vous avez une idée de ce que c’est, écrivez-moi ! littleego@urbanus.alt 3h07 On arrive enfin à un embranchement ! Le conduit circulaire se partage en deux galeries plus basses, plus étroites et carrées. On hésite. À gauche ou à droite ? Zigor propose un Amstramgram. On opte pour la droite. MagikMalik râle qu’il a mal au dos. Quelques centaines de mètres plus loin, on est bloqués par ce qui ressemble à un châssis de bagnole compacté et à moitié rouillé. On retourne sur nos pas. 3h21 Après avoir à moitié rampé / pataugé dans la canalisation plate – nos pantalons d’égoutiers sont remarquablement étanches – on débouche sur une belle galerie en pierres de taille. Un peu ovale. Tout le monde est surpris de tomber sur un tronçon historique aussi loin en périphérie. On fait une pause café. Zigor actualise le plan. Bizarre. MagikMalik nous dit qu’il y a peut-être un établissement religieux ancien au-dessus. « Ben c’est pas sur la carte » réplique Zigor. Promis, chers lecteurs. On enquête et on vous dit tout dans quelques semaines. Et si vous avez des infos, vous savez où m’écrire ! 4h21 Zorro nous appelle. Une vieille échelle rouillée monte dans un trou au plafond. Mais un vrai trou. Creusé a posteriori. Comme quand le coyote pète un mur dans les dessins animés. Il a été rebouché par-dessus avec une chape en béton toute neuve et lisse. Pourtant, l’échelle est rouillée. Et le plus bizarre, c’est qu’elle descend aussi dans un trou dans le sol. Super noir. Zigor note l’emplacement sur la carte et on se rentre. Ben oui. Y en a qui bossent demain ! 5 – Elle se retourne face au lit ventre à terre. Elle se hisse sur les coudes les chevilles les bras ça craque. Elle a soif. Fermer les rideaux. Bloquer le ciel. Pour une fois trop clair pour l’assommer la stupéfier de blanc et voilà elle a soif. Il faut boire on lui a dit. Quelque part les relents d’une radio filtrent des bavasses actuelles. Depuis la grue, la puanteur est partie mais les bruits sont revenus. La puanteur était une sainte chape venue d’entrebas et maintenant ces bruits de merde. Cette radio de merde ces pubs de merde où toutes les minettes sont connes et qui commencent toujours par chéri je suis trop conne j’ai pas compris et qui finissent toujours par chérie t’as rien compris il faut juste dépenser notre fric de merde gagné avec notre boulot de merde chérie t’es trop conne il faut que je t’explique il faut JOUER LE JEU et les rats. Ça crapahute les rats sont revenus la vie revient après la puanteur s’extasie Ulysse même les rats le problème c’est qu’il faut que je me lave. La puanteur guérie, les gens reviennent. Nisrin se penche sur l’évier – la bonde sent propre et vivant, ça change – et crache dedans. Il faut boire. Le White Spirit frelaté l’a tellement embuée qu’une serpisuaire lui enserre les tempes la bouche et le nez. Une migraine la draine et l’assoiffe. Elle se sent désert et dune et engloutit des salves d’eau calcaire de robinet. Et absorbe. Et la soif reste. Quand on est du sable, on ne boit pas. On s’imbibe vaguement et on ne survit, minéral, que parce que l’eau n’existe pas vraiment. Nisrin s’entrouvre la pulpe de l’index sur un tranchant de miroir brisé et regarde le rouge laquer la transparence argentée sans aucun plaisir. Il faut boire. Elle se souvient. Elle s’appelle Livia elle vient de Baltique. Perspective derrière Livia. D’abord, Livia penchée sur elle, un verre à la main, une serviette mouillée. De près de biais. Un parfum ou une savonnette. Ses cheveux sont mouillés et moins blonds. Sa tête plus serrée sous ce casque presque roux. Une mèche dégouline sur Nisrin et fait pleurer sa joue pour de faux. Derrière Livia, quarante-cinq degrés à droite, un bébé-pompe rampe avec un sérieux de serpent nu sans écaille. Derrière le bébé, à l’écart, l’enfant sauterelle au regard sombre. Et il tend les bras. Et dans les vapeurs du poison, Nisrin les voit devenir des dents et devenir des tentacules et devenir JEAN-LOUIS : « À un moment ça ne passe plus, comment dire, j’ai plus la place pour avancer à quatre pattes et le haut du tunnel, il n’arrête pas de s’abaisser. » Il boit une gorgée. « Si je veux continuer il faut ramper, que je frotte ma gueule par terre limite, que je me couche sur la brique froide les bras en avant, avec les genoux qui frottent. Je sais pas d’où vient la lumière, mais je me souviens de la promesse qu’ils m’ont faite, le lac qui brille sous le croissant de lune, la clairière et le chevalier blanc. » Il boit une gorgée, s’essuie la bouche. « C’est comme si je pouvais déjà voir tout ça. Je me tortille, c’est vraiment étroit, et de plus en plus, je m’écorche les mains, j’ai mal partout, la pierre dessus, dessous, tout autour, ça serre aux épaules, ça m’écrase le torse. » Il boit une gorgée. « J’avance encore. Je pense aux étoiles très blanches, à leur reflet dans l’eau, à leur promesse de vie. » Il boit une demi-gorgée, repose le trois-quarts vide, s’essuie la bouche. « Et à un moment je ne peux plus avancer. Il n’y a plus la place. J’essaie de me retourner : ça ne marche pas. Je respire très mal. Pousse sur les bras pour me faire reculer. Ça ne marche pas non plus. La lumière s’éloigne, le lac, c’est comme s’il n’avait jamais existé. J’ai mal. Je mets très longtemps à me réveiller. » SERNIN ne dit rien. Il se demande ce qu’on lui a raconté au sujet de Melchior et s’il a vu dans quel état son chien avait fini. Du haut des toits il voit les cours, les grilles d’accès télécommandées, les autos des résidents, la camionnette de l’agence de nettoyage, l’horloge monumentale arrêtée sur 3h10, la crête aiguë des murs d’enceinte. Au-dessus encore, les façades des immeubles du quartier, les tours, plus hautes deux fois, trois fois, que les pignons du Naurne, et découpées en noir sur le ciel gris. SOFRECO — Fiche de paie novembre et 13è mois — ‘Veuillez trouver ci-joint le décompte des heures travaillées au cours de la période allant du 1er au 31…’ Université & Pôle de Recherche XXXXXXX — Accès à la base de donnée en ligne SmartEdu — ‘Bonjour serninm. Merci de votre réinscription. Votre nouveau mot de passe est…’ FAMÍLIA ORTEGA — Notre fille Camila — ‘Monsieur, nous vous prions, par la présente, de mettre aussi rapidement que possible un terme à toute relation que vous pourriez avoir noué avec…’ Julie Legrand — Probleme de prostate : retrouvez des nuits pleines et reparatrices — ‘Nous signaler un abus de votre adresse email aura plus d’effet que de le signaler en indésirable…’ PRL Info — Physical Review Letters – Current Issue — ‘Transmission Eigenvalues and the Bare Conductance in the Crossover to Anderson Localization, Zhou Shi and Azriel Z. Genack…’ WK — (no subject) — ‘NE CROYEZ-VOUS PAS QU’IL SERAIT TEMPS DE VOUS METTRE AU TRAVAIL ? NOUS SAVONS OU VOUS ETES. NOUS SAVONS CE QUE VOUS FAITES. SURTOUT NE DOUTEZ PAS DE…’ André — OBrother — ‘On peut savoir ce que tu fous ? Pas de FB depuis trois mois, t’es devenu ermite ? Sérieux, fais signe, j’en connais des qui flippent et que…’ Myriam Da Costa — Re : publis en ligne — ‘Lorrain a demandé de tes nouvelles il paraît que je suis censé en avoir. Je sais que tu as reçu mon dernier mail alors arrête de…’ Vodafone Telecom — Confirmation pour votre recharge référencée 17567-45307 — ‘Bonjour M./Mme./Mlle MASSÉ Sernin. Cet e-mail confirme que nous venons d’enregistrer…’ SOFRECO — Fw : Livraison de la première tranche — ‘La Société SOFRECO est heureuse de convier ses partenaires à la fête organisée en l’honneur de l’achèvement des travaux…’ SERNIN cherche à répondre aux parents de Camila : il écrit trois messages qu’il sauve dans les brouillons et passe une mauvaise nuit. La porte de communication entre les deux salles de bains est fermée. La serrure obstruée de gris, comme de la pâte à bois. Le lendemain, il retourne au cybercafé pour effacer. « Je ne sais pas où est votre fille », écrit-il. Quand on tend l’oreille, on n’entend que les raclements, les bruits dans les sous-sols, le chantier des canalisations. SERNIN n’a pas rêvé. Aucun de ses rêves ne ressemble à ça. « Je ne sais pas qui est votre fille », écrit-il. Sélectionner. Supprimer. Sur le fond d’écran au pâturage vert acide, au bleu miraculeux, le compteur des crédits restants clignote (31 minutes). À travers la vitrine, on voit un bout du Naurne, encore, et des tours. Taggué sur une benne à verre « NON AUX CENTRES FER- » Du concentré de thé recuit sur le charbon d’un samovar. Le froid, par bouffées, souffle de la porte entrouverte. BOUALEM : « Vous pouvez pas rentrer, pas avec la bouteille, je suis désolé. Revenez demain. Vous êtes saoul, Monsieur Ulysse. » ULYSSE : « Bien sûr que je suis saoul. Pourquoi tu crois que je picole, sinon ? » Il ressemble à un clodo, un peu à un hippie cramé. Un vétéran du Vietnam dans un film américain. Un poivrot, en bref. Sur l’écran, le compteur passe à 30. Des regards croisent. Le type oublie de s’en aller : « Mais c’est le nouveau maton ! Ça va comme tu veux ? Tu me remets ? Tu bois un coup ? » BOUALEM : « S’il vous plaît. N’embêtez pas les clients, Monsieur Ulysse. Rentrez chez vous. » BOUALEM dit s’il vous plaît, mais c’est plus que-ça-te-plaise-ou-non. « Ouaf ! Ouaf ! Ouaf ! » aboie l’autre. Postillonne l’autre sur le verre de la porte qui ferme. SERNIN regarde, dehors, leurs bouches fumer, le trouble-fête finir par tourner les talons, reprendre le chemin du Naurne. 28 minutes, encore, de campagne ensoleillée. « Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler. » Sélectionner. « Je vous prie de me laisser tranquille. » Sélectionner. Supprimer. ULYSSE : « Marrant ça, maintenant j’ai une fouine, en plus du rat mousse. Eh ouais, la fouine, c’est toi ! Fouine, fouine. Tu renifles une piste, hein ? Tu t’es trouvé un terrier ? Et peut-être bien qu’il y aura un os tout au fond, peut-être un truc à remonter, à croquer ? Allez, bois un coup, fils : quand ça pique le nez, ça couvre jusqu’aux odeurs de merde. On est au plus près, ici, des égouts comme de la surface. Ça t’épate que je sois là, hein ? Ça te scie de jamais avoir vu mes traces ? C’est que tu te prends pour Rox et Rouky, mec. Tu te prends pour putain de Croc-Blanc ! Ouah ! Ouah ! On t’entend penser à trois pas, gamin, mais compte pas sur moi pour t’aider. Tout le monde est déjà au jus. Vandervelde, la vieille folle, les chevaliers blancs. Même la clique du libraire sait où je perche. Tout le monde. Regarde, j’ai la TNT qui me sort par là, je peux mater dix-sept chaînes haute déf sans bouger mon cul de ce gourbi. Y a des boites d’œufs vides sur tous les murs et sous la moquette, ça m’isole et personne peut deviner quand je pique ma crise. Petit cafard fait plus de bruit que moi ! Allez, bois un coup, ma crotte, sois pas si bouché, on dirait un mormon assis sur sa Bible ! Tu peux me croire, j’en sais quelque chose, je suis comme toi, moi, tout pareil. En moins excité. Et plus malin, bien sûr ! Je suis au courant de ce que je fais là, moi, je cours pas dans tous les sens. Regarde ces mains, regarde, si elles tremblent c’est de manque, pas de peur. Personne me fout la pression ! Personne souffle dans mon cou. Ils ont cru me jeter, c’est moi qui les ai tous foutus à la porte ! Accès interdit. Verboten. Passe une clope, je vais te dire, il faut faire gaffe à ce que tu rêves, faut verrouiller. C’est par là qu’ils entrent le plus souvent. Et pour la suite, tu sauras assez tôt. Tout peut descendre encore, tu crois quoi ? J’ai une cave, dans ma cagna. Et en-dessous il y a mes fondations, et en-dessous… Mais faut pas que tu restes trop, petit, ma nuit finit toujours par remonter et tu serais pas content d’assister voir ça. Alors ciao et motus, hein ? Chut-chut ? » Les rues autour suivent des tracés géométriques non-orthogonaux. Quartier, de tous les côtés, et trois avenues, puis des pavillons, un terrain vague parfaitement enclos, un garage au rideau de fer criblé d’impacts. SERNIN ne pense pas aux cristaux ou à la dualité, il ne pense pas aux potentiels harmoniques : pendant ses jours de congés il continue la ronde du dedans au dehors. Dix fois, sans la voir, il était passé devant l’enseigne. LE LIBRAIRE : « Dans l’oubli de mon corps et de tout ce qu’il touche je me souviens de vous dans l’effort d’un palmier. » C’est un frais gringalet habillé en vieux beau, laqué derrière, costume de bringue froissé où flottent ses cinquante kilos. « Vous cherchez quelque chose de particulier ? » « Je regarde. » SERNIN regarde. Neuf et occasion mêlés, fiction, poésie, documents, langues étrangères. Beaux livres aux reliures fauves ou crocodiles. À plat devant : L’Architaupe de Ronceraille, Impudique Mort de Rotluft, La Cité Phytominérale d’Eckart. Sur la dernière couverture, la grande porte du Naurne en eau-forte, ornée de mosaïques Art Nouveau ou arabo-andalouses. « Vous connaissez ? » LE LIBRAIRIE regarde regarder. « Je découvre. » La composition intérieure est rebutante : maquette tassée, impression fade. « Je travaille au Naurne ». SERNIN ne sait pas pourquoi il dit ça. LE LIBRAIRE ne le lâche pas des yeux. Pose un index sur la page, éclat de chevalière. « C’était une clinique modèle, pour le corps et pour l’esprit. Pour l’âme. Il y régnait des principes d’harmonie mathématique et biologique. » SERNIN regarde où pointe le doigt, un pâté de textes, transcription phonétique de l’hébreux. « Nous avons une association, les Amis du Vieux Naurne. Vous devriez passer un soir, si le sujet vous intéresse. » PAR LÀ. Flèche blanche sur mur terne surmontée de PAR LÀ. Je suivais le couloir Triton. Je l’appelle Triton. J’appelais déjà les couloirs en prison du fait de ma grand-mère qui Je suivais Triton. D’habitude, Triton long et étroit puis L puis long et étroit puis U. Pas U rond comme le bout d’une langue. Carré. Et mur lépreux. J’aime suivre Triton parce qu’il mène loin. D’où profond. D’où Triton. Et son mur lépreux écailles. Et le ciel en haut n’est qu’une bande blanche et quand on touche le mur il érafle les doigts et je me sens bien. Je raclais ma pulpe, donc. Des gravillons se décrochaient sous mes ongles. Et tombaient. Et résonnaient comme des perles. Des bouts de collier. Des dents tintant au fond d’une écuelle en fer après arrachage. Je marchais et tout ça me suivait. Raclements. Piétinements. Grésillements. En haut, le ciel blanc je m’en foutais. Derrière-loin aussi. Le chantier. Polonais Chinois cracheurs de mollards. Rien à foutre. Issa aux ongles noirs qui m’apporte des putains de fleurs que je vais lui faire bouffer par les épines. Rien à foutre. Les riches Je marche dans Triton et ça fait une musique d’engloutissement de caverne et ma main saigne et j’adore. I barre. L cru. U. Je m’assoie. En prison, on apprend à pleurer sans faire de bruit sinon tout le monde entend et ça fait chier. Alors on apprend crispe le sphincter de la gorge et filtre la rage pour faire couler que l’eau. Et ça coule sans soubresaut. Et ça coule salé. Et plus ça coule, plus le putain de sphincter se tend et la gorge gonfle et alors goitre dégueulasse plein de Des fois, après, on vomit gras et rouge mais c’est comme ça. Je m’assoie après le U, bien calfeutrée dans le dur et le froid et l’eau salée dégouline. J’arrive plus à pleurer autrement, maintenant. Les larmes qui désintoxiquent, c’est fini. Plus que cette eau lavasse et fadasse et la gorge serrée et le corps statique et autant pisser dans un violon ah-ha un violon comme disait Chantal-j’ai-un-humour-à-la-con. Et en face de moi, d’un coup, PAR LÀ. Flèche blanche sur mur terne surmontée de PAR LÀ. À gauche. * Dans l’appartement miroir, trois personnes conversent cette nuit. Timbres distincts, assourdis par la cloison étroite, une épaisseur de brique, un peu de crépi et la porte à la serrure obstruée : deux femmes, un homme. Sernin imagine qu’il s’agit de Camila et de ses parents et, d’abord il s’inquiète. Retient son souffle. Pense s’enfuir. Se glisser par le vasistas, ramper sur la faible pente du toit, se laisser tomber sur le balcon. Dans sa chambre, Sernin bouge lentement pour ne rien cogner ou faire grincer. Il imagine la grosse voiture noire devant la porte, le chauffeur à képi fumant une cigarette et son pistolet chromé, à portée, sur le capot. Il sue dans la nuit glaciale de décembre. On parle, à côté. Le conciliabule dure, sans éclats. Le cœur du jeune homme bat moins vite. Ses mains cessent de trembler. Des gens discutent derrière le mur. On pourrait croire une radio oubliée, une télé, n’étaient la densité des sons perçus. Sernin s’habitue. S’est habitué. Il est trois heures dix du matin. Des voix dans l’appartement voisin. Il s’assied à table, se sert une tisane tout à fait froide, se remet à l’ouvrage. Dessine à main levée, au verso d’épreuves de sa thèse. Quelqu’un qui fouillerait croirait à des croquis scientifiques, des schémas d’expériences. En réalité, Sernin trace un plan. Devant lui : – le Naurne vu de l’espace copyright Google Earth, photo tirée au cybercafé, beaucoup de noirs, de gris baveux, flou numérique, bruit dans le signal, – des esquisses des principaux sous-sols, contours jetés, hachurés, masses grossières, – des plans filaires des galeries connues, toiles d’araignées tissées de points de…, de points de ?, de X, – et un bouquin, vingt-cinq euros au crayon sur la garde, La Cité Phytominérale, ouvert sur une double page bardée de croquis, lignes magnétiques et directions des filons. Le Naurne est construit sur des couches de remblai minier. La colline Saint-Sébastien était un tertre, le complexe hospitalier son pinacle. Un nœud d’énergie. La lumière s’éteint sous la porte de communication. Sernin tend l’oreille. Il a l’impression que les conversations se poursuivent là-bas. Chuchotées. Dans le noir. Les différents dessins se superposent. Il existe un chemin. Le trouver. Le suivre. Sernin ne dort pas beaucoup, la nuit. * Y a rien à raconter. Ce matin, Livia m’a demandé de passer. J’ai pensé pour faire le ménage au black. J’aime pas faire le ménage j’ai pas besoin de fric Issaduchantier me file à bouffer [de la viande qu’il pique aux abattoirs où il bosse la nuit] j’achète pas de fringues je suis logée gratos je sors jamais mais j’ai dit oui. Y a rien à raconter j’ai dit oui je suis passée. J’avais rêvé qu’une espèce de chien me bouffait le ventre j’étais naze j’ai quand même mis mon foulard bleu il est plus beau je me suis demandé tiens où est Ulysse à propos même s’il n’y avait pas de propos s’il m’en voulait pour le passage à tabac mais merde il l’avait cherché ce connard et d’un coup je suis devant la porte de Livia. Y a rien à raconter je me dis c’est bizarre la dernière fois j’ai passé cette porte sans conscience et je sonne. L’enfant malheureux aux pieds trop grands est à l’école. L’enfant-pompe qui parle pas dans une sorte de panière à pain comme une bouteille dans les films italiens comme si on allait le servir en antipasto et Lavia sourit pas et je comprends qu’elle va pas me demander de faire le ménage. Quand les gens te demandent de faire le ménage ils sourient parce qu’ils ont honte que tu trifouilles dans leur merde. — Et ? — Et rien ! Putain, tu fais chier ! T’es qu’un mur, bordel ! Je sais même pas pourquoi je te parle ! parle parle parle parl parl parl arl arl * — Il y avait des animaux, comme des boules de poils, des oursins un peu, qui grouillaient et se reproduisaient à une vitesse… Et je savais ce que c’était, des lithochrones. La gueule de type qui me redit le nom, il m’informe. Ces saloperies menacent l’équilibre des caves. Mangent la pierre, se nourrissent d’obscurité. Des parasites des tunnels, tu comprends ?… Je fais vraiment des cauchemars de foutu. Tu rêves en ce moment ? Ils marchent, les deux vigiles, pour ne pas geler sur place. De temps en temps la bouteille change de main. Du vin rouge cette fois, un Bourgogne pas dégueu qu’un résident a offert à Jean-Louis. « Pour le clébard » : la seule explication à laquelle ait eu droit Sernin. Ils boivent au goulot. – Je ne sais pas, finit-il par dire. Je n’ai aucun souvenir au réveil. Une serviette tiède pour m’emmailloter, profonde. Le noir. Et puis rien. On dirait qu’ils sont en ronde. Depuis la tour, les voisins observent. Les regardent de haut, qui arpentent toujours le même pavé. – Je crois qu’il y a un problème avec le petit, fait soudain Jean-Louis. – Le petit ? – La petite, en fait. Elle est prévue pour mars… Ils ont vu des trucs à l’écho. Une tache blanche sur le foie. Ç peut être très grave. J’arrête, Sernin. Il boit. Passe la bouteille. Sernin boit. Le froid, de toute manière, les empêche de ressentir l’ivresse. – Tu arrêtes ? – Après la fête. Je finis l’année, je viens au raout de la Sofreco et puis je me barre. Il y a des travaux à avancer dans la maison, et puis il faut que je sois là-bas. Pour eux. – Bien sûr. – C’est cet endroit, aussi… Cet endroit : des pavés gelés, des murs ocre, gris, rouges et le ciel un peu, par au-dessus. – Tu sais, Bernard m’a dit qu’il avait vu Melchior. – Bernard ? – Le fils de Vandervelde. Sernin liche, s’essuie la commissure. Ce n’est pas le vin, c’est la fatigue qui lui tourne la tête. Le manque de sommeil. – Il m’a dit que c’était le vieux des sous-sols qui l’avait emmené. Pour le revendre. Pour s’amuser. Jean-Louis est la seule chose vivante autour de Sernin. Bien campé dans le sol. Réel. Et il répète : – Il faut que je parte, Sernin. Je ne peux pas continuer ici. * Alors la flèche PAR LÀ, forcément, je la suis et * Jour de pleine nuit. Huit heures avant la prochaine garde. Cinq tasses de café soluble. Des piles neuves dans le sac, de l’eau, des bottes en caoutchouc, de quoi prendre des notes. Sernin se glisse dans le hall en travaux. Le coin empêche toujours la porte de se fermer. Néons. Béton cru. Poussière de plâtre. Le puits. Sernin descend. Jusqu’ici, tout est exactement comme sur le plan. À l’époque celtique, deux cercles de pierres dressées couronnent la colline. Une chapelle consacrée à saint Sébastien est érigée au IXe ou Xe siècle, accompagnée bientôt de quelques fermes. On ignore à quelle époque les dolmens sont abattus. Dès le XIVe siècle, des documents de prospection attestent de la présence de métaux précieux dans les sous-sols. Leur exploitation est confiée à des brigades de mineurs, originaires pour la plupart du nord de l’Italie. Entre 1500 et 1530, cinquante tonnes de minerai d’argent sont extraites. Les pierres rejetées rehaussent la colline Saint-Sébastien de plusieurs mètres. À épuisement des filons, les ouvriers quittent l’Europe pour les mines d’Amérique. La ville grandit, des faubourgs commencent à se construire sur les terrains miniers. Les registres du XVIIIe siècle rapportent de nombreux affaissements dus à l’effondrement de galeries désaffectées. * D’ordinaire, les flèches, c’est moche comme un poteau. Une voiture. Une pub d’assurance. Ça n’a rien de râpeux ni d’achoppant, c’est sur terre pour faire chier. Mais Nisrin se lève, sphincter tendu-ballon de fête foraine et marche compressée PAR LÀ. Triton se rétrécit. Elle peut s’écorcher les pulpes des dix doigts. Cinq de chaque côté. Et marche bras écartés de cormoran cassé. Et trace. (De sang). Et tourne. S’approche de Triton se tord, maintenant et puis méandres. D’ordinaire les couloirs sont droits aux murs parallèles. Ils ne courbent pas. Ni ne ploient. Encore moins s’étranglent comme des viscères compressés. [Abattoirs. Nuit.] Mais PAR LÀ, si. PAR LÀ, le couloir serpente et rétrécit. Les murs rectilignes sont mous de forme (on dit courbes) et enveloppent peu à peu Nisrin en se frottant contre ses flancs. PAR LÀ, le monde boyau s’enroule et colimace. Elle suit des S. Elle suit des S. Elle suit des S. * Sernin se guide à l’instinct. Il suit le faisceau de sa torche. Cartographie chaque intersection. Quand il a le choix, il descend. Passe les chaufferies. Les galeries techniques. Les égouts. Sernin s’enfonce. Ici, dit Eckart, les énergies cheminent sans peine. Un halo blanc lui ouvre la voie. Migraine légère. Bouche sèche. La porte. Sernin la franchit. * Vous êtes ICI. Sur le mur terne et courbe, au centre de quelque chose, au milieu sûrement, une croix blanche surmontée d’un ICI. La peinture est fraîche. Nisrin y plante le doigt. Ressort visqueux chimique. ICI. Quand elle était petite, ailleurs, elle a eu une transe. Aucun souvenir, bien sûr, mais le mâalem Yassine lui a dit qu’elle voyait les centres. Ensuite MILIEU était devenu son mot préféré dans le vieux dictionnaire jauni. Elle avait corné la page. Ensuite, elle était partie d’ailleurs. Ensuite, tout s’était DÉ-CHI-RÉ. Un bourdonnement. ICI est un cul de sac. Nisrin pose les mains sur le mur, phalanges rouges déchirées vers elle, et tape son front sur le crépi brun pourri qui s’effrite. Plus fort. Plus fort. Le bourdonnement reste. Plus fort. Le mur s’effrite pour de bon contre son crâne croûté et EXIT. Clignote. Vert. * Le réduit est étroit. Bois blanc, laque écaillée. Un banc rabattable, baissé, permet de bloquer les deux portes. Quatre patères au-dessus d’un repose-chaussure. Un miroir terni aux mauvais reflets : le peu de lumière reste en surface. C’est une cabine, un sas : la seconde issue ouvre sur la piscine. * De loin, on a l’impression qu’elle tourne en rond mais en fait, non. C’est passionnant de suivre cette petite. Depuis sa première transe… Pas à pas dans les méandres. Euh… Oui, c’est ça. C’est vraiment ça. Mmm… Vous voyez, les méandres ? Pour vous, ce mot, c’est quoi ? Je veux dire, ça représente quoi ? … Oui, voilà. Une formule poétique désuète. Et bien pour moi, c’est Nisrin. … Non bien sûr qu’elle ne sait pas. Ce genre de lien… On peut dire lien ? Connexion. En tout cas… Attendez. On m’appelle sur l’autre ligne. Allô ? […] Vendredi je ne consulte pas. […] Parce que c’est vendredi. […] Oui, voilà lundi. […] 13h00. […] À lundi. […] Oui. Allez. Oui. […] Allez. À lundi. […] Allez. […] Pardon. Donc. On en était où ? … Parce qu’elle me guide. […] Ah, ah, ah ! Ça, je le saurai quand j’y serai ! * Un halo blanc lui ouvre la voie. Le pouls tambourine à ses phalanges rougies. Une porte. Nisrin la franchit. Le réduit est étroit. Bois blanc, laque écaillée. Un banc rabattable, baissé, permet de bloquer les deux portes. Quatre patères. Un miroir terni aux mauvais reflets : le peu de lumière reste en surface. C’est une cabine, un sas : la seconde issue ouvre sur une piscine. * Du sombre cotonneux baigne un plafond-humus dont émergent des tuyaux de cuivre. Une horloge, grosse comme une pleine lune, marque minuit dix. Des anges ou des enfants replets, indistincts, s’ébattent sur les murs peints et bombés. La porte – blanche, bois simple – donne sur ce spectacle alambic. Tout l’inverse de la cabine où – céramiques glissantes, javel – on sentait le propre et l’hygiénique. Non. De l’autre côté, la banquise cède la place à la jungle. Le bassin est comme un lac entre eux deux. Un lac noir, horizontal. Un lac rectangulaire et tiré de lignes d’eaux. À gauche du bassin, Sernin. À droite du bassin, Nisrin. Au-dessus les tuyaux, l’horloge, les habitants des cimes. Il fait obscur et doux, comme dans le dedans d’un grand sac. Des canalisations, briquées comme des armures, remontent les tocs et les raclements rauques d’un chauffage vétuste. Encore dessous, sûrement, la chaudière. Qu’on imagine Titanic. Et leurs peaux se couvrent aussitôt d’une suée vapeur. Le bassin fume lentement, sans bouillon. Ils se penchent, symétriques. Entre les fumeroles – l’une à droite, l’autre à gauche – ils distinguent. Dans le regard de Nisrin, Sernin ne ressemble pas à grand-chose. Un tubercule, peut-être, une graminée si on peut dire, quelque chose de poussé là on ne sait trop comment, comme au hasard. Ses cheveux une touffe noire, son visage un ensemble de reliefs pétri, même son corps n’est pas très droit, du doigt il touche ses propres doigts, son sourire n’est pas un sourire. Il la scrute toujours. Dans le regard de Sernin, Nisrin est un animal presque sans peau. Comme la viande pendant à son croc. Mais enveloppée de linge blanc et bleu. Fantôme accidentel – pupilles trop larges, squelette envahissant – figé dans une stase. Ou papillon captif de punaises. Elle continue de le fixer. Il dit (et sa voix, sans force, assourdie par l’air épais, sonne pourtant net) : — Personne ne prévient jamais l’étudiant avant sa thèse, tu sais… L’accablement. La tristesse. L’impuissance. La moitié d’entre nous développe des troubles psychiatriques… Il n’y a pas de remède contre la solitude. Il se met à genoux sur la mosaïque bigarrée – ocre et bleu. Elle dit : — C’est vrai. On croit qu’il suffit de fermer les yeux. Pousser sur les paupières pour ne voir que ce machin rouge. Que ça s’imprime. Que ça remplace le reste. Mais non. Tu as déjà vu un visage fondu à l’acide en train de crier ? On distingue les espèces de tendons sur la mâchoire. Et après, on ferme les yeux, et on les voit. Elle s’approche. Contournant le rectangle noir du bassin. L’haleine douce, chlorée, du bassin de nuit. Ici, ils n’ont pas besoin de parler fort pour s’entendre. La bouche de Sernin : on dirait qu’elle sourit. — Tu as raison. Tu connais ça, aussi. Jouer seul. Inventer des énigmes, prétendre ne pas se souvenir de la solution. À chaque nouveau coup reperdre la mémoire. S’efforcer d’oublier qui tu es pour supporter de n’être que toi. Vivre au-delà uniquement pour tromper l’ennui. Ne pas devenir fou… Et puis : — On m’a parlé de cet endroit. Bruit soudain. Pas fort. Comme de la gorge d’un muezzin. Non. D’une perceuse. Non. D’un muezzin. Nisrin s’arrête à mi-chemin devant une vasque ovale. Des marches descendent dans l’eau noire, à l’allure sirupeuse de pétrole. Elle fait un geste agacé de la main. Nisrin : Je suis déjà venue. Mais on ne parlait pas de ça. C’était l’été. D’habitude, l’été, tout le monde parle de retourner au bled. Ça doit être les mouches. Les ascenseurs en panne. Mais là, tout le monde déblatérait sur moi et Yasmina. Sernin : Yasmina ? Sernin : Il faisait chaud, pas vrai ? Pas un souffle d’air. Les bruits de moteurs, les télés à cent mètres de distance, les pleurs de petits. Nuit lente et lourde, insupportable. On n’en pouvait plus de nos corps. Parfois on imaginait que si on se jetait, on s’envolerait. L’espoir : c’est ça qui rendait la situation si insupportable. Sernin : Je ne sais pas. Comment je sais ça ? Je ne sais pas. Ils disent qu’il y a de l’or, là-dessous, si on parvient à descendre. Sernin : Je ne crois pas qu’il y a ait rien de plus bas. Nisrin continue de s’approcher. Sur sa droite, d’abord un mur, toujours tapissé de rien sombre. Puis un scintillement. À peine sensible. Du coin de l’œil elle… Non. Nisrin se raidit et baisse la nuque vers Nisrin : Si. Nisrin : Je ne sais pas comment y aller. Ils m’ont demandé, mais je ne sais pas. Le ronflement. Puis : Yasmina, c’est ce qu’on a vu en cours de français. Le « ressort de la tragédie ». Les autres ne pigeaient rien. Quand Yasmina s’est transformée en bouillie, quand on a déménagé, quand mes parents m’ont changé de lycée, d’un coup je suis devenue bonne en français. J’aurais pu leur pondre un roman sur la tragédie à ces connards. Mais ils auraient détesté. Tu as détesté, non ? Sernin : Bien sûr. On est poussés à bout. La voix de Nisrin. Ce qui tremble sous le bassin. L’obscurité organique. Sernin fait sourire sa bouche et sa bouche le fait sourire. Sernin : Ils prétendent que j’ai déserté mais c’est faux. Ca fait longtemps que personne n’entend plus ce que je dis. Sur la chaise du maître nageur on a rangé, jeté, une combinaison de peau humaine. Ouverture béante, du sternum au pubis. Pieds et bras qui pendouillent. Du cou, passé sur le dossier, tombe un visage rose et froissé qui fait comme un masque vide. Les longs cheveux sont bruns et statiques et touchent presque aux carreaux du sol. Sernin se détourne de la peau, s’approche du miroir. Nisrin se détourne du miroir, s’approche de la peau. Totalement imberbe, des trous infimes à l’endroit des poils. Aucune élasticité. Pas de sexe. C’est une pelisse de vieille femme ou de vieil homme. Les doigts de Nisrin s’enroulent dans la chevelure et le brun lui peint les mains. Puis les bras. Tout son corps s’immerge dans ce rideau. Nisrin : Les gens sont cons. Je ne me suis pas enfuie. Je suis revenue et j’ai… Enfin, comme dit Samir, il fallait y penser avant. Elle sort des cheveux Nisrin : Maintenant, il faut sortir. Enfonce ses ongles – phalanges trop grosses, chair trop maigre autour – dans la nuque de Sernin. Nisrin : Baisse la tête. Sernin : Je ne suis pas sûr. Nirsin : Mais si. La femme fantôme et la peau vide. Le sourire fantôme sur une face vide. L’eau noire de la piscine qui clapote sans bruit. Les machines grondent. On voudrait que ça dure toujours. Sernin baisse la tête. C’est un objet en pierre, de la longueur d’une main ouverte, légèrement conique. Il est gris, peu poreux, une pierre ponce alourdie. Son contact, son poids sont agréables. C’est un outil. C’est un instrument de cuisine. Nirsin : Allons-y. Ils sont dehors. * Les sirènes chuintent et stridulent. Et ce bourdonnement, toujours. Nisrin lève les yeux. Elle s’attend à un hélicoptère. Mais non. Rien que le vide du ciel trop clair. Soleil. Et gyrophare. Nisrin ferme les paupières. Crispe les doigts sur la brique. Un policier la bouscule. Il ne l’a pas vue. Forcément, elle vient d’apparaître. Le policier épaule une femme. Tête tache dorée. Nisrin ? fait une voix. Livia ? fait Nisrin. Comme écho. Comme mauvais sitcom. Nisrin dévisage : Yeux bombés de larmes. Rouges. Livia dévisage : Mains plâtrées de sang et de brique. Les sirènes. Chantent. Faux. … jeudi un peu après midi, la mère des deux enfants descend chez un voisin emprunter un œuf. Elle n’est absente que trois ou quatre minutes, pendant lesquelles son fils aîné (5 ans) parvient à tirer son petit frère (8 mois) du berceau où il faisait la sieste. Dans la cuisine, il force le bébé à l’intérieur d’un sac de course avant de le frapper, à plusieurs reprises, avec un pilon en pierre. Personne n’a rien entendu et, quand la mère découvre la scène, son enfant est déjà mort. Cette tragédie incompréhensible n’a fait que des victimes. L’enfant meurtrier, profondément choqué, est incapable d’expliquer son geste. Les parents, dans la douleur et le recueillement, se refusent à toute déclaration. Tout le quartier est sous le choc. À l’initiative de la société gestionnaire, plusieurs des voisins tiennent une bougie allumée à leur fenêtre en signe de compassion et de solidarité avec la famille en deuil. 21 décembre : jour de la tourbe. Je me dis c’est lois. C’est l’enfouissement. Et au moment où je le pense, j’y suis de haut. Je la vois. C’est pas un film, mais je suis spectatrice. Je me dis ouf et pourtant pas rassurée de savoir que rien me protège de cette image. Je veux dire pas d’écran. Je me dis c’est peut-être ça du théâtre. Je vois, de haut, Loïs Lane se faire ingurgiter par une cascade de terre foncée presque noire. Dans sa voiture blanche. Dans sa chemise blanche. Dans ses cheveux noirs. Je pense Superman était pas en noir et blanc pourtant et pendant que Loïs Lane tousse l’humus entre ses dents, et que sa poitrine se soulève et que ses yeux se révulsent et qu’on entend, de loin, la terre craquer comme un déchirement de tissu, je panique parce que cette version de Superman est en noir et blanc. Écran carré boîte. Je tousse. Deux couleurs appelées chromes. J’étouffe. Et la terre, entre les lèvres fendues à l’ovale de Loïs Lane, vibre façon statiques d’une vieille télé et je panique et je pense si la télé est en noir et blanc c’est que je suis au bled et je pense putain mamie et mamie se met devant la porte pour les empêcher d’entrer mais ils lui crachent dessus et elle est toute petite et je me dis oh non putain mamie et ses rides sont poreuses en fait parce qu’elles aspirent ses larmes et les crachats et je vois un mollard par terre et je racle ma gorge pour refluer les grains de terre acide rentrées par la bouche de Loïs Lane et d’un coup c’est du café moulu et du poivre et je me réveille la bouche comme du feu coulant. Crache la chemma Auréole noire sur l’oreiller 21 décembre : dormi 2 heures, rêvé d’une piscine vide * Au bout du cou Ton menton. Ton nez. Tes yeux. Tes sourcils. Au bout du couloir NON AUX CENTRES FERMÉS Un cul de sac. Tu passes les doigts sur le béton sec et crayeux où bute le passage. Derrière toi, au milieu du couloir NON AUX CENTRES FERMÉS le néon mal vissé projette ton ombre par intermittence. Le néon mal visé chuinte comme la poussière d’un cri. Ce qui resterait d’un cri une fois la gorge pulvérisée façon grain de papier de verre. Ce qui resterait d’un gargarisme de sirène une fois les tympans d’Ulysse passés à la centrifugeuse. Ce qui persisterait du chant surexposé de la taularde de la 111. Celle qui faisait face à l’Est. Celle dont le soleil se levait face aux barreaux. Barreaux plantés dans la boue jaune luminescente. Bras ballants de la taularde plantés devant barreaux vers l’est plantés comme des dents, profond, dans de la purée d’astre. Tu te rappelles la taularde dont le chant, comme on rumine, mastiquait la cloison creuse et te restituait, le matin, un vestige lancinant de comptine. La 111 était ton réveil, ton coq, et quand l’alarme centrale stridulait c’est le matin en mi dièse tu le savais déjà du fait de la 111 mûmûmant une chanson douce d’une corde vocale malade du fait qu’elle était timbrée d’avoir tué son môme. Maintenant que tu y penses, les doigts grattant le béton derrière ton ombre intermittente, ce machin râpeux à l’oreille n’était pas tant un chant que l’articulation à demi gobée d’un poisson, derrière le verre. En sécurité derrière. Cinq ou six homards entassés croupissent, les antennes fébriles tendues vers le haut de l’aquarium, et tu as envie de gerber mais tu es serveuse dans une brasserie à fruits de mer putain t’es pas une sirène ou un machin dont on va ouvrir les écailles d’un plat de couteau t’es une serveuse tu portes un tablier noir qui est un porte-monnaie t’as un petit stylo un carnet le devoir de maquiller tes yeux pour les faire ressembler de loin au fond des forêts de près à des cavernes et les homards ne te regardent pas. Et les homards entassés croupissant ne te parlent pas par silence, bulles et clapotis interposés. Tu prends les commandes, c’est tout. Tu te lèves tôt le matin pour prendre les commandes rendre la monnaie sourire. Et Livia non plus bien qu’elle soit par terre devant chez toi Livia non plus ne te crie pas putain aide-moi elle dort juste là posée sur les dalles blanches. au bout du cou Ton menton. Ton nez. Tes yeux. Tes sourcils. Au bout du couloir NON AUX CENTRES FERMÉS devenu, cette nuit, une impasse. * Les doigts de Livia sont repliés sur la bouteille de vodka brisée. Ils saignent. Noir. Nisrin s’agenouille. Enfonce une main dans la tignasse blonde. Épaisse et rugueuse. Noir. Comme une corde en soie sauvage. Les doigts de Livia – les tranchants du verre font sortir le rouge des chairs – se referment autour du poignet osseux de Nisrin. Sursaute. Alors l’autre main de Noir Nisrin sous la nuque suant froid. Alors l’autre main de Livia s’arrime à la hanche Noir protubérante. Alors les mains pleines l’une de l’autre, deux femmes Noir forment un cercle sur les dalles blanches. Au-dessus, le néon crache lumière. Fig. 1 : Découvrez l’odeur de l’alcool. Faites-la fondre sous la langue. Fig. 2 : Soulevez le bassin de quelques millimètres. Avancez légèrement les fesses vers les talons pour effacer la cambrure. Fig. 3 : Noir. Fig. 4 : Mettez-vous à quatre pattes. Faites lentement glisser la paume de votre main sanglante sur le carrelage blanc du couloir. Posez votre main indemne à plat et faites levier. Attention, vous n’êtes pas parfaitement en équilibre. Fig. 5 : Positionnez-vous sous Livia. Pliez son coude pour la faire tomber sur vous. Vos dents s’entrechoquent. Fig. 6 : Noir. Fig. 7 : Posez lentement votre joue contre la sienne pour vous reposer une minute. Juste une minute. Juste Fig. 8 : Dégagez-vous délicatement. Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelé sinon. Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelés sinon. Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelé sinon. Oui elle est gelée putain je sais reconnaître un coma éthylique. Oui elle est gelée putain je sais reconnaître un coma éthylique. Bien sûr que je l’ai tournée sur le côté (Fig. 9) dépêchez-vous putain. Bien sûr que je l’ai tournée sur le côté dépechez-vous putain. dépêchez-vous. * ULYSSE : Deux brancardiers. Une infirmière. La mère emmitouflée dans une parka, sous une couverture, sur un brancard dont les roulettes grincent. J’aperçois une silhouette derrière. Trop frêle pour l’encadrement lourd de la porte. Juste assez maigre pour rappeler l’Isis encartouchée, mais grande. Hijab de travers. Bleu sombre. Ou pas, fonction du gyrophare de l’ambulance. Yeux comme braises au fond de cernes ovales (tout juste assez pour rappeler l’icône byzantine). Elle me voit et crie casse-toi sale clodo ! NISRIN : Une infirmière déboule avec deux brancardiers. Livia au sol façon tombeau. Ses cils sont transparents. Non bleus. Les types soulèvent le brancard en s’accordant d’un hochement de tête. 1, 2, 3. Coulissent le brancard dans l’ambulance. L’infirmière prend le pouls de Livia. À la gorge. Blanche. Non bleue. Un gars me mate de loin. Avec son imper trop grand, il ressemble à une silhouette de Batman grandeur nature contrecollée sur du carton. Je vois pas sa tête. C’est forcément le clodo sans tête. casse-toi sale clodo ! LE MARI DE LIVIA : La femme de ménage s’appuie d’une épaule contre le chambranle et regarde ma femme, omoplates étirées vers le plafond. Je reconnais cette épaule béquille et cette posture fière déchue. Livia en abuse. Et de la vodka. Je regarde ma femme tantôt bleue tantôt livide. L’infirmière me dit quelque chose. Je n’entends pas. Le tee-shirt de la femme de ménage est maculé de sang. Ah si l’infirmière m’a dit Pourquoi votre femme se trouvait ici ? Relents d’alcool, de station de métro sous fréquentée. L’homme de la SOFRECO tente de me rasséréner en enfonçant maladroitement ses doigts dans les muscles de mon avant-bras. casse-toi sale clodo ! dit la femme de ménage, du sang sur le torse. LE WHITE KNIGHT: Il m’arrive encore, à la vue de certains tableaux vibrants, de confondre les vivants avec ces monuments élevés à leur mémoire. Ces agrégats de combattants et d’anges. Ces cadavres exquis de corps, de drapés, de mousse prise dans les plis des drapés et les narines des corps. Ces élévations qu’on dit édifiantes. Il m’arrive encore, devant ce type de spectacles si précis et peu pertinents qu’on les dit sculptés dans l’albâtre (hommes cuirassés soulevant corps de femme sur lequel se lamentent femme soucieuse et pleureuse debout, en retrait façon Notre-Dame-Des-Naufragés) de me prendre pour un Raphaël ou un porte-drapeau. Mais pas longtemps. Notre mission au Naurne est beaucoup plus triviale. Ulysse s’en souviendra-t-il ? casse-toi * Je sais qu’il n’y en avait pas. D’asticots. Je veux dire forcément ce qu’on raconte aux gamins. Qu’on met nos têtes dans des boîtes non ce n’est pas un bon exemple qu’on fait du savon avec des chiens morts tout ça en fait c’est du baratin madame Lehmann mais… — Prenez votre temps. Réfléchissez bien. — Le La tête du gosse elle elle était dépourvue d’asticot j’en suis convaincu il fait doux pour la saison mais le sang autour fumait un peu donc c’était frais et pourtant vraiment ça ça bougeait et il y avait ça faisait comme des protubérances qui non je ne sais pas. — Vous avez cru à un accident de chantier ? — Non ! Non ! J’ai soupçonné son père sa mère tout le monde je ne voulais pas croire que c’était le gamin. Pourtant il était juste à côté, un caillou dans la main. Son regard était pardon. — Je peux revenir demain, monsieur Dagano. — Issa. — Vous pouvez continuez, Issa ? Sinon je reviens demain. — Non ça va. [long soupir suivi de mots inintelligibles] L’apocalypse on y pense dans le bâtiment. On travaille dans une fosse, veillé par une pelleteuse, on a un casque. Mais si la fosse s’affaisse – du fait d’un grain qui glisse, deux grains même pas, autant dire un éternuement – si la paroi se débine la terre nous bouche les paupières les narines plus moyen de respirer on devient de la tourbe. Alors non. Quand j’ai vu ce nouveau né fracassé tellement mou d’allure que j’ai d’abord cru à un rat mâché par un rapace quand j’ai reconnu que c’était un crâne en mille petites miettes et que j’ai croisé le regard du gosse je n’ai pas pensé à un accident de chantier. J’ai pensé c’est la fin. Les flammes dansent, palpitent, clignent. Les mèches se noient dans de trop grands bains de cire fondue et Sernin regarde les fenêtres vibrer de ces éclats fragiles en se demandant comment, jadis, on parvenait à lire à pareille lumière, à vivre dans ces flashs perpétuels, ces ombres mouvantes et à ne pas perdre les pédales. Mieux vaut la nuit, songe-t-il encore, remontant la cour carrée, le noir complet quand le soleil se cache, que ces quinquets incertains, ces espaces jaunes, tremblants, qui font sembler les ténèbres plus dangereuses encore. Le Naurne, depuis trois jours, est comme sous sédation. Les convocations arrivent dans les boîtes aux lettres, invitant à témoigner, expliquer, dénoncer, justifier. Personne n’a demandé à Sernin son avis et c’est tant mieux. Le gardien est fatigué. Sa mission l’use. Il voudrait en parler à son collègue, expert en rêves et en vie normale. Lui dire ses absences de songe, ses plages de plus en plus longues de noir absolu, comme des pertes de conscience. Mais Jean-Louis est porté pâle depuis la mort du nouveau-né, et Sernin a beau le chercher comme au hasard, il ne le croise plus. Restent les journalistes, les curieux, les détectives en civil, les charognards, qu’une injonction de la Sofreco ordonne à tout son personnel d’écarter avec fermeté et politesse ou bien l’inverse. Sernin n’est pas sûr de savoir de qui il s’agit. Rien de nouveau, au fond, sinon ces loupiottes qui tremblent soir après soir, pour dire quoi et à qui. Sinon ces fins de journées exceptionnellement douces pour une fin décembre. Sinon cette fatigue qui le saisit soudain comme un naufrage, et l’engloutit. Sernin s’est mis à faire la sieste. Sur le bureau, dans la petite chambre, les bouquins et les articles, les graphs se mêlent aux plans, aux notes prises sur le Naurne, et il ne s’assied plus là-devant, dans le halo de la lampe, ne touche plus aux verres en pyrex vides où sèchent des fonds de tisane, aux cendriers ras-la-gueule, aux piles du chevet qui glissent sous les pas, il s’allonge, bref vertige, et s’éteint d’un coup, avalé par l’inconscience tiède. Des toasts de pain de mie, pâtés chichiteux, compositions abstraites sous film alimentaire. Plateaux de mignardises. Les habitants sont là, un peu embarrassés, buvant seuls ou par paires le crémant qu’on leur tend. Voilà Mademoiselle Marchal. Frédérique Marchal, des RH de la Sofreco. Belle mise en pli, verticale incertaine sur des talons trop hauts. Sa main attrape celle de Sernin, vernis bleu corallien, poignée douce. « Comment allez-vous ? Tout se passe bien ? Permettez, au nom de l’entreprise, que je vous exprime notre reconnaissance eu égard au travail accompli. Vous vous plaisez ici ? À votre bonne santé, Monsieur… En espérant… Oui, c’est très regrettable, je veux dire c’est tragique. Terrible. On est forcés de s’avouer dépassés par de pareils drames. Vous savez, j’ai des petites nièces, je n’ai pu m’empêcher de penser. D’imaginer… Cette pauvre femme, ces pauvres enfants. Vous avez l’air fatigué, vous êtes allé voir le médecin que je vous ai indiqué ? Entre nous, je crois que vous devriez sortir en peu, mon garçon. Rencontrer des gens de votre âge. Ce n’est pas sain de toujours rester entre quatre murs. Ces vielles pierres… Tenez-moi ça, voulez-vous, je reviens tout de suite. » Caresse sur le bras. Mademoiselle Marchal, déjà plus loin, a sorti un étui à cigarette. Reste, sur sa coupe aux deux tiers vides, la lune couchée d’une empreinte de lèvre. Ça se détend un peu. Bribes de conversation. La gêne se fissure sous le besoin de dire. Personne ne comprend, bien sûr, mais chacun veut parler. « Vous connaissez le père ? » « Ce gosse, j’ai toujours dit… Il avait quelque chose. » « J’ai lu dans le journal que… » Des serveurs en livrée, très jeunes, tournent par là-dedans. Sernin cherche des yeux une silhouette familière. Les cheveux longs et noirs, cette peau blanche opaque qui ne laisse rien deviner. Il n’y a plus de bruit derrière la porte close, au-delà de la salle d’eau. Le souvenir même de Camila commence à s’effacer. Sernin bouscule la flic, la flic fronce les sourcils. Il l’a déjà vue au Naurne, hier ou le jour d’avant. Ce soir, malgré la fête, elle est en uniforme. Christine Lehmann est commissaire. Un carré de cheveux bruns, des taches de rousseur, des yeux lumineux, quoique bruns également. Une tenue de flic par-dessus et comme en protection. Ou en introduction : le début d’un dialogue. Sernin la regarde s’éloigner, accaparée par la harangue du porte-parole des copropriétaires. Il tonitrue Pourquoi personne ne me pose de question. Ce que je faisais ce jour-là, ce que le drame m’inspire ? Les épaulettes se haussent sous la veste bleu nuit, quelque chose de figé, d’amidonné dans les plis du pantalon glisse au travers des convives. Sernin n’a envie ni de boire ni de manger. Il n’attend pas des inconnus qu’ils lui adressent la parole. Sort dans la cour maîtresse où l’on fume par petits groupes, veste sur le bras, gilet déboutonné. Au-dessus du Naurne, au-dessus des grilles de lumière que dessinent les tours, le ciel est d’un noir presque sanguin. Pas d’étoile. Pas de signe. « Qu’est-ce que ça vous fait ? Pas trop de pression ? Hein, va falloir assurer maintenant. » Sernin met un temps, mais retrouve enfin ce qu’il cherchait. Ce type si lourd, si dense, imprimé contre le mur de pierre, calvitie précoce, mains énormes. Jean-Louis l’appelait par son prénom. L’électricien. Le fils Vandervelde. Bernard. « Je ne sais pas… » commence Sernin, parce que manifestement l’autre attend une réponse, un bruit au moins, un signe de vie. « Ah ! Personne t’a dit encore ? Ton collègue, celui au chien. Il a posé sa démission ce matin. Parti comme ça, sans discuter, sans indemnité. La prime de précarité, j’aime autant te dire… Va falloir qu’ils recrutent, pour sûr, et avec ces merdes d’appel d’offre ça peut prendre des semaines. Et d’ici là, va savoir… Du pain sur la planche. Parfois on est content d’être à sa petite place, pas vrai ? » Sernin peine à lui distinguer un visage. Bernard oscille en parlant et la lumière ne l’éclaire que par intermittence. Sernin se demande comment oublier les pattes fracassées, le regard de terreur, les cris de Melchior. Le fils Vandervelde crache à quelques pas de ses pieds. « Putain, j’en étais sûr. De vrais rats. » Et désigne du menton quatre ou cinq gamins incrustés dans la fête, attirés par la lumière, les bruits et le crémant gratuit. Sernin ne peut plus se fier à sa perception du temps. C’est lié à ses cycles de sommeil, il le sait. Il ne peut pourtant pas s’empêcher, au réveil, de penser que les chiffres lumineux, sur la table de chevet, mentent pour une raison confuse. Dysfonctionnement électronique. Coupure de courant. Malveillance. Quelque chose en lui sait qu’il s’est écoulé non pas deux heures mais une quinzaine de minutes, vingt tout au plus. Il n’a songé à rien. Ne s’est absenté qu’à peine. Le début des symptômes remonte à quelques jours. Au moment où il est entré dans le Naurne. Il y a une dizaine d’années. On ne peut pas se fier, dans le sommeil, à la précision de son horloge interne. Quand il avait six ans on l’a anesthésié pour un examen médical et soixante-dix minutes ont disparu de sa vie. Il n’était pas inconscient alors. Il était ailleurs, hors du temps. Son travail de rédaction, depuis des semaines, n’a pas avancé d’une ligne. Sernin est pareil à son sujet même, persistance des vibrations au-delà du stimulus. Trace laissée, ombre portée. Le fantôme d’un objet comme unique preuve que celui-ci a existé. Parfois, maintenant, depuis peu, Sernin est si fatigué qu’il lui arrive de s’endormir debout ou, pire, de rester éveillé avec l’impression d’être assoupi. Un espace d’inconscience s’ouvre au sein de perceptions continues. Une coupure étroite qui menace de se muer en béance. Il devine que quelque chose clapote là au fond, quelque chose de labile et de sombre. Avec un peu d’imagination il imaginerait un lac, une surface d’eau, une membrane mouvante et tiède au-delà de laquelle… Sernin s’éveille. Se découvre éveillé. Le temps s’est épanché, écoulé hors de lui. Des tâches lumineuses glissent dans son champ de vision, du brillant, de l’aveuglant sur fond noir. Dans la préface du Livre Lumière, Friedenfels parle de ce phénomène bénin, lié à une surpression ponctuelle dans les humeurs vitreuses, à des afflux sanguins ralentis dans les capillaires du cerveau. Pour le savant, ces signes sont fertiles, propices à la méditation sur la nature de la pensée et celle du monde. Pour Sernin, c’est une gêne de plus. Il se sent coupé de lui-même, des récits dont il a fait sa vie. Il va de soi qu’il n’a gardé aucun souvenir de son séjour au plus profond du labyrinthe, ni de la piscine de la nuit. Des intrus dans la fête, donc. Venus de la cité voisine, ou de plus loin. Sernin ne les a jamais vus. « Regarde, insiste Vandervelde. Tu vas voir ce dont la Sofreco est capable quand elle s’en donne les moyens. » Sernin frotte ses yeux, espérant conjurer les taches parasites. Et, bien sûr, ça marche. Ça finit toujours par marcher. Quand il les rouvre, Bernard n’a pas bougé. Les jeunes gens rient bruyamment. Sweats à capuche, baggies. Anneaux dans l’oreille ou le sourcil, baskets de skaters. Et puis, sur eux soudains, comme engendrés par les ombres de la cour, les mecs en bombers blanc, ni grands, ni épais, mais tendus, tranchants. Leur présence est déjà une violence. Les incrustés sont cinq, ils reculent aussitôt. Essaient, en parlant, d’un peu sauver la face. Moulinent des bras. Les videurs, eux, ne bougent presque pas. Ne font rien qu’être là. Bernard, le fils Vandervelde, ricane. Il tape sur l’épaule de Sernin et s’en va les retrouver. Je crois que c’est la première fois que je vois les White Knights, se dit le jeune homme. Je croyais qu’ils faisaient dans le nettoyage. Bien sûr, la Sofreco a investi dans la sécurité. Et après les événements récents… Avec cette soirée… Les pouvoirs publics… La presse à sensation… Sernin retourne dans le hall. La fête se clairsème. De petits groupes, comme des îlots. Le traiteur remballe. Les verres, dans les caisses, tintent. On chiffonne les nappes avec soin pour contenir les miettes. « Alors ? Comment vous avez trouvé la soirée ? » Le libraire est là, dans le coin, avec les mêmes habits démodés, la même politesse insistante que dans son échoppe. Sernin imagine qu’il a passé tout ce temps seul, exactement au même endroit, à l’attendre qu’il arrive. « Que faites-vous ici ? – J’observe. Je m’informe. Vous n’êtes pas venu à notre réunion. – Pardon ? – L’association. Les Amis du Vieux Naurne. Faites-nous l’honneur, un soir prochain. » Et tout de suite après : « À bientôt. » Bref contact de la main. Son visage aussitôt remplacé par la face blanche et peinte de Mademoiselle Marchal. « Eh bien, bonne nuit, Monsieur Massé… J’ai l’impression qu’il est l’heure pour nous tous d’aller au lit. » L’horloge sur la façade marque, comme toujours, trois heures passées de dix minutes. Sernin cavale dans les couloirs, bondit les marches trois par trois, traverse le grand hall, le hall désert et vaste sans ralentir. Il est en chaussettes et maillot de corps, il est mal réveillé. Sernin court parce qu’il a, dans son demi-éveil, entendu les freins hydrauliques des camions poubelle. Parce qu’il a senti dans les vieux murs, entendu dans les vibrations des vasistas, le diesel lourd des machines à l’arrêt. Sernin s’est souvenu de ce qu’il a fait l’avant-veille et de cette chose qu’il ne devait pas oublier mais a oublié tout de même : descendre au local à ordures et fouiller les conteneurs avant que tout ne soit emporté à la déchetterie, à l’incinérateur. Sernin a ce genre de problème en ce moment : trop de fatigue, trop de boulot, et des phases de rangement frénétiques au cours desquelles il jette sans discriminer. Avec les liasses de notes, de graphes, d’articles imprimés et lus, tassés dans les grands sacs de recyclage, il a laissé partir des fiches de paie, des ordonnances et le plan minutieusement reconstitué de ses explorations du Naurne. La cour est glacée de givre. Sernin, au-dedans, se maudit. Personne n’accepte de bonne grâce d’être trahi par soi-même. Deux bennes vertes toussent, fument dans le matin. Des boueux baraqués grillent leurs clopes. Ils ont ôté leurs gants. Sernin les double sans réfléchir. Il a la porte rouge en objectif, la double qui donne sur l’ancienne buanderie, vantaux grands ouverts. Il sent le froid qui mord, qui s’insinue à travers le coton pour lui glacer la plante et les orteils. Sernin galope jusque dans un White Knight. Le White Knight le stoppe net. Sernin s’ébroue. L’urgence brûle au ventre, mais il doit prendre le temps de regarder. Trois spots flashent l’intérieur du local pour y tuer toute ombre. Des tables sur tréteaux ont été dressées. Et sept, non huit flics à gants de caoutchouc dissèquent les sacs d’ordures pour en trier le contenu. Il ne devrait pas mais il se sent coupable, Sernin. Se cherche un alibi, une explication raisonnable à sa présence ici, sur une scène d’investigation. Tout laisse paraître l’intention de soustraire à ces poubelles quelque preuve accablante. Il tient encore quelques secondes sans moufter, assez pour ressentir pleinement le froid. Les éboueurs regardent les vigiles de la Sofreco. Les chevaliers blancs scrutent les policiers. Les rupins du Naurne matent sans comprendre, depuis leurs fenêtres, depuis leurs bagnoles. De Sernin, tout le monde se fout, personne ne le voit vraiment. Il hésite encore, se sent bleuir des mains, des bras, des pieds. Et aperçoit, jaillies de la panse d’un pochon éventré, certaines des pages froissées qu’il est venu sauver. Il entre, il est déjà dans la lumière. « C’est à moi », fait-il, tendant la main. Le technicien, par réflexe, escamote les feuillets. « Laissez, Rémi, ordonne Lehmann. Ce n’est pas important. » La commissaire était là, dans l’angle mort, en tenue, à superviser. Les sacs qu’on manipule font de drôles de bruits. Sernin reprend ses documents. Fouille un peu, puisqu’on le laisse faire. Récupère tout ou presque de ce qu’il a jeté par inadvertance. Un peu de marc de café colore le verso de son plan. « Vous n’avez pas froid ? demande ensuite Lehmann. — Je suis désolé. C’est à cause du travail de nuit. Je perds le sens du temps qui passe. » Ça n’a pas beaucoup de sens, mais elle a l’air de le comprendre. Hoche la tête. Sourit avec les yeux. « Vous cherchez quoi ? reprend Sernin, qui danse d’un pied sur l’autre. — Nous ne savons pas encore. Un signe. Les maisons sont comme des organismes. Il faut être attentif à chacun des symptômes. — Je vois, fait Sernin, pour tâcher de rester poli. Merci. » Il repart. Moins vite qu’il n’est arrivé, mais quand même. Passe entre les White Knights, les boueux en pause technique. Depuis l’autre côté de la cour, de derrière la palissade du chantier, Ulysse est seul à le regarder passer. « Il ne faut pas que le gamin reste ici » grommelle-t-il. Il sait très bien que Sernin ne partira pas. LE LIBRAIRE : Bon. On en est où des recours ? Kate ? Des nouvelles ? DENTIER JAUNI : Rien. La Préfecture… MOUSTACHE JAUNIE (mari de DENTIER) : La Préfecture nous balade. Ils jouent le temps et ne feront jamais suite. L’échelle locale tout le monde s’en fout, je l’ai déjà dit. Il faudrait bouger du côté du Ministère. LE LIBRAIRE : Bon. Bon. LA PERRUQUE : On n’aura jamais le temps. Il va falloir agir. Va falloir qu’on en discute des moyens. MOUSTACHE : C’est qui, lui ? Qui êtes-vous ? On vous a présenté ? « Ça commence bien », se dit Sernin. Les Amis du Vieux Naurne, ce sont plutôt les vieux amis du Naurne. Des retraités très usés, d’autres oisifs depuis moins longtemps. Des qui s’écoutent causer. Des qui se cherchent des combats, passions de fin de course. Et puis l’étrange libraire, son étrange librairie changée en local associatif : quelques chaises, du thé, une bouteille de Jack Daniel’s. LE LIBRAIRE : C’est un curieux. Il habite dans le Naurne. SERNIN : J’y travaille, en fait. Je suis gardien. LA PERRUQUE (hoche la tête, fait glisser sa perruque) : C’était pas une femme, la gardienne ? Une avec un voile ? MOUSTACHE (après un temps) : Vous vous intéressez à l’histoire, jeune homme ? LE LIBRAIRIE : Il a lu Friedenfels. Il a lu Eckart. DENTIER : Et vous travaillez pour la Sofreco malgré tout ? Vous acceptez ce qu’ils sont en train de faire ? SERNIN : Oui. C’est-à-dire, non. J’essaie de comprendre. Il accepte le verre que le libraire lui tend, deux doigts de bourbon brun. SERNIN : J’ai l’impression que le Naurne refuse tout changement. Qu’il ne veut pas qu’on le… PERRUQUE : Il s’agit bien de changement ! MOUSTACHE : Quand les travaux seront terminés, tout ce qui faisait l’essence du Naurne sera perdu. Des années durant, nous avons œuvré à sa réhabilitation. Le voir en déshérence nous brisait le cœur. Les dégradations. Les graffitis. Nous avons multiplié les pétitions, à l’époque. Les sit-ins. Voyez ce qu’il a fini par en sortir. (Un temps.) La Sofreco n’a aucune idée de ce qu’elle est en train de mettre en pièce, parce qu’elle refuse de se plonger dans les dossiers. Le prix du mètre carré est leur seul argument. À leurs yeux, ça peut tout justifier. Une étagère pivote au fond de la librairie, comme un passage secret de film de la Hammer : les rayons ont simplement été montés à même la porte. Ça ouvre sur un local plus étroit, plus tassé encore, éclairé par une ampoule nue de 40 ou 60 watts. Des rayons de beaux livres plus ou moins en vrac, vieux pour la plupart. Des revues jaunes. Des tracts polycopiés et presque illisibles. Des magazines aux glaçages dépolis. Aux murs, des cartes postales punaisées se chevauchent les unes les autres. Un porte-parapluie déborde d’affiches roulées, sans élastique. Des livres de poche s’empilent, des Que sais-je ?, de vieux numéros de Planète. Il n’y a guère de place pour tenir à plus d’un, Sernin a les honneurs, les autres se pressent dans l’encoignure pour commenter ses découvertes. « C’est le musée, ici. Les archives. La documentation. – Il faudrait tout reclasser, bien sûr, mais ça donne une idée de l’ampleur du travail. » Sernin ouvre un classeur poussiéreux, plein de fiches cartonnées, tapées à la machine. « Notes de recherche à la Bibliothèque nationale, commente Dentier. Ça a trente ans. Il faudrait mettre à jour, passer au propre. » Sernin feuillette des cartons pleins d’images. « Pensionnaires du Naurne, dit Perruque. Des proches de Friedenfels, surtout. Les thérapies étaient trop audacieuses pour l’époque. L’antipsychiatrie doit beaucoup à ce qui a été tenté ici. » Certaines photos ont les bords crantés comme de gros timbres. D’autres, en couleur, semblent représenter les Amis il y a vingt ou plus années, pique-niques dans le complexe désaffecté, nappes jaunes, chianti. Et puis enfin : un portrait de Camila. Elle porte un chapeau très démodé. Le col de sa robe renvoie au siècle passé. Son visage paraît grimé. « Et ça, c’est qui ? — Elle s’appelle Alba, dit le libraire. C’était le grand amour de Friedenfels. — Elle est morte en 1923, complète Perruque. Œdème pulmonaire. Il en resta inconsolable. » En remontant, Sernin passe par l’ancienne buanderie devenue local poubelles. Les containers alignés sont vides, on dirait qu’ils attendent là, le long du mur, impatients d’être sollicités à nouveau. Le sol est humide de la lance à eau. Odeurs de citron artificiel, d’ammoniaque, de moisi très vénérable. Sernin ressort. Le Naurne, autour de lui, semble bas et tassé, replié sur lui-même. Les tours qui le surplombent scrutent et jugent. Beaucoup d’obscurité ici-bas et beaucoup de lumières tout autour. La cour. Le hall. Les escaliers aux marches larges. Sernin connaît tout ça par cœur. Il a même l’impression étrange que son Naurne est plus authentique que celui des vieux croûtons de l’assoce. Ils ont causé politique, encore. Actions personnelles. Actions concrètes. Sernin sait que la lutte est perdue d’avance. Le Naurne est propriété de la Sofreco. « Et le meurtre ? s’est enquit Moustache. Est-ce que ça ne change pas tout ? — Je ne vois pas en quoi », a pensé Sernin sans rien dire. Ils ont parlé de méditation, aussi. Ayurvéda et médecine douce. Dentier s’est préoccupé du sommeil de Sernin. On l’a fait parler de ses études. Échos infimes dans les replis de la matière. Le palier. Le couloir. La porte de sa chambre. Celle de la chambre voisine. Les Amis du vieux Naurne ont évoqué les bains. « Il y avait un bassin d’hydrothérapie pour les curistes. On croyait beaucoup aux vertus des fluides. » Sernin s’arrête. « Là où vit Camila », murmure-t-il en poussant sur le panneau de bois. Ça n’est pas fermé. Il fait très sombre. Poussière ancienne. Eau stagnante. Sernin reste immobile jusqu’à s’accommoder. Marche un peu de ça, de là. Visite. Explore. Les bruits ne parviennent que très étouffés. Personne n’est venu ici depuis des lustres. Il n’y a jamais eu de locataire dans la pièce voisine. J’ai dit ce qu’il fallait. Dans l’ordre, scientifiquement. J’aurais pu tout répéter à l’identique. On m’aurait alors filmée une deuxième fois, mais de dos. Les oreilles droites, statique comme un chien assis. Un héron dans sa putain de mare. Possiblement en contre-jour et l’image aurait fait une silhouette de l’acabit d’un crâne chauve noir dont dépassent des oreilles noires. Un peu comme les putes qu’on interviewe à la télé sauf sans cheveux. J’ai tout en tête. Tous les mots. Tout ce qu’il faut dire. Ce qui disculpe. On aurait pu faire une troisième prise. De profil – là j’aurais ressemblé à un logo de théière tellement j’ai un grand pif. Une quatrième. De face – je sais que j’ai les lèvres un peu tordues. « Quand t’es fatiguée t’as une face de boxer », disait Ahmed. Quand je dormais pas et qu’on se voyait le matin, il me saluait d’un « Cassius Clay ! » en levant la main et moi je répondais « Mohamed Ali » et on se regardait de biais et ça sonnait comme un jingle de pub genre pour le Nutella et Yasmina appelait ça de la complicité mais ça existe plus c’est parti en même temps qu’elle – Une cinquième. L’autre profil. Je dirais toujours les mêmes mots. Dans l’ordre. Scientifiquement. Une sixième. À quatre pattes. On verrait que mon dos. Tout pareil. On lui donne une veste fluorescente. Trop grande. La femme de ménage y passe les bras comme on s’embroche au pilori. Son visage fané d’insomnie s’allume jaune. Malade d’énergie. Que savez-vous du crime ? demande-t-on pour entendre sa voix – c’est Matteo qui l’a interrogée. Elle répète. Elle annone. Elle connaît les mots qui disculpent. La formule à bercer les forces de l’ordre. Les mains posées à plat – crasse, peaux arrachées, sanguinolentes, dans la masse noire des doigts, façon carrière de nickel à ciel ouvert – Nisrin est une plaie. Nisrin la plaie récite les endroits où elle n’a pas été, les choses qu’elle n’a pas faites. Nisrin la chose trame comme on brode comme on tisse des faits d’innocence. D’innocuité. Et demain ? lance-t-on. Et demain, qu’elle me demande. Ses pupilles, jusqu’ici dilatées d’ennui – « dans le vide » dit-on sans rien y connaître. Au vide – rétrécissent et s’ancrent aux miennes. Je ne pensais pas que ça arriverait si tôt. Si brusquement. Ne pas ciller. Christine Lehmann. FORCES DE L’ORDRE. Ces paroles ont contré les siennes. Et demain ? Deux mots de taille modeste. Putain c’est quoi cette question débile ? Un bracelet porte-bonheur brisé, emmêlé dans un spaghetti. À l’origine, le fil était violet, jaune et probablement orange. Le vœu est-il exaucé ? Je l’ai jamais regardée dans une lumière où on voyait sa peau. Elle est bronzée, en fait. Presque orange et ses rides presque pas visibles mais je les dessine de mémoire. Yeux. Front. Lèvres. Cou. Elle passe sans me voir. Moi je suis jaune fluo. Son mari gris. Son gamin blafard comme s’il sortait d’une prise de sang. Elle traverse la cour façon first lady qui roule en défilé. Main levée sur les yeux de peur d’un sniper. Je dessine un rond rouge sur son front sur ses yeux. Lèvres. Cou. L’odeur de son corps me revient d’un coup. Je cherche où vomir, mais la flic m’attrape par la main et je reste. Ses collègues embarquent la petite famille. Gentiment. Têtes qu’on baisse façon marionnettiste amoureux de sa camelote, sirènes et flashes. Les paparazzi désœuvrés lancent des coups d’œil monotones aux quatre coins du Naurne dramatisé. J’ai envie de crier « Le Naurne a pas quatre coins, abrutis ! » mais ils se lassent avant que la salive me revienne en bouche – odeur du cou de Livia, je ferme les yeux mais l’odeur reste – sauf un. Il s’accroupit pour tirer le portrait d’un corbeau qui masse des pieds le tas de sacs poubelles avachis dans la cour. Un bleu se met en travers de l’objectif. Christine Lehmann intervient : « Vous ne pouvez pas photographier ces pièces à conviction. Nous allons procéder à leur fouille systématique avec l’aide du personnel bla bla conférence de presse merci. » Pendant tout ce temps, elle m’a pas lâché la main. Et je l’ai suivie, bêtement attachée. Jambes raides de cigogne ou de compas malade. On voit plus la voiture de flics. Livia. Le gosse assassin. Ça existe plus. Reste plus qu’une main un chouïa trop chaude, du vent à faire claquer une queue de cheval de flic sur ma joue et des sacs poubelles. Un putain de dinosaure de sacs poubelles. Mouches. Corbeaux. — Bon. Il va falloir jouer du bec avec les corneilles ! dit la flic à ses hommes. Tout le monde se marre sauf moi. Je lui lâche la main. Pourquoi je l’ai pas fait avant ? Une figurine en plastique du roi Triton dans La Petite Sirène, de Disney. Décolorée par une longue exposition au soleil. Probablement un cadeau MacDo. Dégage une odeur d’œuf pourri. Le grand corbeau a disparu. Le Naurne contient pas de corbeau. La flic m’explique. En prison, les esprits penchés sur mes barreaux, les taches noires et tous ces froissements d’ailes, en fait, c’était que des corneilles. Ça dégringole le cerveau, de croire aux corbeaux tout ce temps et de se retrouver avec des corneilles. Lehmann s’agenouille des fois près de moi, fait mine de fouiller les poubelles d’un bout de stylo, comme les detectives des séries, vous voyez ? Le genre propre sur lui qui fait le dégoûté mais en fait il tourne pas de l’œil quand il voit un cadavre au contraire c’est même lui qui trouve l’indice fourré sous cinquante centimètres de viande faisandée – genre un anneau – et qui l’enfile, comme ça, à son Bic, l’air de rien mais quand même triomphant. Lehmann. Donc des fois elle s’accroupit et fait semblant de bosser mais en fait c’est la boss elle va quand même pas remuer les poubelles mais quand même sympa elle vient voir et note des trucs qui ressemblent à des coordonnées sur un calepin. Donc elle s’accroupit et elle m’enseigne que les corbeaux, ça existe plus. Ça a disparu à peu près en même temps que la peste et le choléra. « Le corvus corax. Bel animal. Charognes, voyez-vous ? Pendus. ENVERGURE ! – là, elle ouvre les bras – mais ça c’est une corneille. » (Je résume.) Ça donne presque envie de pendre, la nuque cassée. Se faire picorer, lamelle par lamelle. À l’entendre, je sais pas si j’ai envie d’être une espèce disparue ou un super prédateur béqueté par une espèce disparue. Ou elle. En l’état, j’ai le nez dans les déchets du Naurne. Pour changer. Barquette de viande avariée. Une corneille me snobe de son profil blanc noir. Lehmann m’a expliqué que les corvidés se menaçaient des yeux. J’en déduis que cette corneille est polie. Je pose poliment la barquette à l’écart. Je détourne poliment le regard. La barquette suinte et pue. La corneille sautille vorace et tic et toc et claque du bec contre polystyrène. Et là, je m’aperçois que plus elle bouffe, plus j’ai faim. Un sac de congélation rempli de moignons de savonnettes, de tailles, d’odeurs et de rugosités variées. B27 Nisrin avance de côté, puis de face. Le monceau de déchets qui serait une bête en haillons renâcle à peine comme elle fourrage, des deux mains, dans sa chair aux froissements crissant de plastique. Lorsqu’elle passe d’un sac à l’autre, elle n’hésite pas. Pas plus qu’un rapace tâtonne à la charogne. Elle les discrimine sans hasard apparent. On ne peut s’empêcher, à la voir tracer ainsi son chemin par les détritus, de penser à l’auspice. À l’animal omniscient dont l’œil du dedans est plus perçant. D’ailleurs, elle touche nu. A23 Pas moyen que je mette ces gants. La prison, ça calme du latex. Un sachet de piments séchés. Vert militaire. Ratatinés comme des mégots écrasés. Il est scellé. Je me demande pourquoi on l’a jeté. Je regarde de plus près. Dedans, on voit clairement voler quatre grasses mouches noires. Au fond, en grappe façon grains de riz agglutinés aux lèvres d’une cuiller, leurs larves. C21 Nisrin jette un objet contre le mur. Matteo va pour la sermonner, mais d’un geste de main… Matteo aime Lehmann façon Terre-neuve. Il recule, les yeux dans les lacets de ses Magnum pointure 48. Nisrin est déjà en C21, droite, la nuque parallèle au réverbère. La nuit tombe vite. Autour de la jeune femme, mouvements secs et frénétiques des cous de corneille, des becs de pie et des gants de l’équipe d’investigation. Peu à peu, tout ce beau monde se retire, comme des acteurs délaissent une scène s’obscurcissant, après le dernier clap. Nisrin change lentement de cap et s’agenouille comme on prie. N10 Ici N10 Maintenant N10 Je déplace le sac. Il est énorme mais tout léger. En dessous, un cercle cramé. Un truc rond a brûlé rond, contenu dans sa forme, sans exploser. Une bassine. Un tonneau en métal. J’allonge la paume dessus. Je m’attends à ce que le basalte brûle. Je veux que ça brûle. J’anticipe la grimace. Je plisse les lèvres. Dans mon ventre, quelque chose se tend. Mais c’est froid. Glacé même. J’ai envie de chialer. La flic s’accroupit à côté. On aboie. On siffle. Qu’elle s’approche pas ou je la mords ! Mais elle met une main sur ma nuque et d’un coup le sol est tiède et le chien s’arrête et le vent tombe et c’est mouillé par terre et je me rends compte que je pleure comme une débile. Je sais pas comment elle s’y prend – je pèse une enclume – mais elle me soulève. — Il fait trop sombre. On reprend demain. Des brassards de natation pour gamin. Crevés. Nuit. Un bruit de moteur ou de ventilo. Le vent fait caqueter le scotch de police qui forme barricade devant le tas de sacs poubelles. Par moments, en fonction du sens de la bourrasque, des relents. Je tire la petite fenêtre qui racle dans son bois pourri, imbibé d’eau, de poussière et de peinture blanche caillée. En bas, un fourgon des White Knights à l’arrêt. Moteur en marche. J’ai envie de descendre leur expliquer comment on tourne une clé de contact, mais je vois que le hayon bouge. En bas, en haut, chargé de sacs. Deux White Knights postés jambes écartées, importants, devant le scotch. D’ici à ce qu’ils sortent une paire de ciseaux géants de leur veste et qu’ils inaugurent le tas de merde. Je me demande si Lehmann est au courant. Le fourgon continue un moment de brouter des sacs. Puis il s’en va. Puis silence. Ils ont déblayé les poubelles de devant, celles qu’on a fouillées, mais ils ont oublié un sac. Tout paumé sur l’asphalte. Je suis devant. Je me rappelle pas m’être habillée. Ni être sortie. Ni rien. Mais je suis devant le sac. C’est celui que j’ai viré pour mater la tache de cramé. Je me penche dessus. Son contenu par terre, courbe façon voie lactée ou logo de Nike, pourtant je me rappelle pas l’avoir ouvert. Ni renversé. Ni rien. Mais je suis quand même devant ses entrailles. Des boules de cheveux comme en crachent les hiboux. Blonds. Agglomérés à du savon sec ou des pellicules. Des cotons blancs maculés de noir d’yeux. Des mouchoirs blancs maculés de rouge de bouche. Des tampons enveloppés dans du PQ. Rassis. Sépia marron. Et l’odeur évidente du corps de Livia. Son parfum, sa crème, je sais pas. Un ensemble de trucs. Je suis dans l’escalier. Pourtant je me souviens pas. Ma main droite engourdie. J’arrive à l’ouvrir. Dedans, façon nid, une poignée de cotons démaquillants. Tous la même odeur. Maintenant que tu le quittes, le Naurne te semble vide. Pour la première fois, tu aimerais les claquettements graves de boulets de fantôme que font les herses neuves des garages. Les râteliers qui râpent des moteurs qu’on chauffe. Les chocs de clou des talons. Mais rien. Il est tôt. Le silence te lèche. Mais peut-être est-ce un effet de la brume ? La brume aplatit les sons, crois-tu te souvenir. Levée du canal industriel, tout près. Jetée, humide, comme un seau d’eau à la face du Naurne. Il fera beau aujourd’hui, t’entends-tu penser, de loin, comme si cette prédiction météo ne t’appartenait pas. Au demeurant, elle ne t’intéresse pas. Tu connais les chemins qui mènent à l’extérieur. Qu’il pleuve ou qu’il soleille, ce matin, tu pars. Ahmed t’a écrit tu peux pas rester là demain j’ai ma journée je passe te prendre quelle heure t’arrange. Tu lui as répondu avant mon service avant la valse des Porsche et des Audis vers 6h00 et maintenant tu l’attends, posée sur une chaise. Tu as mal au cœur, le pouls tape-enclume et les paupières béton, comme lorsque ton père te réveillait la nuit pour descendre au bled en 205. Mais peut-être est-ce un effet de la brume, fréquente avant les grandes vacances ? La lumière électrique t’abrutit les yeux. Tu fais adieu à ton domaine. Tu ne sais pas bien quoi regarder en dernier. Sur le mur, la tapisserie a été arrachée. Le plâtre est nu. On devine que le papier recouvrait une porte condamnée. Pas de poignée. Le trou carré et la serrure ont été bouchés avec de la pâte rose. Du chewing-gum ou du papier mâché. Marrant. Tu n’avais jamais fait attention. Sur la table, ton hijab, plié en triangle comme un foulard de mamie russe. Tu vas le laisser là. Au centre du lit défait, comme épinglé par le blanc halogène du plafond, façon papillon, ton sac. Tu l’as remanié plusieurs fois et maintenant, il a la configuration requise. Maintenant, dans le petit matin noir, nausée au ventre, sac rempli, tu pars. — Je sais pas. Débrouille-toi. Grognements — C’est pas ça qui manque ! Il y en a une là. Oh ! Et une là ! Et tiens, encore une là. T’as qu’à en choisir une et basta. — T’as jamais entendu dire qu’il y en a des mauvaises ? Des… des pourries ? Rires Très forts Vraiment, suspicieusement trop forts — Sérieux, pas de blague. T’as pas vu ce film ? Les gars sur une station spatiale et ça dérape. Il y a des sortes de sas. Tu vois ? — Ah ouais qui s’ouvrent comme des machines à laver de lavomatic. — Ah ? Je sais plus. En tout cas les types… — Il y a une nana aussi, non ? Une bonne ? — Je sais plus, putain ! Bref ils ouvrent les portes et un coup tout baigne, un coup ils se font écharper mais genre… — Comme dans Saw. — Non moins pire. Bruits de semelles dans une flaque de moquette trempée. — D’ailleurs dans Saw aussi il y a une histoire de portes. Tu vois ? Tu vois ? — Je vois quoi ? C’est des films ! Respire ! Fracas métallique — Putain ! — Putain c’est un chat. Claquement d’une main à plat contre une joue — T’es un demeuré. — Alors ? À droite ou à gauche ? — Attends. Depuis quand c’est à moi de choisir ? — Depuis que j’ai dit que c’est à toi de choisir. Raclements de genoux sur un tapis de gravillons — Putain ils font chier avec leur sécurité renforcée. Avant on n’était pas obligés de ramper comme des cafards. On pouvait tranquillement fumer dans la cour. — Faut regarder le bon côté des choses. Dans les sous-sols, Picasso risque pas de venir nous tirer le portrait. — Ah ouais ! Tu te rappelles la fois où il t’a fait genre un nez énorme ? Lamia t’a appelé patate pendant trois mois. — Ouais. Respirations bruyantes. Raclements de coudes sur une surface poussiéreuse. — Am Stram Gram… — Oh mais j’y crois pas ! Hop ! Celle-là ! Lourde porte aux gonds rouillés s’ouvrant en grinçant Bourrasque (ou appel d’air) Silence — Oh putain. — Oh putain. — Attends, mais c’est gigantesque. — Vont chier dans leurs frocs, les White Knights. Un caillou sur la vitre. Il peut pas sonner, comme tout le monde ? Nisrin passe de léthargie à debout. La mini-vitre. Le WAS IST DAS. Nisrin soulève laborieusement la lourde trappe vitrée, crache la poussière et mie de peinture blanche que l’opération déchausse, passe le cou par l’orifice. Elle hésite entre l’engueuler et l’engueuler. D’un autre côté, si Ahmed est arrivé, ça veut dire qu’elle se casse. Bye-bye le Naurne. Adios muchachos. Fini les cauchemars, les hallus, les murs qui changent de place, les gamins qui fracassent la tête des bébés. — J’adorais faire ça quand j’étais gamine ! La flic. Là, en bas, la flic la regarde avec un grand sourire Colgate de flic de série télé. — Il y a un problème ? — Non, j’ai vu de la lumière, c’est tout. Joueuse. — Vous êtes matinale. — Le café est très bon dans la police. Et vous, quelle est votre excuse ? Et maintenant quoi ? On taille une bavette avec les forces de l’ordre ? D’un coup on serait dans le même camp ? — Je pars, dit Nisrin. La flic a l’air déçue. Genre son sourire devient des toutes petites lèvres qu’on voit à peine dans la brume. — Ah. En vacances ? — Non. Pour toujours. Je me casse. J’en ai marre. — Oh. C’est tout ? Elle me fait tout ce cirque pour l’air triste et un Oh ? — Mais mon taxi est à la bourre. Le café de keuf marche sur les profanes, vous croyez ? Putain mais pourquoi je lui dis ça ? Maintenant elle sourit. Merde. Si je commence à dérider les bleus. Je laisse mon hijab, je prends mon sac et je rejoins Lehmann. Ahmed me trouvera bien. Il y a pas dix mille endroits allumés à cette heure-ci. Au pire il demande. J’ai l’impression de pas être tout à fait réveillée. Ou d’être somnambule. Normal, je suis les deux. Dans la rue, les réverbères s’allument d’un coup. Ça fait clac. La lumière donne un tsunami qui se fracasse contre la muraille du Naurne mais sans entrer vraiment. Le café est bon. Paradoxalement trop liquide et trop corsé, mais bon. Je mets deux sucres dans le gobelet en carton pour couvrir le goût du carton. Ça a l’air d’amuser Lehmann. Elle doit être du style à mettre des sucrettes. Ah non, deux sucres aussi. Marrant. Avec sa queue de cheval et sa taille toute fine, mais soit. Et elle tend son gobelet et on trinque et elle sourit en coin, comme une virgule, et l’afflux de sucre enclenche un truc dans ma poitrine, comme un mécanisme fatigué qui se remet à faire son petit business. C’est pas seulement à cause de ses mails de tarée. D’après le type qui lui a filé le plan Naurne, ça barde entre les dealers et les vigiles. À l’entendre, ça va « péter ». Ahmed veut se débarrasser de Nisrin dans le sens « la ranger dans un coin et plus jamais la sortir », pas dans le sens « la remettre droit en taule ». Il aurait l’air de quoi ? Bon mais en attendant, son GPS capte plus. Vas-y pour demander ton chemin à cinq heures du mat’ GPS Global Positioning System Pas terrible comme mantra Ahmed frappe son tableau de bord. Court-circuit. L’autoradio se déclenche. Ahmed soupire. L’éteint. Soupire. OK OK OK OK OK OK OK OK OK Mantra banal T’es où, Nisrin ? Ça, c’est carrément de l’ordre de la formule magique. Et si je prononçais Nisrin en elfique ? Ahmed pouffe bêtement de rire. Ahmed ne sait pas où il se trouve. Par conséquent, vous non plus. « Non j’ai beaucoup d’admiration pour Christine Lehmann. Elle est pro. Correcte. Efficace. Et puis pas chiante, sauf sur la ponctualité. Il y en a que ça dérange, mais moi je trouve que ça fait partie du boulot. De plein de boulots en fait, pas que le nôtre, mais Non, vraiment, j’apprécie servir sous ses ordres. C’est quelqu’un de vraiment… de vraiment… humain. Ouais. Humain. Oui bien sûr j’ai vu qu’elle essayait d’amadouer la môme, mais je n’ai pas trouvé ça suspect. Je veux dire, Chris… Lehmann est gentille avec tout le monde. Et le courant passe entre elle et les ados. J’ai ma nièce Ah complètement. Quand elle a su qu’elle avait fait de la taule, elle a demandé son dossier. Elle a tout lu, limite tout appris par cœur, et puis elle l’a renvoyé, comme ça, sans faire de photocopie ni rien et son attitude envers la gamine n’a pas changé. Elle a enterré l’affaire. Elle nous a dit d’être sympas, de ne pas faire nos lourds – parce qu’il y en a dans l’équipe Ben oui la môme elle a fini par boire son café avec nous tous les matins. Dans le genre « réinsertion réussie » ! Non, franchement, Christine Lehmann, respect. » Matteo Beauregard, entretien 2/25 La porte s’ouvre. Un couloir. Pas de lumière. Pas la peine, il n’y a personne. À tâtons. Mains toiles d’araignées, doigts poussière. Une autre porte. S’entrouvre quand on l’effleure. Donne sur une pièce, sûrement. Ou un placard, impossible à dire. Sans lumière, pas de profondeur. Semelles écrase-choses et au bout du couloir, enfin, escalier. Il tourne. Descente chausse-trappes. Heureusement, toutes les marches sont decker, bétonnées. Ça grésille et puis lumière automatique du pallier. Admettons qu’il y ait quelqu’un, si cette personne se retournait, elle serait étonnée de l’ampleur de l’espace qu’elle vient de franchir. Si l’envie lui prenait de revenir sur ses pas, elle découvrirait un long couloir, qui s’enfonce loin, loin derrière la chambre de Nisrin. Un loin que la lumière du pallier échouerait à creuser. Un loin de tube digestif avant l’imagerie médicale. Un trou mais qu’on sait gigantesque sans le savoir vraiment. L’individu avancerait, fasciné par la ligne de fuite impossible à contenir, et soudain, la lampe automatique s’éteindrait et il serait perdu. Mais revenons au rez-de-chaussée. Postulons qu’il y soit encore. Plus que quelques mètres avant la sortie. Notre quelqu’un théorique marcherait d’un pas certainement assuré, mais arrivé à la porte – lourde, vitraux blanc opaque scellés de plomb – il serait acculé. Acculé dedans. Car il n’y a personne et Nisrin, en partant boire le café des forces de l’ordre, a fermé à clé. Voici résumée la première partie du trajet menant de la chambre de Nisrin à dehors. Jusqu’ici, tout va bien. Un glitch de GPS. Ahmed s’est retrouvé. Il est juste à côté du Naurne en fait. À deux cent mètres à peine. Ici. Ne l’a pas vu dans la brume matinale. Pourtant, la bâtisse est énorme. Pas étonnant que Nisrin flippe. On dirait un château de mauvais film d’horreur. Content, Ahmed tapote son volant, provoque un court-circuit Et merde ! et l’autoradio se met en route. Trop fort. REDOUX INATTENDU APRÈS LES FRIMAS DES SEMAINES PRÉCÉDENTES TOUT DE SUITE APRÈS ÇA LES RÉSULTATS DU FOO Un camion sorti de nulle part ou plutôt d’un entrepôt là sur la droite Quinze heures dix. Le réveil sonne sans sonner ni réveiller Sernin, qui ne dormait pas vraiment. Monte la voix calme, apaisée, d’un présentateur radio. C’est un monologue lent, scientifique, qui parle de larves d’insectes et des mues qu’elles abandonnent. Le son sort du petit appareil noir et emplit l’appartement, qui n’est qu’une seule grande pièce. Le son danse avec les poussières qui étincellent dans les rayons obliques du soleil d’hiver. Imago est le nom que l’on donne à la forme adulte, définitive de l’insecte à métamorphose. L’imago est apte à se reproduire. Sernin n’écoute que d’une oreille. Il est couché sur le côté, tout habillé et, sans bouger la tête, décompte les quelques effets personnels qu’il emportera avec lui en partant. Deux grands sacs suffiront. Pas même de quoi emplir le coffre d’une voiture. Imago, poursuit la voix paisible, latin pour image. Reproduction exacte ou représentation analogique d’un être ou d’une chose. Sernin n’écoute pas. Il songe à la marche à suivre : les coups de fils à passer, la démission à poser. Il rédige en pensée un mail pour Myriam, qu’il lui enverra tout à l’heure. Pardon d’avoir tant tardé à répondre. J’ai été accaparé par la thèse et mon boulot alimentaire. Je pensais qu’il serait plus simple d’avancer loin du campus et tout ça. Ce ne sera pas la première fois que je me trompe (ni la dernière !). Sernin sourit. Il aime bien ce ton enjoué. Ne quitte pas son lit. J’imagine que le poste d’assistant est grillé pour cette année, mais si tu croises Lorrain, parle-lui de moi et dis lui que je reviens bientôt dans l’équipe. Je vais voir comment je fais pour le logement. (T’inquiètes pas, je viendrais pas perturber ta colloc.) Je suis un peu à bout, ces derniers mois m’ont épuisé et je serai content de revoir la fine équipe. Tu as mon téléphone, hésite pas à m’appeler. Je t’embrasse. Je t’embrasse ? se demande Sernin. À bientôt ? À très bientôt. Les gros chiffres lumineux, les chiffres bâtons continuent d’indiquer l’heure, tandis que le présentateur déroule son explication, évoquant maintenant les représentations mentales, les visions intérieures : images, imaginaire, fantasme. Sernin n’a de comptes à rendre à personne et son contrat, il l’a vérifié, est résiliable sans condition après préavis de trois jours. L’arrière de l’atelier donne sur une cour aveugle, une fosse. Un îlot dans le Naurne. L’appartement est à l’étage. C’est la première fois que Sernin entre dans le logement de fonction du père Vandervelde. Pour l’occasion, le vieux prépare de la chicorée. Une collection de grandes casseroles en cuivre pend au mur. La cuisinière à six brûleurs est ancienne, un piano de professionnel. Tout est un peu graisseux. Ça sent le bouillon. — Assieds-toi. Sernin obtempère. Pose sa lampe torche, son talkie-walkie sur la table. Les instruments du métier. Patrick verse la boisson dans deux grands bols marron. La chaise racle quand il s’installe à son tour. — Je vais être franc avec toi, commence-t-il, cherchant le regard de Sernin. Jean-Louis était un bon à rien et je n’ai pas été triste quand il est parti. Il buvait pendant les rondes et oubliait la moitié des consignes. Même son chien n’était pas vigilant. On le regrette pas, au Naurne. La paupière droite de Sernin palpite, involontaire. Vandervelde passe une main dans sa moustache. Le silence se prolonge un peu. Puis, comme s’il avait oublié ce dont il parlait, Patrick désigne la radio portative. — Mon fils m’a dit que ce machin contient un traceur, une balise comme pour les naufragés, avec une précision de quelques mètres. Il dit paraît que ça permet à la Sofreco de toujours savoir où sont leurs hommes. S’ils se sont arrêtés en route, s’ils se reposent. S’ils rendent visite à tel ou tel habitant du complexe. Sernin boit avale quelques gorgées trop chaudes. La boisson est acide et fade. — Pas un boulot trop difficile, continue l’autre. Ça s’apprend en quelques heures. J’ai entendu dire que tu devais encore des jours à la boîte. Tu ne devrais pas te séparer déjà de tes outils. Ce serait dommage de te perdre maintenant. Sernin essaie de lire le visage du concierge. Comprendre ce qu’il a voulu dire. — Que je me perde ? suggère-t-il. Regard gris neutre. Patrick Vandervelde touille son bol. Dans le chauffe-eau à gaz, la veilleuse chuinte. On est dedans, je répète ON EST DEDANS !!! Avouez que vous n’y croyiez pas, bande de défaitistes ! Le boulot de doc de Malik a porté ses fruits (normal : Magik) et après trois quarts d’heure de chatières bien friables, on a fini par LE trouver. Ouais, LE réseau minier moderne, strates supérieures. Et c’est du beau tunnel, étais solides. Quelques graffs d’époque font marrer Picasso, notre touriste. Il y a des initiales, des jambes de femmes bien écartées et même ce qui ressemble à un plan sommaire des niveaux du dessous. Zigor prend les photos et on sort le casse-dalle. C’est qu’on en a pelleté, du remblai, pour dégager le passage. Heureusement que LittleEgo (c’est moi) a pensé au pâté, aux chips et aux cornichons ! Picasso paie sa bière. Il a du mal à croire qu’on a réussi à entrer. Suffit maintenant de trouver un chemin vers le haut et BIM. L’Hôpital à dispo, de jour comme de nuit. Les Secrets du Complexe percés à jour… Ha ha ! Vous croyez que je vous entends pas, les poulets ? « Mytho ! Allumeur ! Fais montrer les preuves ! » Premiers clichés à venir très vite. Zorro postera des bouts du filaire sur le newsgroup. Mais pas la peine de chercher l’accès : c’est du très caché et sur terrain privé… Bref. Pas trop de bruit, les jaloux, même si on vous laisse comme des naves à la remorque ! MagikMalik a fait des relevés et Picasso posé un chouette chrome avant de remonter. Ce qu’il y a derrière a l’air juste GI-GAN-TESQUE, et pas trace de visite depuis cinquante ans (au moins). Soit on a le cul bordé de nouilles, soit on est des putains de héros. Et si c’est ça je change de pseudo. Bisou mouillé mes Pokémons. NotSoLittleEgo. Dernière nuit. Dernière ronde. Le Naurne atone et sombre. White Knight en bombers clair derrière les palissades de chantiers. Nouvelles portes à digicodes pour les logements de l’aile Monnet. Nouveaux tas de gravats derrière la future aile Turner. Les lignes ont à peine bougé depuis l’entrée de Sernin dans le Naurne. Guerre de position au ralenti. Neuf contre ancien. Rénové contre désaffecté. Vivants contre fantômes. Plus que de rares bougies derrière les portes-fenêtres. Le drame récent se dilue, peu à peu, dans les drames plus anciens. Plus que de rares télés dans les barres en surplomb. Trois heures du mat. Mur nord. Sernin rebrousse chemin. Une canette roule sous sa semelle, la bille tinte à l’intérieur. Un aérosol de peinture rouge. Sernin ne ramasse pas. Le boulot est terminé. Il va, c’est décidé, retrouver la fac. Le labo, les parents, les amis. Demain ou après-demain. Pas obligé de trop y penser, pas encore. Bien assez tôt. Retour dans le grand hall. Portes coupe-feu. Escaliers. Chaudières. Auréole froide de la Maglite. Craquements bas volume du talkie. Sernin trouve Ulysse rapidement, dans un coude de couloir, à lire une revue sous sa lampe bricolée. Ampoule nue, fils dépareillés et domino jauni. Transat de jardin. — Ben tiens, fait le SDF, t’es encore là, toi ? Ulysse a une gueule d’oursin. Une gueule chiffonnée en boule, puis défroissée avec soin. — Je m’en vais dans pas longtemps, s’excuse Sernin. Il faut que je parte avant qu’il soit trop tard. J’ai de plus en plus de mal à rester réveillé. Jean-Louis. Camila. Comment vous faites, vous ? Ulysse tourne les pages. C’est un magazine de ragots, vieux de plusieurs années. Ulysse ne s’est pas redressé, n’a pas offert de siège à Sernin. La lumière de l’ampoule les tient tous deux dans un même globe rosâtre. Sernin devine des photos du tsunami, de Lampedusa ou de Fukushima. — Moi je n’ai pas le choix, finit-il par répondre. Personne ne viendra plus me remplacer ici. Et si je pars, le monde sera très, très mal barré. Ce que la radio de Sernin approuve d’un craquement. Quinze heures dix. Le réveil sonne sans sonner ni réveiller Sernin, qui ne dormait pas vraiment. Monte la voix calme, apaisée, d’un présentateur radio. C’est un monologue lent, scientifique, qui parle de larves d’insectes et des mues qu’elles abandonnent. Le son sort du petit appareil noir et emplit l’appartement, qui n’est qu’une seule grande pièce. Le son danse avec les poussières qui étincellent dans les rayons obliques du soleil d’hiver. Imago est le nom que l’on donne à la forme adulte, définitive de l’insecte à métamorphose. L’imago est apte à se reproduire. Sernin n’écoute que d’une oreille. Il est couché sur le côté, tout habillé et, sans bouger la tête, inventorie ses effets personnels, le bazar accumulé depuis son arrivée ici. Petites choses apportées, achetées, ramassées. L’entassement produit par toute vie. Un trousseau ou un nid. Un terrier. Imago, poursuit la voix paisible, latin pour image. Reproduction exacte ou représentation analogique d’un être ou d’une chose. Sernin n’écoute pas. Il réfléchit à la marche à suivre, aux jours à venir, aux menus travaux et aux rondes, aux lentes évolutions du Naurne. Il ressent l’engourdissement de ce trop long hiver et se sent ours plantigrade, fin prêt pour l’hibernation. Rédige, mentalement, un bref mail à Myriam, qu’il lui enverra plus tard, quand il aura trouvé l’énergie de marcher jusqu’au cybercafé. Pardon d’avoir tant tardé à répondre. Tout va bien, ne t’en fais pas. Mon boulot ici est très accaparant, l’équipe formidable, et on avance bien. J’ai été obligé de mettre en stand by la rédaction de ma thèse. Si tu croises Lorrain, prépare-le à l’idée que j’aurai certainement besoin d’une année de plus. Il va criser mais il survivra. Ne t’inquiète pas si je suis long à la détente : vie de fou. À bientôt. À bientôt ? Je t’embrasse, plutôt. Je t’embrasse fort. Les gros chiffres lumineux, les chiffres bâtons continuent d’indiquer l’heure, tandis que le présentateur déroule son explication, évoquant maintenant les représentations mentales, les visions intérieures : images, imaginaire, fantasme. Sernin n’a de comptes à rendre à personne. Il est tout seul, désormais, comme la vigie en haut du mat, comme le dragon sur son trésor. Il est le dernier. Il est le gardien du Naurne. Kun ahsabet naâmal janhani Le vieil homme range des chaînes côte à côte comme des sardines sur un grill. Ses mains sont sales. Il fait chaud aux aisselles, aux tempes, entre cuisses. Sous tôle, dans garage, les corps suent. Naqtaa bhar watani La camionnette rouge, abîmée comme un chat pelé, soufflotte doucement et parfois BANG écartant par à-coups les paupières mollissant de Nisrin. Ralenti du moteur. Odeur de savon noir. Elle s’endort. Wanqoulek ya lala hani Au mur, tout est clouté par forme, taille et couleur. À gauche, les outils si rouillés qu’ils paraissent fauve. À droite, ceux en inox. Wan iedlek majra biya Walqalb wesh Ghabnou Le vieil homme tousse, hausse la tête, sourit à sa petite fille. — Il manque une clé de cette taille. Machin tarabiscoté, planté entre pulpes striées noir de doigts gros. Nisrin se lève si vite qu’elle écorche ses genoux, plonge dans le bacàbidules et fouille. Orchestre tressaillant cymbale de poignées de porte, chaînes de vélo, Koulou sihlet laayni fils de cuivre, Li Ghramha madhani akhrani oubakani molettes à l’usage oublié. Ses bras El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou suent, frottent et salissent. El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou Derrière, comme bat un cœur, El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou le moteur, El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou les lamelles tac tac, El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou le chant éraillé du grand-père. Les autres doivent la surveiller, mais les autres sont sur le pont. Elle est restée longtemps debout à côté du plus grand des garçons. Ils ont palabré, craché et quand elle est partie, personne n’y a prêté l’œil. Tout le monde est resté à rire, là-haut, à des blagues inintelligibles. Le contre-jour les rend fantômes et plus elle s’éloigne plus leurs contours floutent et maintenant c’est comme si elle était seule avec le soleil. Au bord de l’eau. L’eau n’est pas claire. On ne s’y voit pas. Elle rend le jour mais pas les visages de ce fait sans même son reflet une fois n’est pas coutume Nisrin est parfaitement seule. Au bord de l’eau. On raconte qu’il y a des rats que des cadavres flottent de ce fait on n’y va jamais. Mais on n’est pas là. On est sur le pont. Seule Nisrin sait qu’en bas, au bord du ru aux berges béton biseauté, c’est beau. Monozygote. Dizygote. Des mots très drôles et très sérieux. Des mots qui chatouillent les joues. Un jour, la mère me dit : « On a cru que tu étais deux, quand tu étais ici » (ici c’est vers son estomac, la main sur le ventre renflé, la mère est assise) « Ta tante et moi on est nées le même jour, et mon oncle et ma maman aussi. On dit que c’est dans la famille. J’étais si pleine, je croyais que moi aussi j’en aurais deux d’un coup. » Et la mère me regarde comme pour me jauger. Vérifier que je suis de taille. Que je méritais place double dans son utérus. Impossible de me souvenir, pourtant je me souviens. Toi : beau belle rose lisse. Le monde orange, toujours sombre. La vie qui cogne, nos cœurs ensemble et un plus grand, plus lent. La mère me dit : « Il n’y avait pas d’échographie mais je savais que vous étiez deux. Je croyais. Je savais. » Elle regarde juste à côté de moi, te cherche des yeux. Elle croit que tu étais là. Tu étais là. Je m’en souviens. La fille lui tend le truc. Elle porte une casquette rouge. À l’envers. La réglette en plastique est trouée six fois mais la casquette est grande et la fille petite. Pour l’ajuster à son crâne, elle utilise le premier orifice. Tripote une bague neuve à son auriculaire habitué d’être nu. prends-le c’est presque la fin de la brocante je te le donne gratos et elle met le truc dans la main de Nisrin. Froid. on étouffe ici Les joues de la fille sont rouges. Ses sourcils jaunes. Nisrin voudrait voir les cheveux. Vérifier si du blond aussi jaune existe pour de vrai. combien pour la casquette je croyais que t’avais pas de sous j’ai pas de sous c’est pour plus tard… un ami… ma cousine… c’est à mon père Nisrin tente de distinguer la chevelure tapie sous la casquette. Le couvre-chef se soulève. Blond. Soleil dessus. Des endroits pâles, d’autres dorent, certains, quasi cachés, foncent comme le sable. merci pour le truc de rien ça fera râler mon frère La fille tend la main pour sceller l’affaire, façon Tai dans Digimon. Nisrin la secoue. Chaud. bam bam bam bam bam Ça sent le plastique neuf, la sueur et la menthe. On frappe dans ses mains. Le soir est rouge. Les qraqeb claquettent. Nisrin colle à la natte. Chacun répète et tape et oscille. Nisrin comprend mal mais répète. De sa bouche, peut-être, viendra un djinn. Les lèvres du vieux maâlem hésitent et tressaillent comme celles d’un Indien de western. Ça sent les herbes sèches des grandes prairies. Le désert de Mojave. Le crin. On frappe dans ses mains. Le soir est acide comme une groseille. Soudain, les qraqeb baissent de volume. Nisrin pense avoir les oreilles bouchées. Déglutit. Le vieux marmonne et griffe son gambri. Le luth exhale du dong et du dong et du dong dong dong dong puis dong. Façon gouttes grosses s’écrasant dans une vasque. tadongtadongtadongtadongtadongtadong On frappe. Ça sent l’eau croupie et la tourbe. Nisrin se soulève de couchée à genoux, sans effort, comme tirée par un fil. La talaâ enveloppe sa main de la sienne « nous sommes des esclaves à la peau fraîchement marquée soyez témoin de ces marques » chante-t-elle en français puis la libère. bam bam bam bam Nisrin se lève de genoux à pieds, se plie et danse. Avant-hier Ahmed devait apprendre l’histoire tout haut alors tout le monde est sorti dans le couloir même maman alors on a commandé des pizzas-mobylettes pour le soir alors hier, Nisrin a voulu apprendre le poème tout haut mais Ahmed lui a dit de se taire parce qu’il apprenait l’histoire tout bas alors Nisrin a essayé d’apprendre le poème tout bas mais il fallait mettre le couvert alors elle a aidé maman à monter la table et mettre tout dessus et ensuite égoutté les légumes et écrasé le piment et après essuyé la vaisselle et balayé par terre et apporté les restes à la vieille mais l’ascenseur était en panne alors elle a appris le poème dans l’escalier sa voix résonnait creux comme la douche de l’école ou le tambour de la lila alors elle a eu un vertige et elle est tombée et le plafond on voyait presque à travers c’était bien le poème s’appelait être ange c’est étrange dit l’ange. Les autres détestent les lézards. Nisrin les aime. Des fois, à la sieste, quand Nisrin leur ressemble par le silence et l’immobilité – chut les hommes dorment – une tarente se balade sur le mur. Les hommes dorment, les lézards courent. Les hommes dorment, les lézards dansent. Le chien aboie, la caravane passe, les lézards crapahutent. Les hommes dorment – ils n’ont qu’une peau, qu’une peau – les lézards se baladent la caravane aboie les lézards muent les hommes meurent les lézards restent Arrête de chantonner les hommes dorment Pardon j’ai pas fait exprès Malika épluche une orange, lui tend des bouts qui jutent, parfois lui sourit, la plupart du temps se tait. Elle ne parle pas bien français. Quand elle part, Nisrin repte jusqu’au mur effrité où habite le lézard, s’y adosse et attend. Le soleil sèche illico ses mains poisseuses. Pourvu que la tarente sorte avant la fin de la sieste. Profite du silence pour montrer ses belles écailles, peut-être la saluer. Quelques éternités plus tard – mais toujours pendant la sieste – tandis que la chaleur toque son crâne d’une belle percussion nette de pouls malade, la tarente sort et regarde Nisrin. J’existe pense Nisrin. Et puis les hommes se réveillent. Ce soir, Nisrin accompagne Ahmed à la salle de jeux. Il a honte devant ses potes mais il doit. Elle l’a forcé. C’est soit ça, soit elle déballe tout, pour Juliette. Au début, la honte se lit sur lui comme la guirlande d’affiches « contre nous » du pont de la Guérite. Ça sent la plaque chauffante. Les lampes sont trop fortes. Heureusement, la plupart ont grillé. Nisrin pensait qu’il y aurait de l’ambiance, mais tous les mecs sont penchés sur l’écran. On entend voler les mouches et grésiller les UC. Ahmed salue le Paki calé derrière le comptoir, mais le type a la tête vrillée vers une télé muette. Ahmed prend deux cokas dans le frigo, en donne un à Nisrin et s’assoie. Ça, c’est au début. Une heure plus tard, Nisrin guide un bidasse stéroïdé à travers un labyrinthe. Les autres sont debout derrière. Il y en a un qui siffle. Ça fait des semaines qu’on est coincés. Dehors dans la vraie vie. Je suis arrivée. En face du Naurne, une placette voilée par des branches de saule qui chahutent. Trois gamins jouent au ballon. Une dame en galabia sort d’une épicerie – gling-gling-gling-gling – et me sourit. Le plus petit gosse en imite un grand, épaules rehaussées, et se marre. Quelques phares dessinent des cônes jaunes sur le mur d’enceinte. Comme la première fois que j’ai dormi chez Yasmina, il y avait un match. Les voitures coulissaient derrière les rideaux, zigzaguaient comme des poissons pilotes. Ça reculait en iiiiiiiinnn stridents, pilait, redémarrait en grognements souffreteux. Les phares se chevauchaient sur le tissu rouge craie. La fenêtre était cassée. Yasmina avait de la fièvre. J’étais venue lui déposer mes cours. J’étais restée à cause du match. Son père avait insisté pour des raisons de sécurité. Par la vitre ébréchée, on entendait les gens tousser de froid. Dedans, j’entendais le froid tousser pas sa bouche. Ses yeux brillaient. Pommettes rouges. Ses cheveux, pas lavés depuis quatre jours, étaient plus plats, plus sombres que d’ordinaire. Je préférais. Je me suis couchée près d’elle. Des phares et des phares et je ne dormais toujours pas. Mon cœur battait trop vite. J’ai réglé ma respiration sur celle de Yasmina, paisible. Elle m’a pris la main. C’était bizarre. Elle la touchait à peine. Et pas avec la paume. Le dos. Comme si elle voulait que mes doigts l’avalent. J’ai fait semblant de dormir pour qu’elle continue. Elle a continué. Elle m’a caressé la main, puis le bras, très longtemps, et elle s’est endormie. Sernin s’était levé un matin. C’était à la maison de plage. On l’avait mis à dormir dans un lit sans barreaux et il avait désescaladé le sommier sans éveiller personne. Il savait se mettre debout mais n’était pas encore capable de parler. Sernin était âgé de deux ans, peut-être. Il Sernin avait rampé jusqu’à la salle commune et s’était dressé contre la porte-fenêtre. Le jardin était couvert de brume que les premiers rayons du jour faisaient briller. Un halo d’or avait avalé le monde et l’enfant, il le savait, était en son milieu. Depuis tout petit, il étudiait les adultes. 
 Ses parents ne s’étaient jamais aimé. Il ne les avait vu ensemble que trois fois avant ses douze ans, et jamais à moins de trois mètres l’un de l’autre. Sa tante et son oncle, avec qui il avait passé beaucoup de temps dans son enfance, semblaient eux inséparables et presque symbiotiques, soudés l’un à l’autre comme par nécessité vitale. Ses grands- parents paternels partageaient une tendresse réciproque distraite, presque rêveuse. Son grand-père maternel aimait éperdument une femme morte depuis des lustres.
Sernin rêvait d’un frère jumeau. Il se persuada que tous deux auraient pu inventer des relations nouvelles, desquelles tout calcul et toute mesquinerie auraient été exclus. Un l’amour pur, gémellaire. Un amour en miroir.
Adolescent, Sernin explora sa sexualité par étapes inquiètes et aussi organisées que possible. Il sut se rendre aimable, se faire apprécier, désirer. Tout ce qu’il vécut, cependant, tout ce qu’il partagea ne fut jamais pour lui que l’esquisse, l’ébauche d’une relation future qu’il savait mériter. Un jour, il rencontrerait la personne unique, celle qui serait à la hauteur de ce sentiment par lui-même inventé. Le VTT n’avait ni garde-boue ni lumière, comme conçu pour les jours longs et sec de la mi-juillet. Sernin roulait sur le bas-côté avec une obsédante lenteur. Ce n’était pas de la prudence : il était impulsif, souvent, parfois complètement stupide. Mais il aimait la sensation irritante du soleil vertical qui tapait sur la nuque, les épaules et les bras nus, sur les cuisses, sur les pieds. 
La route était rectiligne et, quand il relevait la tête, le garçon la voyait vibrer dans la chaleur et, se couvrir de flaques imaginaires. Il gardait, le plus souvent, la tête baissée sur les pédales, la chaîne mal graissée, l’ombre minuscule qu’il projetait en bord de route. Les graviers poussés par la gomme noire des pneus percutaient les mottes avec des claquements nets. La peau de Sernin brûlait. 
Comme les Indiens des films, oreille collée aux rails, il sentait vibrer longtemps avant de les entendre les vagues d’air poussées par les autos. Voitures pleines d’enfants, de bouées, d’épuisettes et de sable, qui filaient à quatre-vingt-dix sur la départementale et le doublaient sans ralentir, en faisant un écart. Sernin était organisé et méthodique. On disait de lui aux scouts qu’il avait le sens des responsabilités. Les adultes l’appréciaient pour ça. Il était formé aux premiers soins et connaissait les numéros d’urgence. Savait garder son sang-froid et prendre des décisions raisonnables. Un sizenier suffisamment têtu pour se faire obéir sans menace ni séduction.
Il aimait les feux et particulièrement l’embrasement immense du dernier soir au camp, quand on brûlait les stocks de bois sec, le mobilier bricolé, les rangements, les cagettes. La rétine peinait à distinguer une forme exacte aux flammes qui grondaient vers le ciel. L’air sentait la résine chaude et l’humanité entière palpitait, visages jaunes en cercles dans la nuit. Son grand-père maternel avait un appartement dans la vallée de Chamonix, désert dix mois sur douze. Enfant, Sernin fréquentait les aménagements privatifs du lotissement : salle de jeu, billard, court de tennis. Le Papy n’aimait pas le ski, ils s’y rendaient à l’automne ou aux vacances de Pâques. Pendant les intersaisons, les sentiers de randonnée étaient presque déserts. Sernin aimait cette impression, à flanc de rocher, d’être écrasé contre le ciel. Cloué à la frontière de la masse colossale, comme fouettée au ralenti, des nuages lourds de pluie.
 À compter de ses seize, dix-sept ans, Sernin avait un double des clés et montait quand l’envie lui prenait, seul ou avec des copains, sa copine du moment. Il ne croisait plus les enfants de la résidence, ni ceux du village avec qui il avait fait les quatre cent coups et qui étaient partis plus bas à la recherche d’un travail. Mer ouverte. Pleine mer. Sernin avait appris à nager en eau vive, sans brassard. Son oncle le tenait par les bras, d’abord. Puis rapidement se retrouva à lutter pour le retenir. L’enfant n’avait pas peur d’avoir la tête sous l’eau, ni jamais cherché à garder pied. Ne plus pas pouvoir respirer n’était qu’une petite contrariété, un problème qu’il s’agirait un jour pour lui de résoudre.
Plus grand, ses virées en crawl prirent la forme de gigantesques courbes. Quelqu’un qui l’observait depuis la plage pouvait croire qu’il fonçait vers l’horizon, qu’il cherchait à passer sur l’autre rive, à se perdre, à se noyer. Il avançait cependant légèrement de biais, conservant un angle faible mais constant jusqu’à se retrouver, à près d’un kilomètre au large, parallèle à la côte. La continuité de son effort le ramenait ensuite au rivage d’autant plus facilement qu’à cet endroit les courants poussaient vers la terre. 
Il retournait ensuite à son point de départ en marchant. Ses membres étaient lourds et engourdis et, après tant de temps passé dans l’eau, le monde paraissait étrangement silencieux. Les ahanements de sa propre respiration s’apaisaient. Le murmure du vent revenait. Sernin aimait la monotonie beige de la plage. Il aimait aussi, et peut-être plus encore, la richesse des nuances de l’océan dans son agitation perpétuelle. Sernin était peu attentif en classe. Il était nul en français, nul en SVT, nul en EPS. Médiocre en anglais, nul en allemand, archinul en latin. L’art pla ne l’intéressait pas, pas plus que l’histoire. En géo il n’aimait que les fonds de carte.
Il touchait sa bille en physique, mais à part lui, personne ne savait pourquoi. S’il avait d’aussi mauvaises notes en math qu’ailleurs, c’est que les questions telles qu’elles lui étaient posées lui paraissaient sans intérêt.
À Depuis ses onze ans, Sernin avait une conscience très aigüe de ses capacités de calcul et d’imagination. L’infini n’était pas, pour lui, une notion abstraite, mais un paysage à habiter. Son monde intérieur se structurait en concepts et il n’existait aucun problème théorique qui lui semblât insoluble.
Ce qui le stupéfiait, par contre, était que personne ne semble fonctionner comme lui. Que les gradients du simple et du complexe n’aient pas été établis sur une échelle universelle. Les adultes, si bien rôdés à la vie quotidienne, achoppaient sans honte sur les questions les plus triviales.
Sernin mit du temps à réaliser de l’importance de sa discrétion sur le sujet. Le silence devint alors son meilleur allié. Ce qui était dans sa tête pouvait aussi bien y demeurer. L’année du bac, il apprit à jouer au go et y consacra plusieurs heures chaque semaine. Il entreprit de regarder tous les films des éditions Critérion de la médiathèque du centre-ville et vint à bout des trois premiers Elder Scrolls. Il essaya de lire Chateaubriand, Céline, Proust, Faulkner mais cala à chaque fois dans les volumes de la Pléiade qu’il avait empruntés. Il eut une histoire longue et compliquée avec une fille en licence de psycho, de cinq ans plus âgée, qui apparaissait et disparaissait, sollicitant la totalité de son attention puis désirant soudain une complète indifférence. Sernin ne consacra que très peu de temps à sa scolarité. Depuis longtemps, il avait compris comment obtenir des résultats suffisants dans les matières scientifiques pour équilibrer sa moyenne générale.
Plus tard, le choix de ses études fut celui de la moindre résistance. Il fut un étudiant médiocre jusqu’en master, où il commença sa spécialisation en science des surfaces et en réseaux cristallins. C’était le domaine de Lorrain, un des rares professeurs qui se soit aperçut de son existence et qui eut manifesté à son égard autre chose que qu’une complète indifférence.
Sernin travailla cinq années pleines sur un sujet qui était venu à lui, avec rigueur intellectuelle mais sans intérêt particulier. Elle. Elle étudiait le sommeil, les dormeurs. Son livre préféré était Le Bois de La Nuit, de Djuna Barnes. « Veilleur, qu’en est-il de la nuit ? » demandait-elle à Sernin. À ces moments, elle le serrait à l’étouffer, comme s’il servait à ça – à ces moments, Sernin le pensait – et lui disait « Tu es mon veilleur ». Elle était somnambule. Une fois, bien après, pour comprendre – ou désapprendre – Sernin avait longé le bois, la nuit, derrière la fac. Puis pénétré le bois. C’était un « espace naturel protégé ». Là, aucune lumière. Canopée de ce noir grumeleux qui fait les cauchemars. Et marché à l’aveugle, tâtant. D’abord, il avait saisi une branche, comme s’il pouvait en faire une torche, un pistolet. S’il avait eu moins peur, il aurait ri. Pensé aux hommes préhistoriques pelucheux de poussière, recroquevillés marrons devant un paysage de placoplâtre, dans les vitrines du Museum. Puis il s’était redressé, avait détendu ses épaules, et l’évolution avait fait sa magie. Il était droit. Prenait vengeance sur le Museum, prenait confiance en la bipédie, les orteils courts, le pied arqué. Marcher. Marcher la nuit. Il lâcha la branche, se sentit, fait de chair sous cosmos pétrole, à la fois proie et prédateur, somnambule et veilleur. Alors qu’il bouclait une deuxième année de thèse, sa mère revendit l’appartement où ils vivaient et partit à dix mille kilomètres travailler avec son mari dans un camp de réfugiés. Cela faisait longtemps que Sernin parlait de quitter le foyer. Le travail l’avait tant accaparé, qu’il avait toujours remis à plus tard.
Il trouva un studio à deux pas de la fac, à trois de son labo, et y emménagea avec le strict minimum, laissant à la société de déménagement le soin d’entasser le reste de ses affaires dans le box de stockage loué par sa mère. Les murs de sa nouvelle maison étaient nus et épais, aucun son ne franchissait le sol ou le plafond. Depuis le seizième étage, la ville paraissait un damier de lumières et d’obscurité. C’était comme de vivre dans une alvéole de mur antibruit.
Sernin travailla six mois dans ce nouvel environnement. Il sortait tous les mardis, les jeudis et les vendredis, chaque soir dans un bar différent, avec des collègues, parfois des étudiants. Il enchaînait sur trois heures de la rédaction de sa thèse, puis mangeait son unique repas quotidien, très abondant et très gras. Quand venait le petit matin, il dormait quelques heures puis partait donner ses cours. À la mi- mai, il se rendit compte qu’il était devenu incapable d’ajouter le moindre mot à son travail de recherche. L’air sent le feu. L’air du dehors : Nisrin, cette fois, a bien éteint la plaque et la résistance électrique qu’elle trempe dans l’eau du thé pour la chauffer et dont elle a pyrogravé par mégarde le motif tortueux, à plusieurs reprises, sur la commode en bois qu’Issa a dégotté en rue. Dehors – la cour ; les immeubles ras à noms de peintres ou d’écrivains campés comme des moutons sans berger de ci de là dans l’enclos du Naurne ; les murailles aveugles – sent l’incendie. Tout le Naurne et au-delà-par-delà un nuage roux gris s’élève. Le Naurne ne brûle pas. Nisrin est déçue. Elle rabat le vasistas, aux gonds toujours éplorés. On toque à la porte. La porte encadre Christine Lehmann – lui fait l’effet de l’égérie oblongue d’un motif égyptien un cartouche on appelle ça elle brille. Mais genre vraiment ses dents et le fond de ses yeux le col de sa chemise – respectivement blanches, blanc et blanc – brillent plus fort que le reste de son corps et de son habit et même du décor qui restent muets, fades, sans relief, et Christine Lehmann comme pénètre dents et cou et œil en avant dans Nisrin. La gorge pressée dans ce col blanc qui luit comme le collier argenté d’un esclave roi, elle lui dit pourrions-nous convenir d’un rendez-vous pour l’enquête nous aimerions en savoir plus sur Livia Zimmerman disons autour de seize heures demain. Nisrin lui répond j’ai plus l’heure ma montre s’est arrêtée elle ne ment pas c’est vrai c’est arrivé dans la nuit à trois heures onze probablement. La flic rit en rejetant la tête en arrière façon star américaine dans un film américain – ses dents s’allument encore plus comme si elles bouffaient du rai de lumière qui tombe du vasistas, droit – et trifouille sous sa manche clac enlève un bouton du blouson relève le tissu dévoile l’avant-bras nu défait sa montre Dessous, tatouage d’un idéogramme chinois. Non, c’est une lettre russe ou grecque. Non c’est simplement f, j et y compactés. [ici, intégrer la police spéciale]. défait sa montre et enroule la courroie de cuir autour de l’os presque cassant de Nisrin – le cuir est chaud mais genre vraiment – et ferme. C’est serré. Garde-la c’est un cadeau et Nisrin rougit et la main de Christine Lehmann se referme sur la sienne, la flic s’approche et chuchote IL FAUT QUE JE TE MONTRE QUELQUE CHOSE. *** Sernin est réveillé vers vingt heures par le tambour des poings contre sa porte. Il ne sait pas s’il a rêvé. Il fait nuit dans la chambre. La phrase criée n’atteint sa conscience qu’avec retard. Le fils Vandervelde continue de taper, de répéter : « Il y a la feu ! » « J’arrive. » Sernin imagine le Naurne pris dans une tornade de flammes. Il titube à travers la pièce, déverrouille à la hâte, la grêle cesse, Bernard est là, immobile, parfaitement calme. Jauge Sernin froidement et dit : « Ça se passe à côté, à la librairie. Habille-toi. On nous a dit de nous tenir prêts. » Sernin laisse ouvert le temps d’enfiler ses pompes, un pull, une veste. La seule lumière vient du palier, découpée par l’ombre large, épaisse, de l’homme à tout faire. Ils ne disent rien jusqu’à se trouver dehors. La cour sent le brûlé, la suie. Une fumée très noire monte en panaches énormes derrière le mur d’enceinte. Sernin pense aux puits de pétrole irakiens. Aux feux de camps dans une nuit bleue d’été. Les résidents sont sur leurs perrons, ils regardent, se parlent, téléphonent. Des White Knights montent dans des voitures blanches qui partent, les unes derrière les autres, comme des pompiers en civil, et disparaissent juste après le portail. Sernin suit le gros bonhomme jusqu’à un groupe de vigiles. Les débats vifs s’interrompent aussitôt. Sernin ne veut pas causer de souci. Il étudie ses pieds, l’agitation autour, les éclats de lumière du foyer invisible. Se demande si une librairie aussi petite peut brûler à ce point. Les livres, il l’a lu, font un mauvais combustible. Peut-être que le foyer est parti dans l’arrière-salle, les archives et les cartes ? Sernin essaie de se souvenir si c’est un soir de réunion de l’association. Essaie de comprendre pourquoi tant d’agitation dans le Naurne. Il attend encore un peu, sans bien savoir quoi. Puis Patrick, le père Vandervelde arrive et ordonne : « Il faut y aller. » Un autre type le suit : plus vieux, imper trop grand, visage froissé, comme écrasé sous le ciel dans cet espace à découvert. Sernin comprend de moins en moins mais ne dit rien : le regard que lui lance Ulysse, le clodo des chaufferies, est sans appel. Pas maintenant. Vandervelde père et fils grimpent dans un véhicule de la Sofreco. Ulysse embarque avec eux, les vigiles suivent en hâte. En un rien de temps le fourgon est plein et Sernin a peur soudain de rester en arrière. Va pour les rejoindre quand un dernier White Knight le ramène par l’épaule. Très jeune, yeux verts d’eau, peau mate, brosse blonde. Il lui tend son trousseau de clés et dit : « Ferme le portail derrière eux et reviens me voir, je vais te montrer un truc. » Un ordre, enfin. Quelque chose à faire. Sernin est soulagé. Obéissant. Il va éteindre le boîtier électrique. Désengage manuellement la grille d’accès au Naurne, qu’il pousse en position fermée, jusqu’au déclic. Sur la place, un instant, voit les branches des saules qui ploient dans le vent. Ensuite, Sernin va retrouver son compagnon. Il se tient devant une maison basse, au vieux toit chantourné. Un de ces petits bâtiments aveugles et inutiles du Naurne. Un de ces ilots condamnés auquel personne ne prête attention, jamais. La porte soudée, ce soir, est grande ouverte. L’électricité brûle. Quelque chose pulse au –dedans. Des immeubles neufs, les résidents descendent à présent pour converger vers là. Sernin a clos le Naurne derrière eux. Ils sont tous à l’abri. Alors, l’esprit léger, à la suite du dernier chevalier blanc, Sernin entre pour se joindre à la fête. *** Oui aux centres ouverts, lui montre Lehmann. Aujourd’hui, tel est le slogan peint au mur. Ce soir, tel est le slogan se trouvant là, sur le mur, décillant les yeux croûtés d’insomnie de Nisrin. Nisrin gratte la peinture grise du O gris pour révéler la brique poussière tu deviendras rouge. Le slogan date du matin – elle en est sûre, hier il n’y était pas. Pourtant, la peinture (O), rigide et feuilletée comme de la pâte à brick, s’écorche aussi facilement que si elle datait d’un siècle. Nisrin exécute le O puis passe au U, tressaille comme s’il s’agissait de sa propre peau, maquillée de sang coagulé. À côté d’elle, Lehmann fait les cent pas en marmonnant, passe un coup de fil, sans doute. Plus de U. Passons au I. Ça pue la fumée, l’agitation, la fièvre. Le I est plus rétif. Elle abandonne, se tourne vers Christine Lehmann. La flic a disparu. C’est alors qu’elle voit un autre OUI AUX CENTRES OUVERTS graffiti effrité d’intempéries pluvieuses et pourtant neuf dans son apparition – hier il n’y était pas. Il se trouve en face, comme en miroir. Nisrin traverse la cour pour s’y rendre. Elle n’a pas en tête de le récurer ni de l’effacer, juste de le contempler. Et si de plus près il disparaissait n’était qu’un jeu de lumière une illusion d’optique mais non. L’épuisement. Elle ne dort pas assez. Un vertige. Nisrin adhère au mur, entend, en résonance, son propre pouls palpiter tend l’œil à gauche et voit un autre OUI AUX CENTRES OUVERTS lui-même faisant écho à un autre OUI AUX CENTRES OUVERTS, plus loin, délavé de soleil, sur les plaques en métal vissées au bâtiment de l’horloge, renvoyant, six mètres plus loin à un autre OUI AUX CENTRES OUVERTS taggé sur la palissade ondulée du chantier OUI AUX CENTRES OUVERTS OUI et de fil en aiguille, Nisrin parvient à un bâtiment datant d’un siècle et pourtant neuf d’apparition – hier, il n’y était pas. Coquet. Cheminées exhalant volutes et splendides pignons de bois ouvragé OUI c’est ici, c’est là que se trouvent la chaleur, le sommeil, l’oubli. Nisrin pousse la porte. Elle s’ouvre. Nisrin entre. *** Ils entrent goutte à goutte. Chacun son chemin. Chacun sa voie. LittleEgo, MagicMalik & troupe par en bas, curieux de tester la solitude, l’acoustique. Les gamins de la tour par ce pan de mur effondré, toujours barré de trois planches, aujourd’hui béant. Nisrin par la cour en haut, voie royale, entre dans la bicoque par la porte ce soir déclose et les autres la suivent, tous les autres. Une famille arrive, passe la porte en éteignant des rires. Ils vivent au Cézanne, la mère est prof de yoga, encore en tenue de boulot. Les grands enfants ados ont l’air déjà ivres. Le père tient, par le goulot, deux bouteilles dans chaque main : bière, vin entamé, champagne. Le chat les suit. Ils se mêlent aux gens déjà réunis. [glitch] Le chat mène le chemin, ou plutôt la danse tant il faut rapetisser les épaules, effleurer du sein une omoplate pointue, lever les doigts en l’air, comme des gangsters, pour éviter les brûlures de cigarette. L’important, c’est de suivre le chat. Le chat s’assoit, enfin, ou plutôt s’enroule comme une courroie de cuir autour du cou gracile et presque cassant d’une jeune Maghrébine triste au crâne pelé. Sernin et Nisrin se sont vus. Ils se voient. Et la marée des corps. Et la nuée. La meute. Entre eux deux, il y a le monde entier, les habitants du Naurne, les voisins des tours, les explorateurs de caves, des hommes, des femmes, des enfants mêlés dans une joie frénétique. Nisrin et Sernin savent qu’ils se sont vus mais ne parviennent pas à se rapprocher. Ils se souviennent, sans doute, de leur dernière rencontre et redoutent peut-être ce qui pourrait se passer. Ils sont familiers l’un de l’autre. Ils se connaissent. Ils s’oublient. Sernin Nisrin Nisrin Sernin. La fête bat son plein. Un homme, petit, pleutre par le comportement, la voussure des épaules, exhale un rire formant fumerolle. Le grand, face à lui, fait mine de l’inhaler. Les deux têtes forment la somme d’une géode cassée en coupe, droite, dont on fait les presse livres. La buée aplatit leurs profils [glitch]. Les substances qui brûlent sentent le chanvre, le parfum, la terre humide et le désinfectant. Les fêtards s’assoient ensemble, au ralenti, sont assis, affalés, les chemises défaites, les yeux écarquillés. De la fumée, encore, s’échappe entre deux rangs de dents écartées. Réseaux de veinules rouges. Pupilles immenses et fixes. Elle le plaque contre le mur et l’embrasse. Se colle à lui, le colle à la paroi, sans les mains. Les mains se promènent et touchent, caressent, elles palpent, elles fouillent. Des pièces tombent, un Smartphone, un briquet. D’autres mains encore, quelqu’un est arrivé, quelqu’un d’autre. Ils sont quatre à se presser. Au-dessous, une bouche sur sa bouche. Il peine à respirer. [glitch] L’ensemble forme zinc et cuivre entremêlés, comme une statue soviétique fondue par les libérateurs et gouttant bras et mains au parterre du creuset. Et pourtant plaie. Et coulant chair. Respirent-ils ? Respirent-ils encore ? À droite du groupe, une petite fille trace une marelle. Le visage parcouru de spasmes, les pommettes rouges, les yeux fermés, il crie quelque chose d’inaudible et de vital : une colère, une impuissance, un désespoir. La jeune cataphile et le vieux beau à chemise rose, juste à côté, la regardant avec curiosité, sans la toucher, se parlent à l’oreille et échangent des sourires de connivence. [glitch] Il recommence. Une déflagration lui répond. Non. Un éboulis. Non. Une planche qui tombe sec dans l’échos. Non. C’est le hip hop. Lui fait cymbale dans le ventre, presse son cœur. BAM. Son cri cesse aussitôt. Mieux. Non : bien. Il se sent bien. Un homme vomit. « C’est les basses. » Trouve une épaule et s’allonge. Elle ramasse la canette et la jette contre le mur. Elle ramasse la canette et la jette contre le mur. Me regarde pas. Tu ne sais pas qui je suis. Baisse les yeux. Je veux te faire mal. Casse-toi. Casse-toi putain. Il se voit allongé, les pieds plus haut que la tête, cigarette éteinte aux lèvres, l’alcool qui fait flaque, et ne se reconnaît pas. C’est ma femme. C’est mon frère. Qu’est-ce que tu fous ? On est bien ici. Déjà vu. Un type nuque raide, encombré d’un t-shirt col rond trop large, droit comme d’autres seraient avachis : par lassitude et impossibilité musculaire de faire autrement. Une femme entre deux âges vient de l’embrasser. Il a de la buée sur les lunettes. Déjà vu. Une ado peau jaune des Nord-Africains l’hiver. Cernée. Ongles pris dans la tignasse d’un chat qu’elle voudrait étrangler. Embarrassée de sentir les cervicales petites comme des osselets, paralysée par la confiance de l’animal, qui prétend à la vie. À son amour. Déjà vu. L’un face à l’autre. De loin. Entre eux, de l’espace impossible à franchir. Stères. Miles. Kilomètres. Vide. Allez, allez, semble dire le groupe réuni, fesses blanches, sourires immenses : à son tour il baisse son froc. Il faut une heure pour aller jusqu’à la cour, remonter la foule, traverser la masse. L’urine s’écoule le long de sa jambe. Il n’a pas bougé. Ils se tiennent par l’épaule, titubent à deux : ils ont échangé haut de jogging contre veste en laine anglaise, ils boivent au même goulot. Il tourne, tête renversée, bras écartés et fait tourner autour de lui le monde. Ça commence à gauche et continue en diagonale jusqu’au tonneau en flammes. Par un hoquet, des lèvres qu’on mord et les larmes, enfin. C’est parti d’un type long, humide déjà, défroqué depuis bientôt une demi-heure. Un gamin lui a dessiné un truc le long de la colonne. C’est lui qui a lancé les pleurs. Se transmettent à droite, un papi dont ne reste que les tennis, puis À quatre pattes puis se soulève, observe ses mains comme si enduites de fanges. Par terre de nouveau. Rampe. Puis se hisse cobra et siffle, langue perçant entre ses dents. Le serpent. Le serpent, rit une femme au chignon cassé. Elle titube, l’asperge de champagne puis, bouteille vide, s’immobilise et comme perd son jus aussi. Et pivote. Se tourne vers le blanc-bec gardien de nuit, lui sourit comme T-Rex reluque un rongeur apéritif. Un charivari. Le bossu. L’aile droite, toute l’aile droite d’un régiment de demeurés hyperactifs et volubiles s’approche, s’approche d’elle. [glitch] Ils la veulent pour elle, ils la veulent pour eux, ils la veulent entière et fragmentée. S’approchent d’elle avec respect et colère et violence et terreur et compassion et haine. Ce n’est personne, elle n’a rien de particulier, c’est le centre soudain de leur convergence. Ils ne l’ont pas atteinte que le premier coup part, dans la meute, de l’un à l’autre. Un peu de sang, aussitôt, coule. Comme un gong étouffé, rengorgé, régurgite un la. GONG dont on perçoit le G avalé sous le coussin d’un criminel. Et là, crissements nauséeux d’un larsen. Les baffles tressaillent et BAM le petit Black sec tombe comme frappé d’une balle en poitrine. BAM. Tressaille à son tour. Le grand en costard s’arc-boute vampire, pose l’oreille sur son sein gauche. Je suis médecin. Mais reste là posé comme un Apache à l’affût du cheval de fer. [glitch] Ils sont là, debout les uns contre les autres, comme à l’endroit où se brise la vague, où la houle se transforme en rouleaux et, sans eau, montent et descendent ensemble. Leurs pieds quittent le sol, leurs épaules se cognent, leurs corps se lancent, se frictionnent et se heurtent, ils retombent ensemble, l’un pas sur ses pieds, lutte pour se relever, à la prochaine secousse il ne décollera pas, à la prochaine secousse il sera piétiné. Au centre de la pièce, parfaitement jointoyée au carrelage, il y a une plaque de fonte. Un tampon circulaire, et percé d’un minuscule trou rond. Il est noir et ancien. Les fêtards le foulent au pied sans le voir. Il est tout au milieu, simplement. Il n’y a aucune raison de lui prêter attention. Il imagine « chose ». Il sait qu’il est chose. Devant lui, dos montagne du géant. C’est son maître. Il imagine son maître, encore plus haut et large, le mener à l’assaut. Il pense escouade. Il regarde derrière lui et sait qu’ils sont escouade. Dix-sept. Non Dix-huit. Un maître et dix-huit choses. Plus rien ne les empêchera de briser cette trappe. Défoncez-la. Percez-la. Des doigts saignent. Il se pète deux doigts. Trois. AAAAAA crie le maître, de dos, nuque plissée comme les moellons d’une forteresse. Ils s’y sont mis à quatre, à dix. Ils ont d’abord cassé leurs ongles sur le bord de la plaque. Ont fini par insérer, dans le trou, la tubulure d’une chaise désossée. Ont fait levier, ont glissé des cales dans l’ouverture, puis leurs phalanges. Ils l’ont tirée ensemble, à trois, à sept, corps nus et sales, meurtris par les combats, tétanisés par les drogues. La plaque noire était lourde, terriblement. Ils ont senti leurs os craquer, leurs muscles brûler, jusqu’à ce que le poids leur échappe, jusqu’à ce que le tampon bascule et s’écrase, se fracasse contre le sol. La trappe : ouvert. La trappe : ouverte. Certains ont regardé tout en bas. Fin de partie. Ils sortent tous. Le gardien des WHITE KNIGHTS, abasourdi, se pose à genoux devant la trappe comme narcisse avant de virer à la plante. Sous et devant son nez passent, dans l’ordre revenu, les arrivistes et les bourgeois, se reboutonnant, les cataphiles aux ongles courts, qu’ils camouflent dans leurs poches, un animal qui boîte – un chat sûrement, c’est dur à dire tant il est ébouriffé. Puis viennent en grappe les trois lascars les trois zozos, marchant à trois, tambour battant sur leur sound system déboîté en trois parties. L’un gratte sa barbe mal poussée, l’autre protège ses yeux du soleil gras, blanc, hideux façon carrelage. En queue de cette danse macabre, dont les particules déjà se dispersent pour irriguer le Naurne aux quatre points cardinaux, louchant un peu, lunettes brisées, Sernin. *** Des lettres incendiaires ? Hier soir, un violent incendie a ravagé la sympathique librairie de quartier de la butte Saint-Sébastien, siège de l’Association des Amis du Vieux Naurne, dont l’opposition farouche à la reprise de l’Hôpital par la Sofreco a défrayé les chroniques il y a quelques mois. « On aurait dit l’Irak », nous a confié Farid Ben Ismaïl, le riverain ayant alerté les pompiers. Six hommes de la caserne du Bois Germain sont aussitôt intervenus. Avec l’aide d’un groupe de voisins – dont ils ont salué le courage et l’abnégation – ils ont lutté toute la nuit contre les flammes. Au petit matin, le sergent Fabrice D’Annunzio a fait une découverte morbide dans l’arrière boutique. À l’heure où d’autres prennent leur café, ce héro du quotidien a touvé une dépouille défigurée. Allongé au centre de la pièce, en position fœtale, le cadavre était entouré de sept bidons d’essence. D’après le témoignage du caporal Marc Giraud, le plancher était marqué de profondes entailles. « Ça faisait des sortes de lettres ou en tout cas un motif », s’est ouvert le pompier, choqué. Des propos énergiquement démentis par la police, qui considère l’affaire « comme un cas particulièrement sinistre d’incendie criminel ». Mais qui pourrait en vouloir à d’inoffensifs libraires ? **** DISCLAIMER Beaucoup de rumeurs sur les forums à propos de la soirée de jeudi. On m’a demandé de venir faire un petit point ici. Alors : OUI, on était bien à l’Hôpital à ce moment-là et, OUI, Zigor avait annoncé la virée en semi-privé sur le alt.usenet.ux. NON, on n’était pas au courant pour l’incendie, parce qu’on est TOUS descendus plusieurs heures AVANT que le feu ne se déclare. On n’a découvert tout le merdier que le lendemain. NON, on n’est pour rien dans les dégradations soi-disant constatées par les propriétaires de l’Hôpital (même si, vu comment la fête a terminé, on aurait sans doute du mal à s’en souvenir si ça avait été le cas). Pour rappel, notre conception de l’urbex est NON AGGRESSIVE et RESPECTUEUSE. On a jamais abîmé une serrure, c’est pas pour se retrouver accusé d’avoir pété des murs au bélier. Enfin, et même si on est super flattés des bruits qui courent à ce sujet, NON, ce n’est pas nous qui avons remis en route l’horloge historique du grand clocher. Les habitants de la butte Saint-Sébastien ont pu l’entendre sonner hier pour la première fois depuis un sacré bail. On n’a pas le début d’une piste, mais dès qu’on arrive à y jeter un œil, promis, on revient vous en dire plus. – Je suis étonnée que le chat ne soit pas mort. – Il boîte. — Je ne vous ai pas vue en bas, dit Nisrin en faisant passer le joint. — Oh j’étais en bas. Du toit, le Naurne paraît tendre et meuble, comme une pelouse mal tondue, un champ de bataille végétal dont on devine les marches, assauts, manœuvres. Ou la surface de Mars. — Ou la surface de Miranda. Depuis ce matin, Christine lit les pensées de Nisrin. C’est composite et ça ne correspond pas toujours. Décalé d’un pas, parfois. Mais ça finit tôt ou tard par s’assembler de manière à rendre ses pensées. Façon écho dans un entrepôt vide. Les lèvres de la flic font crépiter le mort. À l’endroit où le bracelet de sa montre couvait son poignet, une menotte de peau blanche, malsaine. Avant de la donner à la jeune fille, Christine Lehman devait dormir avec sa montre. Se doucher avec sa montre. Penser simultanément à l’eau et à la peau de la flic vole une respiration à Nisrin. Pourquoi cette association la dérange-t-elle autant ? — Tu savais qu’il y avait une piscine, avant ? Un bassin d’hydrothérapie, pour être exacte. « Thérapie par l’eau » décode lentement Nisrin. Quelque chose, très bas dans son ventre, se serre. — Je me suis éclipsée pour essayer de la trouver. Au moment précis où elle entend le mot « éclipser », Nisrin, en-haschishée, s’endort brutalement. Enfin. * « L’After Sur Le Toit » a commencé plusieurs heures plus tôt. Nisrin se grattait le bras devant sa glace étiolée. Un eczéma récurrent, revenu à cause de Sûrement le chat. La jeune fille avait la tête vide, légère, d’un lendemain ou d’une veille de cataclysme. En comparaison, son corps était lourd. Et la démangeait. Là, sous la manche. Là, sous le bracelet de la montre. Sûrement le chat. Christine Lehman était entrée sans frapper, comme personne ne fait jamais hors des films. Elle était débraillée comme tous les autres. Seule Nisrin avait remis de l’ordre dans sa mise. Le Naurne était pitoyable. Ses habitants ? Des poux. « Les poux de la Géhenne » avait-elle entendu dire pendant l’orgie du bas. Ou « les pouls de la gêne » ? En tout cas ils avaient mélangé leurs cravates et leurs lacets. En tout cas, ils avaient bouffé leurs baskets. Violé leurs enfants, qui sait ? En tout cas, ils avaient déconnée et Nisrin avait failli buter un chat mais en fait non et maintenant tout le monde devait avoir la gueule de bois ou en tout cas une sacrée descente sauf Nisrin qui était fatiguée comme d’habitude et qui avait remis de l’ordre – « DE L’ORDRE, PUTAIN ! » avait-elle pensé – et en premier lieu s’était rasé le crâne de près. Ça faisait du bien. Mais là, Christine est entrée sans frapper comme on fait dans les sit-coms, l’air décidée à se déchirer comme si rien n’avait eu lieu en bas d’ailleurs Nisrin ne l’avait pas vue. — Ça te dit une After Sur Le Toit ? a fait Lehman en exhibant une boulette. Nisrin n’avait rien de mieux à faire. Elle ne dormirait pas, ne nettoierait pas. Le Naurne soubresautait du bruit des engins dégageant les dégâts. Du cri des ouvriers constatant les dégâts. — Ils ne se sont pas non plus ennuyés en haut, a dit Nisrin. Elle a suivi Christine Lehman sur le toit. Sans penser « C’est bizarre qu’une flic me propose une After Sur Le Toit ». Sans penser. * — Ça n’a jamais posé problème avant. C’est le troisième matin qu’Issa se voit refouler pour de basses raisons administratives. C’est le doyen, pourtant. Issa le doyen du chantier. Qui plus est, c’est sa carte à lui que le destin a tiré. Aucun autre ouvrier n’a eu la malchance de voir le petit macchabée et son homoncule assassin. C’est lui. Lui, pourtant, qu’on devrait honorer à titre de Issa Le Fossoyeur. Au lieu de cela, on le refoule. Autant dire on le foule des pieds. Il connaît bien les semelles de ces gens-là, toujours à vouloir s’imprimer, s’imprimer dans le sable, dans les gens. Laisser une ou plusieurs marques. Sur la lune, partout. Issa a quitté son pays pour fuir les bottes qui tantôt claquent tantôt fourragent le désert. Et le voilà à mendier, dos droit et froid contre le dossier droit et froid de la cabane de chantier hantée par une odeur de café dilué, insipide, soluble dans l’oubli. Comme Issa. Sans papier, partant « oubliable ». — Les flics gambadaient pas dans nos pattes, avant, grommelle le détenteur du pouvoir. Et vu ce qu’il s’est passé cette nuit. Ce matin, le détenteur du pouvoir n’a aucun poil sur le caillou. Chauve comme une forêt brûlée. Et Issa se demande pourquoi il mendie au petit homme – il y a d’autres chantiers – et le petit homme lui pose la même question et Issa interrompt ici le flux de ses pensées pour réfléchir. Pour Nisrin, pense-t-il après un moment. Il doit aider Nisrin. Mais comment ? * Premier rêve. Parfois, quand on arrive à dormir, les rêves forment une mosaïque. Pas grand-chose les rattache. Une similitude infime – de la fumée sort d’un verre ; une pression sur l’aine ; c’est le printemps mais il fait froid… des détails. En l’occurrence, de l’eau coule. Rien de bien grave. Des gouttelettes. Mais elles tactactaquent dans une tuyauterie et je sais que je suis chez Ulysse. Enfin en bas, dans la chaufferie. Je traque la fuite à tâtons. Il fait sombre. Je me souviens que si j’ouvre la bouche, je fais de la lumière. Alors j’ouvre la bouche. L’air que j’avale est froid, et celui que j’exhale – avec un rayon épais de lumière – très chaud. Ça fait mal aux dents. Les tuyaux que je longe sont roses. Roses doigts de poupée. Creux doigts de poupée. D’un seul coup, je panique. Et si la fuite était grave ? Oui, la fuite est grave hyper grave je dois trouver sa source et surtout ne pas baver. Je me réveille. J’ai la bouche grande ouverte, la mâchoire douloureuse. Je vois la flic du coin de l’œil, bizarrement rigide, penchée sur moi. Je veux me soulever sur les coudes. J’essaie. Mais rien à faire. Je me rendors. * Deuxième rêve. Alors je marche bouche ouverte, mes tendons me font mal, et là, entre les tuyaux – oh, on les voit à peine – il y a des petites bouches alignées, ouvertes comme la mienne. Leurs lèvres sont noires de crasse et de suie comme le couloir. Elles suintent. Le tactac des gouttes s’affole. Le Naurne fuit. Il faut arrêter ça. « Ferme la bouche, ce n’est pas grave », me dit la flic. Elle est debout devant moi. Je la suivais, en fait. Elle pose la main sur mes lèvres, qui se ferment. J’ai une sorte de frisson agréable mais à la fois très bizarre. Elle répète « ce n’est pas grave » et lève un doigt au plafond. Je la vois à peine maintenant que j’ai fermé la bouche. En fait, je ne vois que ses yeux et son tatouage, qui brillent « noir ». Je me dis « tiens oui, pas besoin de lumière puisque le noir brille » et là, on est dans un escalier et ça grimpe et ça s’allume faiblard orange, dans un clic saugrenu. J’ouvre les yeux pour de vrai. Je veux parler, mais Lehman a posé la main sur mes lèvres. J’ai un frisson. Je me rendors. * Troisième rêve. Je file toujours Lehman dans l’escalier. En fait, elle est torse nu et je remarque que son dos est vraiment très long, ses épaules larges et sa taille étroite. Je me dis « tiens c’est bizarre, habillée elle a l’air petite et droite ». Elle se déhanche beaucoup en grimpant. J’ai peur que sa colonne casse. J’ai peur tout court. Mon cœur bat très fort, comme si je venais de courir. De l’eau coule de partout, d’en haut, dévale les marches en trombes. Lehman se gratte le dos. Je remarque que ses ongles sont longs, qu’ils ont l’air rigides. Elle se gratte la peau, tellement fort qu’un lambeau entier se détache et tombe. Je panique. Je veux lui dire un truc mais je n’y arrive pas. On arrive dans une galerie d’aération percée d’un halo de lumière qui tombe du plafond. Je sais que c’est l’aération parce que ça souffle et j’ai froid. Je suis torse nu, aussi. La flic, toujours de dos, se gratte et se gratte et des bandelettes de peau tombent par terre et je sens que ça me démange aussi mais je n’ose pas me toucher. Je dois m’enfuir. Une échelle métallique chromée surligne le halo, à la verticale. Je cours pour la rejoindre, mais je fais du surplace. Je crie et ça me réveille. J’ai encore la bouche ouverte. La flic me souffle un truc dedans. J’ai le temps de penser « c’était pas du hasch » et je me rendors. * Quatrième rêve. Finalement, je ne sais pas comment j’ai fait, mais je suis dehors. Sur le parking. Je cours. Au fond du parking, il y a un trou, dans lequel je descends. Au fond du trou, il y a un couloir, dans lequel je m’engouffre. Au bout du couloir, il y a une pompe très ancienne. Et derrière la pompe, une piscine. La piscine. Elle ressemble vraiment à celle de mon autre rêve. Je m’attends presque à voir le type à lunettes, en face. Et là, erreur fatale, je m’arrête. Lehman m’attrape par derrière, colle sa poitrine à mon dos et s’attache. Sa peau comme se coud à la mienne. On est totalement collées, imbriquées. Un truc se serre dans mon ventre. C’est agréable mais à la fois j’ai envie de vomir. Je me dis « si je descends dans l’eau, la flic va se détacher » et j’avance. Je rampe, en fait, parce que Lehman est trop lourde. Elle enfonce ses dents dans ma nuque, comme dans les documentaires animaliers, et continue de m’envelopper. D’un coup, mes jambes et mes bras sont complètement cousus aux siens et je ne peux plus bouger. Et là * Nisrin se réveille comme on manque s’étouffer, paupière étirées, lèvres crispées. Bascule sur le côté, reste un instant à quatre pattes. Reprend son souffle. Le jour rapetisse son ombre en boule. Sous la montre, son eczéma palpite de chaleur. Il n’y a plus personne sur le toit. Seule une bâche chiffonnée couleur peau, giflée par le vent. Emmêlé à la bâche, un toupet de cheveux noirs et embrouillés. Dans un coin tordu, une marque. [ici, insérer le caractère spécial « tatouage »]. Nisrin se réveille comme on manque s’étouffer. – Okay, fait Christine Lehmann. Okay : tu ne te souviens de rien. – Je n’ai pas dit ça, grommelle Sernin. Il répète : – Je n’ai pas dit que je ne me souvenais pas. C’est juste que la soirée, cette fête, c’était très confus, très mélangé. C’était la première fois qu’on voyait ensemble les rupins des appartements et les jeunes du quartier. Je ne sais pas comment ils sont entrés dans le Naurne. Il y avait même un type de la boîte de sécurité qui picolait avec nous. Mais je ne crois pas que rien a été cassé, je ne sais pas, je ne crois pas. Ils sont dans un algeco de chantier mis à disposition par la Sofreco. Mobilier de camping. Cendrier ras la gueule. Le greffier est un GSM en mode dictaphone. Christine Lehmann se penche vers le garçon jusqu’à ce qu’il puisse sentir son odeur. Parfum, fumée, terre mouillée. Elle parle très doucement et Sernin lui en est reconnaissant. Il a la migraine depuis le réveil. Gueule de bois. – Les gens d’ici, ils t’ont parlé des Amis du vieux Naurne ? – Jamais. – Même pas les Vandervelde ? Même pas Frédérique Marchal ? – Personne ne parle jamais d’eux. Je ne crois pas que la Sofreco les craigne. Ils font comme s’ils n’existaient pas. La commissaire sourit. Elle a les dents blanches et bien plantées. Sernin continue : – La Sofreco n’est pas derrière l’incendie de la librairie. – C’est ta conviction ? – C’est mon intuition. Il se voit dans le regard de Lehmann. Quelqu’un me comprend, enfin. Sernin ne s’était jamais senti aussi seul. From: lenaurneinvest@sofreco.com To: Undisclosed Recipients Subject: Devenez propriétaire ! Flash Booking. Plus que de 12 jours pour réserver votre appartement ! La Sofreco ouvre à la vente un nouvel ensemble grand standing de résidences en basse consommation. Du studio au F5, achetez le logement dans vos rêves au cœur d’un complexe historique et d’un quartier en plein essor. LE NAURNE – nouveau lieu incontournable. Plans de financements privilégiés pour les primo-accédants. Possibilité parking. Chauffage en géothermie. Having trouble reading this email? Click here to view online. You are receiving this email because you have previously registered to receive news updates from Sofreco, if you do not want to receive these updates you can manage your preferences here. Le mur nord est le plus long et le plus haut, cousu de lierre, effacé par endroit par d’énormes glycines. Tous les cinq ou six mètres, plus haut que la tête d’un homme, il est percé de jours à barreaux d’acier, par lesquels entrent les bruits de la rue, claquement de portières, accélérations de mobylettes. Sernin prend d’abord la voix pour une illusion. Rêve éveillé, écho de son monde intérieur. – Nous n’avons plus le temps ni les moyens nécessaires. Il faut que tu nous aide. Sernin s’arrête. Tend l’oreille. Il lui arrive de percevoir, dans certaines phases d’éveil, des silhouettes ou des sons d’un passé aboli. Ce qui n’existe pas ne peut pas faire vraiment peur. – Je suis juste de l’autre côté du mur. Je ne peux pas entrer dans le Naurne. Écoute-moi. – Qui êtes-vous ? – Mon nom est Aleister. Je suis le mari de Kate. Nous nous sommes vu à la librairie. Écoute-moi, s’il-te-plaît. Moustache jaunie, songe Sernin, le grincheux et sa femme au dentier. Il a beaucoup perdu de son arrogance. Le garçon se demande si, en se hissant à la pierre, il pourrait apercevoir le crâne pelé du vieux bonhomme. La voix continue, comme essoufflée par la presse : – Jean-David est mort. Les archives ont été détruites par le feu ou les lances à incendie. Aucun de nous ne peut plus accéder au Naurne, mais nous avons vu, depuis les tours, que tu étais encore en poste. Quelque chose de terrible est en train de se produire. Toi seul peux encore nous aider. Écoute. – Je suis toujours là. – L’Hôpital a été fondé sur la butte Saint-Sébastien à cause de la source. Le premier outil de guérison était l’eau thermale du bassin d’hydrothérapie. Un pavillon existait autour, il a dû laisser des traces. L’endroit existe encore. Il faut que tu le trouves et que tu le protèges. Ce bassin est le nœud du Naurne, c’est le centre du pouvoir. Il ne faut à aucun prix que – Que quoi donc ? Sernin parle tout seul. Il parle avec un mur de brique. – Qu’est-ce qu’il ne faut à aucun prix ? De l’autre côté un chien aboie. Sernin attend encore, puis il reprend sa ronde. Ils ont installé un grand panneau lumineux à l’entrée du Naurne. L’image figée est froide, découpée en trois parties. Une femme brune en tailleur, executive woman, cadre sup, la réussite incarnée. La vue d’un appartement témoin, meubles design et mur peint en taupe. Et puis un bâtiment neuf, vu du dehors, partiellement en image de synthèse, avec incruste de petite famille souriante au-devant. La seule chose qui bouge dans l’affichage, chaque nuit à minuit, c’est le chiffre du compte à rebours. Flash booking. Plus que 11 jours. Plus que 10 jours. Les ouvriers qui ont érigé la structure sont les mêmes que ceux qui sont venus réparer les dégâts de la fête. Les mêmes qui travaillent aux finitions de l’aile Schubert, enlèvent les scotchs, la bourre de protection. Qui vérifient les dispositifs électroniques. Sernin observe les changements au fil de ses rondes. Le Naurne fonctionne par cycles et par soubresauts. La mort du petit enfant semble déjà oubliée. Les souvenirs de la soirée folle s’estompent à leur tour. Les White Knight ont repris du service. Les jeunes du quartier accélèrent devant les portes, passent sans un regard. Les résidents du complexe se croisent et s’ignorent. Sernin a trouvé la chatière comblée, loin dans les sous-sols, loin en-dessous du squat d’Ulysse. Un trou d’homme au travers duquel les explorateurs urbain ont dû ramper pour entrer dans le Naurne. L’injection est à peine sèche, gros pâton baveux de béton et de graviers. Un emplâtre. Un bouchon sur la fuite. LittleEgo 
Vétéran
Messages : 2670 Fermeture du site (was re : Sans nouvelles de Zigor) « Réponse #4 le: Aujourd’hui à 11:12:17 am » Citation de: Lazare Brot le Aujourd’hui à 08:53:42 am Vous avez sans doute vu que le site de Zigor et son équipe de lombric est down depuis deux jours, avec toutes les pages en erreur 404. En l’absence de toute com on veut bien continuer de croire qu’il s’agit d’un bug ou d’un défaut du provider. Mais si le retrait des pages s’avère définitif, ça ouvre un débat intéressant sur ce qui s’est *vraiment* passé lors de leur dernière explo (site de l’Hôpital). Pour ceux qui n’auraient pas eu le temps de le lire, un disclaimer un peu fanfaron avait été posté quelques heures avant le crash du site, dans lequel ils niaient avoir aucun lien avec l’incendie à la librairie comme avec les dégâts simultanés constatés dans le complexe. Et, contrairement à leur habitude, ils n’avaient mis ni CR, ni photo de l’expédition. On imagine qu’une enquête doit être en cours. Est-ce que nous urbexeurs ont été mis en cause ? Au-delà de ce cas particulier, la question de la responsabilité se pose une fois de plus. Zigor & co se prétendent d’obédience non-intrusive. En quoi est-ce que ça joue au moment où la merde frappe le ventilo ? Est-ce que, fondamentalement, notre passe-temps favori n’est pas basé sur l’illégalité, le non-droit, la prise de liberté ? En tout cas, si l’un ou l’autre passe par ici, qu’il fasse signe. 
Six heures de garde à vue pour chacun de nous (sauf Prune). Confiscation du tire-plaque et des rossignols assortie d’une amende pour Malik. Cartes mémoires confisquées. Sandwichs dégueux, chaussures sans lacet et de nouveaux amis chelous. Rien de grave. Mais – et ça fait vraiment mal au cul – on dû balancer les entrées aux services d’assainissement et le tunnel d’accès a été injecté dans la foulée sans aucun respect pour l’ancienneté de la structure. 

Pour répondre à Lazare, il s’agit sans doute moins de braver la loi que de la pousser à changer. Okay, c’est pas gagné.

Notre site restera offline le temps qu’il faut. On se pose des questions nous aussi. Malik a une théorie sur la librairie (à base de Lady Gaga, de Mathias Cassel et d’homme-lézards venus de la lune). Il viendra vous en causer si les types en blanc le laissent sortir. Pour le reste : continuez à creuser. Quand il dort, Sernin ne rêve à rien. C’est éveillé qu’il songe. En partant au travail, il imagine le bassin dont lui a parlé la voix. Il revoit le visage spectral de Camila, sa peau blanche, et le superpose à celui d’Alba, l’épouse de Friedenfels, gris pâle sur le papier photo opacifié par l’âge. Sernin avance dans le noir, guidé par le halo de sa torche. Il continue ses rondes. Il tourne dedans, il tourne autour. Sernin pense à Christine Lehman, qui cherche elle aussi. Qui veut établir un ordre, trouver une vérité, punir un coupable. Qui seule prend Sernin au sérieux. Ses visions. Ses ressentis. Sernin se dit, aussi, qu’il ne lui reste plus grand-chose. Que ce qu’il était avant d’entrer ici a fini par couler hors de lui. Par s’inscrire dans les briques, se graver dans les murs. Parfois il a l’impression de rêver les rêves mêmes du Naurne. Il sait, cette nuit, que la silhouette qu’il suit n’existe pas. Elle apparait et disparaît juste à la limite de son faisceau. Tremble, hors de sa portée, le précède. Une fille brune et mince aux cheveux longs. Un fantôme, un souvenir ou une image. Au fond, tout ça c’est bien une seule chose. Alba Friedenfels a été la première patiente du temple hôpital. Son mari l’a conçu autour d’elle. C’est son désir de la guérir qui a fait surgir le Naurne hors de terre. Des dizaines d’hommes ont creusé pendant des mois jusqu’à faire jaillir la source de la colline. La société de Keli a mobilisé tous ses moyens et toute son intelligence dans ce seul but. Emplir le bassin. Sauver le monde. Et puis Alba est morte. Sernin poursuit l’ombre qui papillonne à la lisière de sa conscience. Sa traque le mène le long du mur nord. Juste sous l’ouverture, son pied butte sur un paquet. Du kraft, de la ficelle épaisse. La taille et le poids d’un gros livre. Aucune indication mais Sernin sait que c’est pour lui. Plus tard, dans sa chambre, au petit jour, il déballe le coli d’Aleister. Cartes anciennes. Croquis. De la paperasse, encore. Un plan en puzzle. Un écorché du Naurne. LEHMANN : Au fond, qu’est-ce que tu fais, ici ? SERNIN : Je suis le gardien. Je suis là pour que rien ne soit cassé. LEHMANN : Parce que ce n’est pas déjà le cas ? SERNIN : Pas vraiment. Le Naurne est très résilient. C’est plutôt pour les gens que j’ai peur, maintenant. LEHMANN : Quels gens ? SERNIN : Eh bien, vous, pour commencer. – Un cauchemar ? – Ouais tu sais ça commence par un « C », ça finit par un « AR ». – Oh, là, là. Je m’étonne. C’est tout. T’as pas l’air de beaucoup dormir, comme môme. J’ai vu des momies plus fraîches. La gamine ne me tape pas. Sa peau est franchement rabougrie blanc gris. Un trophée de chasse fadasse qu’on voudrait y accrocher des perles pour que ça brille. – Hé ! La môme ! LA MÔMIIIE !! AHAHAH ! Elle est pliée par terre, sur le damier de paillassons chouravés qui me sert de paillasse. Le menton parfaitement imbriqué dans le creux triangulaire formé par ses rotules. Qu’est-ce qu’elle fabrique là ? Je me suis arrangé pour qu’elle me déteste. – Tu te demandes ce que je fous là ? – Oui. Je crache un petit mollard pour donner bonne mesure. Qu’elle aille voir ailleurs. L’heure n’est pas venue. Ils me cassent les burnes, les autres. Ça ne commence pas maintenant. J’ai le temps. – Ça commence ici. Putain. – Qu’est-ce qui commence ici, momie ? Allez, un petit coup de jaja. – Ben mon cauchemar on parle de quoi ? * Du studio au F5. Accession à la propriété. Plus que XX jours. Le panneau est presque effacé par le soleil qui tape de front : la lumière fait des taches opaques dans les cristaux liquides. Sernin, debout au vasistas, étudie les formes du Naurne dans le jour blanc. Le tracé des toits et des murs, la lumière, les pans d’ombre. Les éclats vifs, de loin en loin, sur les vitres, les carrosseries. Les flics sont là avec la voiture banalisée, habituelle Mégane gris métallisé. Christine Lehmann, juste à côté, fume et cause dans la radio, le fil en tortillon jusque dans l’habitacle. Elle attrape toutes les minutes et demie un café en carton très profond, dont elle soulève prudemment le couvercle puis qu’elle referme sans l’avoir porté à ses lèvres. Sernin observe depuis les hauteurs. Il a l’attention, la patience du rapace sous les toits. Même de loin, il devine la douceur des traits de la commissaire, ses pattes d’oies, ses rides de sourire. Ses cheveux sombres, profonds, des cheveux comme sa voix. Christine Lehmann laisse tomber le mégot sans l’éteindre, attrape le café sans regarder – poc, quelque chose s’est renversé, Sernin rentre la tête. Sur le bureau en bordel, sur le fouillis de cartes, de dessins médiumniques, de tracés automatiques, la tasse de Sernin est tombée seule et il regarde, incrédule, le fond de jus noir s’épancher en rigole, en trait fin sur les planches. Un œil dehors pour voir la flic pester : son gobelet a glissé des mains, a éclaté au sol. Un œil dedans pour voir l’accident progresser. Sur le mille-feuille et plusieurs épaisseurs, en dégouttant, s’étalant comme dans du buvard, le liquide trace un flux. Fébrile, Sernin écarte les premiers feuillets. Il y a une rivière en superposition. Un cours d’eau très ancien, noir et bourbeux. La source thermale. Retour à la fenêtre, carte à la main. Le soleil fait du papier comme une diapositive. Sernin étudie en transparence les traits contre les volumes, la tache contre le complexe. Et ça colle. Ca correspond. Ce qu’il cherche est juste là, en plein milieu, dans l’aile Schubert. Du studio au F5. Plus que XX jours. Le cœur de Sernin bat dans les oreilles. Sernin abaisse la feuille, cherche Lehmann. La Mégane, portière ouverte. La radio posée sur le siège. Le mégot noyé dans la flaque de café. Où est-elle ? Il la retrouve à peine plus loin, épaules et hanches étroites. Qui se dirige à grands pas, comme appelée, comme informée, elle aussi, vers l’aile encore close des tout nouveaux logements. * – Et là ? – À droite. La chaufferie chauffe. Ils pompent comme des tarés ces jours-ci. Plus que XX jours avant la mise en service de Schubert. Je me demande ce qu’ils ont à chauffer là-dedans. La môme longe les tuyaux roses doigts de poupée. Creux doigts de poupée. Moi je les entends clamser toutes les nuits en ce moment, ces foutus pipelines miniatures. Quant ils ne crachotent pas, ils bim-bament. M’empêchent de dormir, oui. Après, les clodos, c’est supposé aimer ça. Le chaud. Le bruit. Je me suis peut-être trop adapté à mon personnage. Ouais. Peut-être bien. Trop copain avec Le Naurne. C’est ce qu’ils écriront comme épitaphe, ces salauds. – Qu’est-ce que tu fabriques ? T’as la tremblote ? Faut arrêter l’alcool, le débris. T’es pas obligé de venir, non plus. Et puis c’est pas à gauche c’est à droite. – C’est un cul-cul-de-sac. Merde je bégaie. Je ne veux pas aller à droite, c’est un cul-de-sac. Qu’est-ce qu’elle y connaît ? Elle a quoi ? Seize ans ? Elle s’engage. Je la suis comme un somnambule enfumé de crack. Au sol, une barre à mine pleine de boue. Elle a servi à déchausser un pan de tôle. Derrière, ça grimpe en escalier. Puits de lumière qu’arrive par le haut. Du vent fait vibrer du plastic, comme un gamin fait siffler un brin d’herbe Je plisse les yeux. « Ça va s’allumer », dit la gamine. Elle grimpe. Ça s’allume faiblard, orange, dans un clic saugrenu. Sa pompe gauche disparaît. Il faut que je me secoue. Secoue-toi, putain ! * Il fait froid malgré le beau et Sernin regrette aussitôt de ne pas avoir passé un autre pull, d’avoir laissé la veste en boule quelque part, là-haut. Dans la cour, il hésite à sprinter jusqu’à la Mégane. Écouter ce que la radio crachote. Sentir l’odeur du café renversé. Approcher, peut-être, de ce lien qui l’unit à la femme mince et brune. Il ne va pas voir, pourtant. Le plus vite possible, sans courir encore , il se dirige vers l’aile Schubert. Il calcule. L’accès aux nouveaux logements est protégé par des clés magnétiques. Carrés de plastique noirs et lisses qui, au contact des serrures, verrouillent et déverrouillent avec des bruissements doux, dans la palpitation d’une led. Sernin les a vus dans les mains des White Knights et dans celles des contremaîtres du chantier, dans celles des agents immobiliers de la Sofreco. Sernin n’a jamais été autorisé là-bas. Un résident le salue, qui revient des courses, gros cabas plastique. Le gardien baisse les yeux sans répondre. Les sous-sols ne sont pas une option : couloirs d’accès murés, l’aile a sa propre chaufferie, géothermie ou je-sais-pas-quoi. Pas de risque que Lehmann ait accès, ça nécessiterait une commission rogatoire, quel prétexte avancer auprès du juge d’instruction ? Les toits, peut-être, le chantier, une machine. Sernin tourne le coin, remonte le parking, il va au plus court, prépare son entrée au cas où il tomberait nez à nez avec la commissaire. Aile Schubert, flanc ouest. Un escalier de secours aux barreaux fraîchement peints. Les palissades, les travaux à main droite. Et puis la porte grande ouverte, la porte sécurisée donnant sur le hall, ouverte des deux battants. Ouverte contre la volonté des grooms électriques qui ont vocation à la tenir fermée. De l’autre côté, les dalles sont neuves, cirées, polies comme la surface d’un lac gelé. De l’autre côté, des tapisseries d’art peignent des paysages abstraits en bleu et gris. De l’autre côté, ça sent le plâtre, le plastique d’emballage et le déodorant moyen de gamme. L’air du dehors est froid. Il entre avec Sernin. * L’escalier donne accès à une gaine technique monumentale. Il y fait chaud. Il y souffle. Odeur de chlore entêtante, qui gonfle les muqueuses. Ils marchent un instant côte à côte. Ulysse fouine sa poche, tâte son 1892. « Un interrupteur. Un simple interrupteur. » Les flapflaps du système d’aération neuf entêtent. Une trouée blanc pâle, mitraillée de poussière, désigne le corps menu de Nisrin, son enveloppe pas finie de gamine en jogging. – Ça va s’éteindre. Clac. Hypnotisé par l’oculus où le jour s’engouffre, Ulysse a oublié l’éclairage d’urgence couleur ambre. Qui s’éteint, comme si la môme le lui avait commandé. Nisrin regarde en haut, dans le blanc crade, comme la victime propitiatoire de quelque U.F.O. mal renseigné. — Le grille-pain, finit par dire Ulysse en s’avançant dans la galerie. J’ai entendu les gars du chantier en parler. Me doutait pas que c’était si grand. — Non. Pas par là, dit Nisrin en agrippant le clodo par le creux du bras. Ulysse grogne. Il tripotait le chien. Un peu plus, et… — Par là, bronche la fille en tirant la nuque vers l’en haut, façon marionnette. Une échelle métallique chromée surligne le halo, à la verticale. On peut accéder à l’oculus. On doit accéder à l’oculus. – Tiens… énonce Ulysse. * Le propre. Le lumineux. Le fonctionnel. Sernin avance, fasciné. Le pastel. Le sans-recoin. Le sans-poussière. Sans-passé. Tout l’inverse d’une maison hantée. Ici-même, pourtant, en ce même espace, des ouvriers ont bâti jadis un hospice. Ils ont bâti un temple et, suivant le tracé d’une source chtonienne, ont établi sur la butte Saint-Sébastien un bassin de soins pour leurs patients. Ils ont dessiné, autour, un pavillon de repos suivant les principes d’harmonie orientale. Ils ont accumulé les plans, le mortier, les briques, les tuiles, les carreaux. Ces hommes s’appelaient Dilsizian et Eckart et Friedenfels : de leur œuvre, il ne demeure plus rien. Sernin, en apnée, essaie de percevoir les échos d’un autre temps. Il écoute, il scrute. L’aile Schubert, vide de signe, vide de sens. Soudain des bruits de voix, juste au dehors. Le raclement d’un tampon de fonte. Les voix à nouveau, plus distinctes. En deux pas Sernin grimpe une volée de marche. Se cache derrière une rambarde de verre semi-opaque. Quelqu’un vient. Il voit quelqu’un venir. * D’abord le silence. On voudrait se boucher les oreilles tant il fait jour, d’un coup, et l’horizon tendu, étiré comme un tympan, mais on comprend « c’est le silence » et on ouvre les yeux. Tout ça n’est pas bien précis. Quand on sort d’un souterrain, le dehors est beaucoup trop complexe. On le comprend mal, l’appréhende comme une série d’informations biaisées par le surplus sensoriel soudain (formes, angles, couleurs). Ensuite, l’odeur de plâtre, de peinture fraîche, de tout ce qui laisse des traces. Puis le froid, sec comme un tricot de vraie laine, qui gratte. Et on y est. Schubert. L’aile mystérieuse. La petite s’est déjà carapatée. Merde il ne faut surtout pas qu’elle me laisse en rade. Je me hisse comme un con. Mes bras tirent. Je suis gros. J’ai toujours dit « les villes ont trop de fenêtres ». Ça vous claque le cerveau, un jour de lumière comme aujourd’hui, tous ces putains de petits carrés haineux tellement qu’ils scintillent. La petite dirait sûrement que je bois trop. Le fait est qu’elle a raison. C’est aujourd’hui. Cet aplat de nuages couleur bave de chien enragé, tout illuminés par derrière comme des abat-jour. C’est forcément le moment. La môme ne sait pas dans quoi elle s’embringue. Elle pense que c’est un cauchemar. Mais avec une luminosité pareille, nous autres, on n’est pas dupes. On ne peut plus être dupes, même si on voulait. Mon bide racle sur l’asphalte encore frais. — ATTENDS ! Elle a disparu entre deux bâtiments reliés par une galerie au troisième. À l’ombre. Pas bête. Je lui cours après. * – ATTENDS ! Puis les bruits de pas pressés, les gros chlof chlof des semelles qui battent les graviers devant le bâtiment, leur clac clac précis sur le revêtement cinq étoiles du hall. Sernin reste planqué, reste tassé quand un type déboule en plein dans son champ de vision. Débraillé, essoufflé par le peu qu’il a couru. Un profil de chien de chasse. Ulysse s’arrête. Tend l’oreille à son tour. Lève une main pour s’essuyer le front. Et Sernin découvre l’arme, vieille, lourde et bleu métal. Un flingue de film historique. Il ne peut plus en détacher les yeux. L’abîme. La catastrophe. Puis, en même temps qu’Ulysse, Sernin entend la porte qui claque un étage plus bas. Le clodo se remet en mouvement, vif et gros, mû par une sorte de fureur. Sernin, terrifié, le suit. * « Triste Sire ». Ulysse se dit que ça lui irait bien, un surnom de ce type. Se demande pourquoi il a choisi Ulysse. Ce n’est pas comme s’il revenait d’un grand voyage. Ni même s’apprêtait à en faire un. Une main sur la poitrine, comme pour éviter que son cœur aille explorer le monde d’un saut du bungee jump, il cogne la porte de la cage d’escalier avant que le lourd piston hydraulique de la fermeture automatique la rabatte. Derrière la porte, ça descend de plus belle. Ulysse dévale les premières marches, nuque baissée façon bœuf, avant de remarquer qu’il fait sombre. – Ils n’ont pas encore mis le courant, dit-il à mi-voix, malgré lui. – Non, répond une voix forte. Il sursaute. La gamine. Il ne l’avait pas vue. Si en plus elle se planque ! Mais non, elle ne se planquait pas. Ne pas se tromper d’ennemi. Triste Sire ! Ulysse ébroue un souvenir de mauvais film de cape et d’épée lorsque Nisrin l’attrape et le tire vers elle. Il pense basculer dans l’escalier. Mais non, ils sont à plat, déjà. Il ne bascule pas. Il trébuche, percute un mur, toujours aveugle. — Et maintenant ? demande-t-il à la môme, qui n’est toujours qu’une voix sans silhouette. — Maintenant, on attend. — On attend quoi ? * Sernin attend de voir le dos d’Ulysse s’effacer derrière la porte pour traverser le hall. Court le plus silencieusement possible. Coince le battant avant qu’il ne se referme. Chuintement du ressort contrarié. Il fait très sombre, et puis de plus en plus. Veilleuses vertes des sorties de secours. Ulysse s’est arrêté de cavaler. Des chuchotements, plus bas. Et puis des pas descendent vers lui. Sernin reconnaît le parfum avant la silhouette. Christine Lehmann arrive. Et il comprend son rôle, enfin. Il est le héros de l’histoire. Il est le chevalier servant. Son corps en rempart contre les balles du tueur. Sernin plonge vers Ulysse et, à l’adresse de la commissaire, il crie : – IL EST ARMÉ ! FUYEZ ! * Je la reconnais à l’odeur. Un truc d’Europe de l’Est. Un sale fumet d’arrière-boutique de yourte moisie. Et là, le cauchemar s’arrête et le mauvais film d’action commence. ILESTARMÉFUYEZ L’écho fait une claque dans la galerie exiguë. Une claque qui pourrait me réveiller si je dormais. Mais non. Le clodo tend le bras. Deux muscles ronds, blancs et luisants comme des filets de dinde sous cellophane dépassent de sa manche déchirée. Au bout du bras, un revolver vieillot. Une pièce d’antiquité. Un jouet mais lourd, fatigué. — Casse-toi, la môme, qu’il me dit. Son haleine de poivrot me donne envie de vomir. Ou c’est de la sentir, elle. Le poids d’elle en train de bifurquer, de prendre la tangente. — Tu veux la buter ? je demande. Il me regarde avec des yeux ronds. Je sais bien qu’il voit que dalle, qu’il ne sait pas où aller, qu’il a besoin de moi. – C’est par là, je dis. À part Ulysse, c’est tout pareil. Comme dans mon putain de rêve. * Sernin dévale les marches. Tout est en place dans sa tête. Ulysse dans le van des White Knights le soir de l’incendie. Ulysse dans les sous-sols au su de tous. Ulysse le dragon, Ulysse l’Ennemi. Et personne pour se dresser contre lui. Sernin fonce. Il est un poids qui sombre. Il est une masse. Entend Lehmann qui s’enfuit. Heurte quelque chose. Quelque chose le heurte. Sernin tombe. On lui marche dessus. Deux pieds, quatre pieds. Quand il se relève à tâtons, quand il essuie son nez qui pisse le sang, il sourit dans le noir. Il a fait diversion quelques secondes. Il a sauvé la flic. Rien de cassé. Il se remet à courir. * Le Naurne me boit et je me perds un peu. Comme dans mon rêve, si ce n’est que le Naurne n’a pas de bouche. Le sang de mon nez pété tombe au goutte-à-goutte sur la gadoue. À chaque pas, je coule dans le Naurne. Ulysse est plus lourd que moi. J’entends les grands FLOCH-FLOCH de ses pas faire ventouse. La boue veut le bouffer aussi, de façon plus catégorique. Pas le temps de s’attrister. — Qu’est-ce qu’on fabrique ici ? Elle est partie de l’autre côté, il me soufflote. — Gaspille pas ton oxygène. On va la rejoindre. Les palpitations spectrales, rauques, épuisées, de la machine se rapprochent. Quelques derniers bruits de succion, et… – Elle est juste derrière la pompe. * Sernin aux basques du tueur, dans l’escalier. Remonter. Traverser. Couper. Pousser. Plein jour. L’air vif le fouette. Sa proie par un hiatus de palissade. Le chantier. Sol boueux. Milliers de traces. Monstres assoupis. Pelleteuses, dameuses, suceuses. Les pieds qui collent. Le sang chaud dans la bouche. Je suis la meute, pense Sernin. Je suis le chasseur. Je suis le renard traqué. Il court jusqu’aux coffrages, aux fondations prolongées par les fers à béton. Le grand plan incliné est souillé de boue fraîche. Par là, indiquent les empreintes de semelles. Par là. À un moment donné, Sernin a cueilli sur la chenille d’un bulldozer un coupe-boulon d’un mètre de long à poignées antidérapantes de vinyle rouge. * J’atterris en premier. Ça fait un mal de chien. Me déplace comme je peux, à plat ventre, pour éviter que le clodo me tombe dessus. Comme dans mon rêve si ce n’est qu’il n’y a pas d’eau. Les bassins vides ne finissent pas. C’est le noir. Un effet d’ombre. Ils finissent sûrement, quelque part entre la surface et la fin de la surface, mais à l’œil, on ne dirait pas. Le plongeoir. Les cabines, au fond. La céramique… Noir. Les fenêtres sont murées. Noir. Le tam-tam de pompe en fin de vie résonne ici étouffé, lointain comme le crâne d’un lapin tendrement cogné pour lui ôter la vie. Ulysse se remet debout avec une souplesse étonnante. Comme s’il était monté sur ressort. Comme s’il attendait ce moment, ce lieu pour exister vraiment. * Au fond du parking il y a un trou, dans lequel Sernin descend. Au fond du trou il y a un couloir, dans lequel Sernin s’engouffre. Au bout du couloir il y a la pompe, très ancienne, du premiers puits du temple hospice. Et derrière la pompe il y a le bassin. Sernin a cru apercevoir, par trois fois durant sa course, une silhouette mince et noire. Le spectre de Camila Ortega. Le spectre d’Alba Friedenfels. Le spectre de Christine Lehmann. Et maintenant un bassin, comme dans ce rêve déjà rêvé. Sauf que la lumière, cette fois, est différente. Elle ne vient pas du lieu lui-même, mais d’une lampe tempête posée sur la margelle. Une lumière blafarde et mauvaise qui laisse des choses dans l’ombre. L’odeur est celle des vieux trucs qui pourrissent dans les caves. Le clapotis de l’eau est un clapotis d’eau. Non, ce n’est pas un rêve. La fille voilée, de l’autre côté, existe réellement, avec sa moustache de sang et ses yeux fous. Ulysse existe réellement, tout comme son arme braquée vers nulle part. Et comme cette peau humaine, ce sac de derme vide chiffonné sur le sol, surmontée d’un toupet de cheveux noirs et embrouillés. * Les serpents à sonnette crépitent comme ça. Avant de se tendre et de mordre. Différents animaux à coque s’entrechoquant craquent de cette sorte. Et elle/lui. Bien sûr. Ulysse sait.
Il ne parle pas leur langue mais sait reconnaître le claquement de langue du cavalier à son cheval. Il la/le voit et sent sa détermination flancher. Ulysse n’est pas un cheval. Ulysse n’est pas un chien. Les chevaliers blancs ne sont pas des… pas des pleutres. Ulysse n’est pas le larbin d’elle / il se déplace avec la grâce d’une méduse dans le bassin qui soudain se remplit. La pompe agonisante gagne de l’entrain et déverse une langue de boue luisante et légèrement rougie du sang de et la môme entre dans le bassin. Elle s’est déshabillée. Ses cuisses émaciées et blanches glissent dans la boue. Elle sombre jusqu’aux aisselles et marche, comme une somnambule, vers elle / lui, informe sans sa peau humaine, amas de Ulysse ferme les yeux et tire. Un cri étourdi. Ulysse ouvre les yeux. C’est le gardien. En face. Le gamin a crié par réflexe, mais ne semble pas avoir mal. Il s’est mis à poil aussi. La balle d’Ulysse l’a atteint à l’épaule. Il titube en arrière, puis avance vers le bassin. Descend par une échelle rouillée plantée là. Une fois au fond, joint les mains, récolte une poignée de boue, la porte à sa bouche, l’ingère. Il / elle étend ses bras ? vers les deux jeunes gens. Ulysse garde les yeux ouverts, s’étourdit du cran de mire, et tire. une fois Goût de poudre dans les dents. deux fois Acidité de poudre et de pétoche trois fois dans la bouche Il / elle rit. À travers la fumée du 1892, Ulysse pense la / le voir rire. quatre fois La môme est à côté du gardien. Lui maintient les poignets pour l’empêcher de boire. La chose les rejoint en clapotant, les couve de ses de ses cinq fois Les gamins nus, croûtés de boue sépia, pleurent du sang par les narines, les yeux et les oreilles. La chose s’effondre sur eux. Ulysse tombe à genoux. Il l’a eu.e Le clocher du Naurne sonne à douze reprises. Douze va-et-vient de marteau. Douze chocs nets et métalliques. Douze vagues sonores allant cogner contre les murs, les toits, les mosaïques du temple hospice, puis revenant en échos. La surface du bassin se couvre de rides infimes qui s’amenuisent à mesure qu’elles progressent vers sa périphérie. L’eau est sombre, striée des reflets bleus. Une unique lampe brûle avec un chuintement doux. Les trois silhouettes sont silencieuses et quasi immobiles. Il faut un temps à notre œil pour s’habituer à l’obscurité. Pour que nous distinguions le dos voûté de Karl August Friedenfels, gilet, chemise aux manches retroussée, faux-col de guingois. Puis le paquet sur lequel il est plié, peau nue et blanche, cheveux comme des algues, détrempés, dégouttants. Et, enfin, si près de nous qu’on ne l’avait pas vu, Anton Dilsizian, l’architecte, le compagnon, l’ami. Qui brise le silence à voix si basse qu’il est forcé de se répéter aussitôt. Elle est morte, redit-il, tout est terminé. La main du mari effleure le crâne de l’épouse. L’eau dans le bassin est à nouveau étale ; il est difficile de croire qu’il n’y ait aucune trace de lutte. Alba, malgré son état, s’est longuement débattue. la girouette devenue folle tourne sur elle même malgré l’absence de vent même si on le voulait on ne saurait dire quel oiseau c’était la tête manque – un rapace – je sais ce que vous en pensez vient la marée de carton, de plastibulle, d’électroménager de cales en mousse un piano enserré dans de grandes sangles grises des enfants qui courent dans l’escalier un peu de sang sur le revêtement un peu de détergent – vous savez ce que j’en pense visites, agents, impétrants, dossiers, cautions, fiches de paie, dossiers encore états des lieux d’entrée, tests de clé tout passe à travers moi, cette foule me traverse, ces visages me confondent un peu de détergent sur le revêtement un peu de sang des enfants à rebours courent dans l’escalier un déménageur se casse en deux – hernie discale – le piano glisse ça va ? demande le vieil ouvrier, celui à la peau noire, celui du chantier nerf broyé entre deux vertèbres, le corps entier dans un flash de douleur la charpente le réseau électrique les usures de fatigue les vendeurs de la Sofreco ont des vestes et des tailleurs beige, des badges orange sur le sein droit les agents d’entretien ont des blouses blanches en acrylique et des sabots blancs en éthylène-acétate de vinyle un locataire dévisse l’abat-jour de l’entrée pour se pendre à son crochet on a oublié de descendre la girouette, dernier vestige du toit ancien la girouette tourne sur elle-même malgré l’absence de vent sans grincer un peu de travers Si nous étions dans un vivarium, le sujet serait un lézard si petit, si maculé de pierre, qu’il serait certain d’échapper à la buse variable. La buse aurait aux plumes le pigment roux des poissons d’aquarium. Nous sommes au centre. Dans l’eau. Là où tout a commencé et Non. On ne peut pas dire « où tout finira ». Il est trop tôt, il fait trop sombre, pour parler d’éternité. Le sujet a échappé à la chasse battue contre lui. Les percussions mates des rabatteurs deviennent d’encre. La lune se place entre les cheminées, mais l’encre demeure sur le bassin, comme le travail d’une seiche qui serait lavandière. Le sujet court. Dire « le sujet a le sens de l’orientation » revient à constater que le Naurne se meut autour, avec. Les autres ont rarement rencontré de proie plus redoutable. Là où de simples fugitifs tendraient quelque fil d’Ariane malingre, tireraient des plans aussi fumeux que les résurrections florales de Paracelse, le sujet embobine comme une danseuse l’algorithme saccadé de notre temple. Mais la danseuse ignore qu’elle tourne dans une boîte. Et de quelle chair en sont faits les engrenages. Le vent est tombé. Le chien ne sent plus. Ou de travers. Dehors, c’est le tam-tam, la cavalcade sans cheval de tête. Dehors, le boucher qui livre l’épicerie a laissé sa camelote ouverte, le hayon baissé. Dehors, ça pue les mouches comme un lendemain de bombardement. On les imagine, les bagnoles remplies de barbaque à pattes. Tout ça se ballade. C’est ni beau ni laid. Ça sent le frais, le savon et la sueur. Des tee-shirts sales mal recousus. Des chaussettes humant le pied. Dehors, comme on dit, ça va et ça vient, mais dedans Rien que moi qui cours. Les autres me suivent mais le clebs ne fonctionne plus pour cause de calme plat. Le Naurne est planté. En panne au milieu de l’horizon circulaire. Une mer infoutue de clapoter. Et on est coincés dedans comme un banc de sardines aveugles. Au bout du couloir, il y aura au moins trois portes. Il faut un peu plus de onze mois administratifs pour que les équipes de terrassiers dirigées par Anton Dilsizian percent la couche calcaire qui protège la source. Un peu plus de dix mois lunaires pour que l’embryon se développe au sein de sa poche aqueuse. Un peu plus de cinq semaines pour que Friedenfels revienne en urgence d’Alexandrie avec les dessins des hauts-reliefs pour le nouveau bassin. Un peu plus de trois heures de discussion pour que la vérité éclate. Un peu plus de quatre minutes pour qu’Alba cesse de se débattre et trois de plus pour que son cœur s’arrête. Si nous changeons la perspective, toutes les dimensions, pourtant, se modifient. Il faut plus de quatre-vingts ans pour les filons précieux de la butte Saint-Sébastien soient épuisés. Un peu plus d’un siècle et demi d’échanges avec l’Orient pour que le bouddhisme infuse l’ésotérisme occidental. Un peu plus d’un demi-millénaire pour que s’organise une société savante à même de protéger l’humanité contre ses propres désirs. Et plus de soixante-quinze millions d’années avant que ce qui gît sous le Naurne ne commence à se réveiller. Le temple hospice, au moment où nous sommes dans le temps, est un ensemble de décors dans lesquels quelques personnages s’agitent. En étudiant les mosaïques des façades, on peut y voir dessinés les plans du futur tout comme ceux du passé. On y voit, pixelisée, la lutte du Cercle du Tsimtsoum contre la société des Weissenritter. Puis, prenant encore de la hauteur, on réalise à quel point tout ceci est insignifiant. À l’échelle géologique, qui est la seule qui compte en définitive, c’est toujours nous qui gagnons la partie. Derrière la première porte sont assemblés des hommes, des femmes, des vieux et des enfants, tous habillés en gris et tenant à la main des pelotes dont ils laissent pendre les fils presque jusqu’au sol. Ils ont, pour la plupart, les yeux fermés et un air familier, comme s’ils ne formaient qu’une seule famille, chacun le conjoint, l’enfant ou le parent d’un autre. Ils sont en possession de savoirs très anciens qui prennent la forme d’histoires transmises sans jamais qu’elles ne soient écrites, ainsi que quelques objets cultuels de moyenne puissance. Je les entends qui chantent. Derrière la deuxième porte attendent des jeunes gens en survêtement, surtout des hommes, tous très sportifs. Ils ont les cheveux attachés ou coupés courts. Sous les débardeurs, dans des pochettes de plastique étanche, ils portent contre la peau un peu de gros sel, des clous tordus et des feuilles de basilic sacré. Aucun d’entre eux ne bouge ni ne parle en attendant que la cérémonie ne commence. Je ne sais pas ce qu’il y a derrière la troisième porte, entrebâillée à peine. Je m’approche et on dirait qu’il fait noir. Et ça pue, ça pue jusqu’ici. La Butte est en haut ce que la vallée est en creux. Trou béant. Le fond, le fond ne sert qu’à la surface, au final. Mais le soleil ne trahit jamais ceux qu’il a oubliés. On ne regrette que ce qu’on sent être soi. Le sujet est étonnamment erratique. Tel un enfant qui persiste à endiguer la marée montante, à rebâtir les murs pailletés de son rempart de sable, le sujet palpite ou clignote, disparaît un instant, reparaît. « Lorsque l’enfant paraît », écrivait l’un des nôtres. Nous étions forts et poétiques. Nous pensions l’enfouissement comme un acte procréatif. La procréation comme une inhumation déguisée. Mais nous avions tort, et à bien des égards, le drame d’aujourd’hui était prédestiné. Un drame qui se joue en couleurs pâles. Alba. La jauge impeccable du bassin poisseux l’imprime par bouts. Bouts par bouts. L’époux la soulève et les autres voient, sous son corps, le damassé si particulier du temple. Sa mort a précipité la gravure des rondes-bosses rituelles, et parachevé ce qui manquait au sacrifice. Car avant le sang, avant la plénitude de la bête repue, avant la tectonique renflée de la Pangée et des continents précédents, il y avait-aura le Naurne. Ses failles pourléchées, son identité haute-basse. Un homme à la voix pincée, pénible comme une barre de fer contre une glace. Voilà ce que dit le noir. Des pas traînants chassés comme une danseuse hypertrophiée se peine d’avant-scène en arrière-scène. Voilà ce qu’on hurle derrière la porte. Une lune coulant dans le fond d’une tasse à café, une vieille femme pathétique, aux ongles durs, griffant une table. Voilà. Un cortège de cafards. Une œillade mielleuse dégoulinant d’un œil conjonctivé. Voilà. La porte me repousse et m’appelle et je sais qu’en étant LÀ je me regrette. Et si j’avance, je me sentirai MOI. Voilà ce que souffle l’embrasure. Derrière – pour me forcer à choisir ? – une clim se met en route. Une turbine ? Une lueur verdâtre coulisse dans l’embrasure. Un moteur d’ascenseur. Y en a-t-il plus d’un ? Descendent-ils aussi ? L’habitacle toque contre le fond. Un appel d’air me pousse vers le noir derrière la porte. La puanteur. Voilà ce qui sort. Le sujet demeure au même endroit, œil immobile, murs stables, poussière accumulée. Plus de onze années s’écoulent. Sur la pompe arrêtée, la graisse noire fige. L’eau s’évapore, le bassin sèche. Karl August Friedenfels et Anton Dislizian dans la même exacte position. Alba manque au tableau, comme elle a manqué à la décennie écoulée. Physiquement, les deux hommes sont presque semblables. Dans l’obscurité de la cave, ces changement sont insignifiants et importent moins, pour nous, que les postures, les timbres, les intonations de voix qui trahissent la persistance des identités. Ça n’aurait jamais pu marcher, affirme l’architecte. Ne te mens pas. Si moi je le sais, tu le sais aussi. Le gourou prostré ne répond rien. Ses mains caressent le vide, le crâne inexistant de l’épouse sacrifiée. Laisse tomber, continue l’autre. Va-t-en avant que les flics n’arrivent. Pars en Amérique, recommence là-bas s’il le faut vraiment. Oublie cet endroit. Dislizian, nous le savons, travaille depuis plusieurs année en Inde et au Vietnam, où il dessine des cités modernes en béton précontraint. Friedenfels, nous le savons également, se précipitera avant six heures, tête la première, du haut de la tour de l’horloge, mettant fin à ses jours. Le sujet entend ses dernières paroles, adressées au cher ami, au vieux traître. Non, Anton. Tout se passe exactement comme prévu. Les étoiles s’assemblent dans le ciel. Le temps n’a jamais été si proche. Je le sais. Tu le sais. à chaque palier que la cabine dépasse quelque chose vient cogner, je compte six, je compte sept, et sens juste là, dans mon diaphragme, la vibration exacte de la boîte en acier brossé, pendue à son câble au-dessus du puits, trait pour trait semblable à celle qui noue mon estomac lors des attaques de panique, et la lumière qui baigne l’habitacle est la clarté verte, ultramarine, de cauchemars des nouveau-nés, dans lesquels se mêlent mots hurlés et mots susurrés, excitation et terreur, ralentissements, accélérations, et l’ascenseur du Naurne continue de descendre avec régularité, constance, et, faute d’affichage, je ne peux que décompter les chocs, neuf, dix, et ne peux que scruter les parois à la recherche de signes, matité d’usure du métal, taches anciennes, griffures de clés, et puis, autour de la porte coulissante, bosselures de coups, marques d’ongle, traces de sang et de vaine panique, et je compte onze, je compte douze, douze coups sourds, comme en écho au battement d’une horloge à minuit, et l’ascenseur s’arrête, et je ne respire pas : le silence suit, sans fond Ils m’ont tendu un piège. Il est petit et terrible. J’y tombe avec la reconnaissance du mâtin dévorant le chat. J’ai la nette sensation d’être ici et maintenant sans toutefois sentir les lices sournoises dont on apaise l’animal vicieux pour le domestiquer. J’ai la nette sensation, en courbant l’échine comme la génisse rétamée, d’être en réalité le loup en chasse, flairant la piste d’un gibier de race tendre. Leur piste. Ils pensent avoir trompé leur proie mais ils ne savent de moi que ce que j’en savais moi-même avant la rencontre-dans-l’eau : que je suis de la sorte coriace et solitaire. Je sais dorénavant que cette solitude n’était en réalité que la trace fantôme d’une désertion. Désormais, ils pourront me fouetter avec l’aigreur du maître assouvi, je resterai semblable et gigantesque : je me perpétuerai. Il y a eux. Et les autres. Ici, autour de moi, les dalles, en hexagone, s’affaissent comme des touches de piano. Là, autour de moi, on s’attroupe dans le noir pour m’acculer à ce point infime que j’occupe par intermittence. Ils sont terrifiés et victorieux, comme l’enfant sentant l’autorité de sa mère flancher et s’en voulant aussitôt. « Les hiboux auraient une autre allure si on leur cousait les ailes et les paupières » est la pensée malade qui traverse l’homme de tête, un jeune Sénégalais d’une beauté exaspérante, vêtu intégralement de vert. « Elle frissonne. Si seulement elle avait deux peaux. Qu’en l’écorchant, on lui trouvait une autre peau, qu’il faudrait écorcher pour trouver la » est la pensée inachevée fulgurant la chargée de communication en chandail mauve, ongles longs savamment courbes vernis de vert bouteille, derrière l’homme. Légèrement à droite. À ses côtés, le dépressif roux, nu, le corps frictionné de cendre humidifiée, a l’esprit traversé alternativement des mots « lui – elle – lui – elle ». À main droite encore, un enfant de six ans rampe à terre vers la proie, le cou vrillé vers le haut, et se dit « Il est quatre heures. Il faut goûter ». Le cercle continue ainsi et se resserre autour du sujet, abandonné par l’ascenseur au plancher du Naurne qui, à cet étage, est fait de mousse et de varech. Le sujet, à présent, devine ce qu’est le lieu dans toute son extension, millefeuille d’espaces physiques, spirituels, temporels et psychiques. Il voit le Naurne qui fut, qui est et qui sera, et cela lui évoque un précipité de réaction chimique, un fongus parasite croissant en stop-motion, un épanchement soudain de lave sous-marine qui convulse en figeant. Les matériaux de construction se font indiscernables des chairs des constructeurs, et eux de la douleur des patients aliénés, incarcérés ou volontaires. Le Naurne devient cette entité vivante, enfoncée à demi dans l’humus et la boue, qui puise un suc furieux aux veines de la cité, absorbant tout langage, tout rêve, tout désir. Au centre de cette entité, relié à elle par mille réseaux de toile poisseuse et presque intangible de soies ombilicales, palpite le petit cœur des futurs à venir. Lui seul est régulier. Lui seul demeure stable tandis que tout s’effondre, s’effrite, se rebâtit. Nous ne pouvons scruter la forme qu’il agite sans que nos yeux ne saignent. Nous ne le contemplons qu’à la lisière de nos consciences ou dans la nuit complète de la totale insanité. nous vivons dans l’attente – avons tant attendu – tant de temps à attendre les pensées dans le cercle continuent de tourner, de se superposer, de s’envahir l’une l’autre elles commentent ce qui va se produire à présent, se produire au présent dans la toute dernière niche qu’il est grise – qu’elle est fin – que sera-t-on après et aucun d’entre eux n’a peur, aucun ne craint l’interruption, l’échec, la remise à zéro c’est que la scène, déjà, s’est maintes fois répétée qu’à sept, à cent reprises, la cérémonie a échoué que seule la dernière s’avérera la dernière qu’est-ce qu’il y a là-dedans – quelle couleur – quel saveur dans la cour du Naurne le vent pris râle en tourbillons serrés, se frotte contre les murs, fait bouger les carreaux, fait tourner la girouette étêtée qui, de là où elle est, ne voit du monde que des masses grises, grises, grises encore, se succédant, rapides, dans les grincements aigres de la tige métallique « Nous sommes revenus à chaque phénix dans le long regressus et l’avons contraint à révéler son phénix ancestral endormi dans les cendres sous ses propres cendres. Nos bons ancêtres auraient été horrifiés de nos sorcelleries, et eux qui débattaient s’il était convenable de brûler le docteur Faust nous eussent, quant à nous, brûlés par acclamations », écrivit l’un des nôtres. Nous étions forts et poétiques. Il faut tuer la fille. L’appétit, en y pensant, ne vient pas à la bête. La bête, de nos jours, est trop abstraite pour se réjouir d’un festin. De festin, il n’y aura guère. Le sacrifice se pratique sans joie depuis Abraham. Et nul dieu n’arrêtera mon geste. La fille est aculée mais ne semble craindre que sa propre envie de fuir. Elle saigne déjà. S’est entaillé volontairement les veines à la vitre brisée. Elle m’accueille avec un sourire. — Bonjour mademoiselle Marchal. Curieux. Je ne pense pas m’être présentée. Je sais que je ne suis pas la première, mais j’espère être la dernière. Par mon acte, mettre un terme à cette révolution. Les murs n’ont pas d’oreilles. Ils ont des bras, des mains, des yeux. Je n’entends rien mais palpe et sens. Je suis écartelé. Où sont-ils ? Tantôt rampant, tantôt flottant. Les autres s’apprêtent à égorger la fille comme l’agneau. Ils s’en approchent puis s’en éloignent. Les nôtres s’agrippent déjà au pantalon du garçon. Près, si près. Le souffle des deux offrandes concurrentes se confond, m’assourdit, s’éloigne. Où sont-ils ? Les pas des nôtres et des autres, feutrés tantôt, résonnent soudain comme le claquement d’une langue de cheval au fond d’un puis. Les disparus – L’architecte, l’ami. Le prêtre, le solitaire – reparaissent, s’attardent. Les présents – Sofreco, White Knights – me quittent. Dans l’ancien manège à chevaux, la lourde roue se met en branle et tourne. La pompe du vieux bassin aspire, expire, en boucle. Comme si Alba et les autres refluaient. Je ne suis plus tant un centre qu’au centre. Il faut tuer le garçon. Seul cet acte importe. Qu’il se répète ou non. Il faut tuer le garçon. Il est en bas. Tuer le garçon. Lorsque la cloche sonnera, il faudra Le bourreau frappe. La tête tombe. Tout s’est passé comme prévu. À moins que Le bourreau frappe. Sernin, dans la position où il a été attaché, peut voir la hache d’incendie levée loin au-dessus de la tête de son bourreau, tenue de deux petites mains roses aux doigts courtauds bien serrées sur le manche, et le biseau rugueux, un peu terni, de la lame d’acier inoxydable qui descend vers sa gorge. Une seule frappe suffira, se dit-il, si le cou n’est pas tranché net j’aurai de toute façon les cervicales écrasées. Il reconnaît la dame, très peu différente, au bout du compte, de tous les autres cinglés assemblés là, venus assister à l’accomplissement du rituel, venus le voir périr. Il se souvient de la voix de la dame, désagréable et chuintante, de l’odeur de croupi et de sueur de ses chemisiers, même son prénom lui revient, Kate, mieux connu dans son for intérieur sous l’identité Dentier Jauni, une vieille peau amie du Naurne, une psychopathe banale, une meurtrière de plus. Les phénomènes que Sernin étudie ont lieu à des échelles minuscules, des temps, des espaces infimes, à l’échelle desquels tout ce qui fait la vie paraît démesuré. La hache s’abat sur lui. La hache s’abat. Sur lui. C’est comme de gésir au fond de la mer. Sernin est cette carcasse de baleine sombrée dans une fosse océanique. Un cul-de-sac sans air, sans lumière, d’un froid insondable et constant, et retenu là par la pression d’une masse d’eau de plusieurs kilomètres de haut, d’un himalaya liquide. Je suis si seul, songe-t-il. Il aimerait que ce soit vrai. Qu’il ne sente pas, partout dans ce désert, le regard scrutateur dirigé vers lui. Sernin n’a jamais réussi à supporter la compagnie. Il n’a jamais compris la facilité avec laquelle les gens interagissaient, l’aisance avec laquelle ils occupaient cette zone d’échange de laquelle il s’était toujours senti exclu, terrain d’entente universel, banalités, usages. Sernin n’a jamais, se dit-il maintenant, reçu une seule information valable émise par qui que ce soit qu’il ait considéré comme son égal. Maintenant il va mourir. On ne peut pas demeurer ici pour toujours. On ne peut pas rester une vie immobile, à retenir sa respiration. On ne peut pas persister dans les ténèbres avec pour seule compagnie un regard qui perce, qui découpe et qui juge. La salle de sacrifice semble le dedans d’un œuf pourri, couvert de plantes putrides, d’algues en décomposition. Elle est éclairée par des lampes électriques ; les ombres que les leds découpent sont bleues et froides. Sernin pense à Vandervelde père, il se demande si le GPS est resté allumé, si des gens de la Sofreco savent qu’il est là, s’ils seront assez rapides pour intervenir entre le fragment de second présent et le fragment de seconde à venir. La lame descend avec régularité, arc de cercle net. Est-ce que, se demande Sernin, je sentirai le contact quand celui-ci se produira ? Est-ce que je m’agiterai encore un peu après, comme on dit que le font les poules, secouées par les influx nerveux de leur rachis ? Que se passera-t-il, dans ma conscience, alors ? Dans sa propre nuit intérieure, le noir bleuté de ses mondes sous-marins, Sernin attend des siècles durant, sans bouger, sans ciller. Il n’a jamais fait que cela, au fond : attendre. Attendre que sa vie commence, qu’elle commence pour de vrai. Et maintenant que tout s’achève, il se demande quel fragment de son existence a eu une quelconque importance. Ce qui a pu se produire produit en lui, pour lui, qui revaudrait la dépense énergétique, l’assemblage de molécules, le grand effort de l’univers à le constituer sujet. Il se souvient de ces soirs où il a voulu mourir. Ses bras se meuvent très lentement dans la masse de l’eau épaisse. Ses poumons brûlent. La surface est à mille fois mille brasses au-dessus de lui. La jeune fille qui est avec lui, tout au fond, semble attendre qu’il se décide à bouger. Ils chantent. Il postillonnent. Ils suent. Dans ce temps sans limite, Sernin voit les défauts de leurs peaux, la banalité de leurs traits, la folie de leurs regards. Aleister, Moustache Jaunie, semble exorbité par l’excitation du spectacle, tout proche maintenant, du sang qui va gicler. Sernin voit la peinture rouge sur le manche de la hache, sur le fer de la hache, et elle luit faiblement. Sernin s’agite, tâtonne, ses mains n’étreignent rien. Son corps entier est douloureux. Le fond de l’eau a disparu. Les battements de son cœur ralentis à l’extrême font des grondements terribles et sourds, des remuements de plaques tectoniques. À quoi bon espérer ? se demande-t-il encore. À quoi bon grappiller encore ces fractions de fractions ? Rien ne s’est jamais produit pour moi qui ait eu la moindre importance. La hache descend cependant. Elle met des heures, des jours, des mois. La hache descend malgré tout. Sernin se meut au ralenti, saisi de poix, collé, tenu. Ça suffit, dit Nisrin. Arrête de t’agiter. Écoute-moi. Le bourreau frappe. Le jour de l’inondation, il y avait des pelures qui flottaient. La cave de la vieille du 13ème était pleine de pelures. Avec l’inondation, elles ont reflué. Gonflés d’eau, les renards ondulaient, s’ouvraient, se refermaient, ballottaient comme des lombrics bombance et de leur ventre qu’on devinait puisque seuls flottait leur dos, un reflux flatulent formait des petites ondes, comme celles de l’orteil trempé timidement dans une flaque sale, terrassé par le froid, aussitôt honteux d’être l’épicentre. Ces renards et ces ours, ces vaches et ces peaux – nées peaux, certainement, avant de le devenir – flottaient, barbotés, dans l’eau boueuse et c’était le hall du bloc, tous ces poils sans chair et d’une certaine façon j’y lisais mon destin alors c’est pas étonnant que Yasmina m’ait poussée dedans pour rire – mon nez louche sur le cuir flic floc d’une pelure déjà sans os – alors c’est pas étonnant qu’elle me finisse que la lame de Mlle Marchal se rapproche se rapproche et d’un coup ça sent l’essence des mobylettes tout ça c’est des cycles ça revient l’essence des mobylettes dessinait des pulsars dans l’eau inondée du bloc quelque chose a bougé sous moi c’était un ballon remontant à la surface comme si ça changeait quelque chose le fond la surface une fois remonté on se rend bien compte en crachant de l’essence – ma peau gardera des plaques – et des mégots de cigarette et des plumes – j’espère des plumes d’oreiller mais je suis pas sûre j’ai senti comme des bouts de viande piqués à la partie dure et ma mère disait tout le temps que la Guadeloupéenne du 9ème élevait des poules – en tout cas tu craches et ça sent les WC et l’essence de mobylette et tu entends rigoler et déjà on parle de foot et d’une marque de fringue quelconque et tu sais, au moment où tu craches par la bouche et par le nez, tu sais qu’au fond, la surface ne change rien. Il y a ceux qui, sur le banc, te regardent d’un œil seulement et colmatent déjà, de la langue, le vide cosmique entre les galaxies véga et oméga. Déjà. Blablabla. Et toi tu surnages parce que tes vêtements pèsent lourd bien sûr comme une personne normale tu penses à te laisser couler et tu vois une truite gonflée ou quelque chose qui flotte gros – peut-être juste un gant de toilette – et ça sent l’humide de derrière les machines à laver de la buanderie et il y a ceux déjà qui crachent ou pêchent des trésors mais les vrais trésors bien sûr comme les Playstations ou les coffre-forts ou ou ou ne flottent pas mais tu es la seule à le savoir et de colère tu tends tes muscles et tu sens que tu as pied mais franchement ça ne change rien tu as envie de tuer Yasmina et là tu vois un canard, un vrai, un mort – non c’est une cane elle est marron – et tu comprends la différence fondamentale entre le fond et la surface la mort de Yasmina et la tienne et tu pleures et voilà ce qui se trame la lame aiguisée de Mlle Marchal se rapproche et je repense à l’inondation du bloc ce jour-là mon envie d’arrêter la vie de Yasmina – qui pourtant porte ses cheveux comme une couronne et fume comme un volcan et ses mains m’enferment dans quelque chose de sombre et chaud pourtant elle seule existe d’ailleurs elle m’a tendu la main et dit « désolée » et finalement bien sûr ce n’est pas moi qui l’ai tuée bien sûr et quand j’ai tourné la tête ce jour-là j’ai vu un canard – un vrai, un vivant – passer à côté de la cane gonflée et l’ignorer pour gober un bout d’éponge qu’il a pris pour du pain et la lame se rapproche Mlle Marchal m’a attaché les poignets – bien fait – et soudains tu es là. Cela nous arrive. Ce n’est pas possible. Tu es mort dans le ventre. Tu m’as cédé la place. Je t’ai tué aussi. Retour en arrière. Quelqu’un me regarde. C’est une hache. Sa lame est lisse. Elle réfléchit les néons. On se croirait chez le dentiste. Mes mains sont menottées mais l’intérieur de la menotte en cuir est molletonné. Doux. L’animal veut vive. On me forcera à ouvrir la bouche. On m’ôtera une dent. Et alors ? Attachée – au cou d’un garrot, aux mains de menottes à l’intérieur doux – j’ai confiance. Mlle Marchal ne me sourit pas. Elle hésite. Éteint la lumière. La rallume. Les néons picotent aux yeux. Les murs sont blancs. Ma chaise : de designer en plastique transparent. Mlle Marchal me fourre un mouchoir dans la bouche. Je la laisse faire. Ouvre la bouche, confiante. Je suis chez le dentiste. Elle me tourne le dos. Elle tremble. Reprends la hache, la soupèse, me regarde, repose la hache, me ferme les yeux. Tu es là. Cela nous arrive. Je ne vois plus la lame. Hors champ. Contre mon cou, peut-être. Qu’elle a déjà tranché, peut-être. J’ai lu qu’on ne sentait rien, la tête coupée. Qu’on continuait de vivre. Une histoire de sang et de cerveau. Peut-être suis-je morte déjà. Mais non, je me sens pisser. Si les connexions nerveuses étaient coupées. Écoute-moi les astres n’ont pas de mécanique. Entends-tu ? Ce n’est pas une foreuse. Ce ne sont pas des boulons. Entends-tu ? Les clés du cosmos ne cliquettent pas. Tu n’es pas le gardien : ce qui se trame t’échappe autant que l’herbe à l’herbivore. Tu distingues les nuances de vert, toutes ses nuances, car tu broutes. Tu es le bétail, Sernin. Le bétail et l’acier des tondeuses. Tu existes par tes dents. Tu es ce que tu débroussailles. La patience des herbes qui attendent d’être cueillies te permet d’être la main qui cueille. Et non. Les astres ne sont pas une mécanique – ENTENDS-TU – mais une musique. Cesse d’écrire la partition, d’être le diagnostic qui échoue. Sois la bactérie et danse avec les astres. La jeune fille, au début, ne parlait pas distinctement. Sernin n’est pas certain d’avoir compris ce qui précède. Puis Nisrin a pris corps et le dialogue qui suit est pratiquement conforme à l’original. Nisrin : œil L’œil exclut les ténèbres. Sernin : Que veux-tu dire ? Nisrin : Que ta démonstration est foireuse. On te regarde. On te scrute. C’est vrai. Bien vu. Donc tu existes. On t’a validé. Et si on te regarde, c’est qu’il fait jour. En toi. Dehors. Les gens sont baignés de lumière et tu lui appartiens aussi. Sernin : Tu veux dire que j’ai échoué à me cacher ? Nisrin : Je veux dire que tu n’as jamais voulu te cacher. Tu t’es laissé cueillir, picorer, épiler. Toujours. Tu as toujours voulu participer à la substance des autres, quitte à les empoisonner. Tu participes de la chair. Tu existes sans jamais avoir eu à le justifier. En elle, par elle, bien qu’imparfaitement. Tu n’aimes pas cette imperfection, mais les astres ne sont pas une putain de mécanique et non elle n’a pas fini de te manger. Tu es des restes. Un plat de gratin. Tu ne t’es pas caché, tu t’es distribué. Sernin : Tu m’emmerdes avec tes explications oiseuses et tes métaphores culinaro-mystiques. Je ne suis pas une particule d’azote. À ce moment, vivre, ça revient à ne pas exister. La vie n’est pas un cycle. Si je disparais, c’est la fin du monde. Voilà. L’existence n’a pas d’autre mérite. Je ne suis pas une vache sacrée, bordel ! Nisrin : OK. Qui es-tu ? Sernin : Je suis Sernin. N : Non, mais en vrai. S : Je suis Sernin. N : OK laisse tomber. – Non reviens. Reviens. Reste. À ce moment, Sernin a l’impression que la jeune fille lui parle allemand ou polonais ou murmure une chanson ou lui prend la main et qu’il n’est plus lui et qu’il n’est plus et soudain, c’est clair. Comme une fulgurance. – Je suis l’eau. Je suis l’océan. L’Himalaya liquide. Et par là, je suis autant – le fond – que la surface, – les ténèbres que la lumière. – Les astres ne sont pas une mécanique je ne suis pas un bidon d’huile à graisser ce sont des ondes je suis une corde – je suis – j’existe maintenant. Libéré de la tension de devenir une unité toute serrée, Sernin se disperse. C’est à ce moment que Sernin se disperse, coule de source. A cet instant précis, très simple à définir : La tête tombe. Mlle Marchal a terminé son geste. Certains gestes sont catégoriques, comme claquer une portière de voiture. Certains gestes sont catégoriques et irrémédiables, comme décapiter une très jeune femme. Mlle Marchal ne pensait pas en être capable, mais l’ordre a un prix, la vie a un prix, la vie a un prix. Et parfois, ce prix est la vie de Nisrin Saïdoune. Le Naurne se referme. Tout s’est passé comme prévu. Définition de l’instant : Nisrin lâche ta main, met les bras le long du corps et ainsi, debout, se laisse ouvrir sa gorge – sa bouche émet un gargouillis – et sa tête bascule en arrière et la cervicale, sectionnée malproprement, paraît blanche dans le rouge de son corps défunt et les astres n’en finissent pas de chanter et toi Rien ne s’est passé comme prévu Nisrin tient sa tête entre les mains. Elle sent, dans ses paumes, la repousse des tifs. La boule de pensée rouge, l’oursin qu’elle est. Tout à côté, le garçon-racine fait une présence chaude. Il a toujours été non loin avec son visage pâle et plein d’ombre, ses cheveux sombres, son air désespéré. Dès la matrice il était là, Nisrin s’en souvient désormais. Côte à côte, les pieds dans le vide, ils regardent les ordures qui flottent dans la cave inondée. – C’est dégueulasse, dit-il. Ce qu’ils ont fait. Comme ils l’ont fait. Ils t’ont amenée, t’ont attirée avec leurs ruses pas fines. Ils ont ricané de te voir les suivre, de te voir te plier. Ahmed disait toujours : elle est gentille, avec son sourire comme ci comme ça. Toi tu entendais nettement : c’est une débile. Tu entendais : elle fait ce qu’on lui dit. Tu n’étais pas bouchée au point d’ignorer, en descendant l’escalier, que ce n’était pas ce que tu aurais dû faire. Que le jeu était truqué. En obéissant ou en te rebellant, ils riraient de toi. L’eau noire, les choses pourries. Et le pire, bien sûr, c’est la présence de Yasmina. Nisrin se balance d’avant en arrière, tout au bord. Elle serre les dents à se péter les molaires. – Yasmina t’as poussée. Yasmina a ri. Ensuite, elle a fait semblant de ne plus y penser. Tu patauges, tu te gaves d’eau. Tu croyais connaître les mains de Yasmina, pourtant. Tu croyais connaître ses bras, ses épaules, son dos. Tu croyais connaître la couleur de sa peau à l’endroit où le bras plie, assez pâle et doux pour laisser voir la veine. Devant tout le monde, elle t’a jeté dans la fosse. C’était fin juin. Le treize juillet, à son tour, elle tombait de la fenêtre. Le garçon-racine parle d’une voix égale et sans la moindre intonation. Il articule les phrases suivantes une insistance de professeur en langue étrangère. – Yasmina est morte. C’est Yasmina qui est morte. Elle a sauté. Yasmina, c’est elle qui a sauté. Qu’est-ce que ça peut te foutre, voudrait hurler Nisrin. Fous-moi la paix. Laisse-moi crever. – Je suis sûr que tu ne te souviens pas du nom de tous les types que tu as démoli. Que tu ne sais même plus comment s’appelait celui qui t’a valu les quinze mois à la maison d’arrêt. Ulysse. Il s’appelait Ulysse. – Je vais encore te montrer quelque chose, continue-t-il, sans prêter la moindre attention aux pensées hurlées. Et, doucement, Sernin écarte les mains de la fille, les empêchant de continuer à palper, à malaxer, à gratter la tête rouge. Plus délicatement encore, il appose ses propres paumes. Sa peau est froide et moite, quelque chose d’inhumain, un gant frais, un steak, un poisson sorti du frigo, c’est bizarrement agréable. Nisrin a envie de pleurer. – Tout est là-dedans, l’entend-elle dire. Toutes ces pièces et toutes ces prisons. Ce coin de salle de bain, entre la chasse d’eau des toilettes et le bac de douche, où tu pouvais te recroqueviller jusqu’à tes huit ou neuf ans et disparaître presque entièrement, cet endroit à toi seule, que personne ne connaissait, et que tu pouvais habiter jusqu’à ce qu’on se mette à secouer la porte et te traiter de tous les noms. Ces cellules de dégrisement, ces aquariums de garde-à-vue, ces stalles pour interpellées violentes couvertes d’imprécations poétiques et ordurières, puant la javel et l’ammoniaque. Ces chambres des foyers, ces chambres de cité, ces dortoirs d’asiles aux couvertures beiges, ces trois cellules toutes pareilles que tu as occupées dans l’aile des femmes. Tout est ici, à l’intérieur, entre ces deux oreilles, les labyrinthes, les murs à lessiver, les fenêtres à frotter, les sols à récurer. Nisrin sent sa mâchoire qui se desserre malgré elle. – Tu ne peux rien détruire de tout ça, conclut Sernin, parce que tu ne peux pas sortir de toi-même. C’est normal. Ce n’est même pas un peu grave. La tête tombe. Le Naurne se déplie. Tout s’est passé comme prévu. Quand tu lèves enfin les yeux, le garçon mort encore un peu là, à la regarder. – Tu es libre. Et puis Sernin s’efface, et tout est terminé. Rien ne s’est passé comme prévu Au printemps, tu prends connaissance de ton environnement, des mesures de ta cage, de la coupe de ton habit. Tu as des vers pour compagnons, des mites pour compagnes. Au printemps, tu espères, tu gémis, tu cribles ta peau de traits de bics, de mots. Tu sèmes ce que tu récolteras. Tu entres dans le cocon. Au printemps, tu apprends à ne plus penser, à ne plus rêver, à ne plus espérer. Tu apprends à cesser d’être ce que tu as été. Il y a des bruits de pas, des va-et-vient, mais personne ne te trouve là où tu es. Personne ne te dérange. Au printemps, tu t’encoquilles. À l’été tu flattes, parfois, le mur chaud. Tu t’étonnes, à la vitre, des choses qui passent, grillées, comme le silence des saisons passées. À l’été tu restes dans le coin à regarder ton monde qui grésille, les particules qui dansent. À l’été tu sues dans ton habit de dermes vieux qui plissent. À l’été, tu récoltes, tu éternues, tu embrasses des choses qui, tu le sais, n’existent qu’au-dehors. À l’été, tu voudrais déjà que tout soit terminé. À l’été, tu attends, encore. À l’automne, tu frissonnes et tu bailles. Une eau lente coule au-dehors, qui ne t’atteint pas. Le monde glougloute. À l’automne, tu crois tenir de l’écorce, des feuilles. Tu réchauffes le thé, cent fois oublié sur la plaque. Le vent, dehors, te tente : viens, sors. Mais tu es trop jeune. À l’automne, tu te dépouilles de quelques-unes de tes couches. À l’automne tu te dénudes un peu et tâtes le monde comme on appréhende un bain trop froid. A l’automne, tu sais que l’hiver viendra, qu’il sera long, dur mais qu’il passera. En hiver, ça te gratte. Tu sens la pellicule durcir et vouloir se défaire, comme une cosse. En hiver, ta peau est devenue blanche de vivre ici, entre quatre murs. En hiver, tes doigts tâtent un corps nouveau, sensible, fragile, de pulpe et de frissons. En hiver, tu découvres que tu as faim et que la lumière te plaît. En hiver, des odeurs de vin vieux, de souche qu’on enfouit, t’enivrent. En hiver, tu commences, lentement, à manger ta chrysalide. En hiver, tu te déploies, tu rampes, te lèves, tu marches, tu pousses la porte. En hiver, tu sors du Naurne. Tu descends du tramway et restes un instant sous l’abri, à regarder les voyageurs se disperser, le véhicule repartir avec des tintements d’avertisseur. Les gens ont l’air lointain et comme ensommeillé de ceux qui savent ce qu’ils font, où ils vont. Tu vois leurs dos, leurs pieds qui s’éloignent. Tu regardes ta montre, puis allumes une cigarette que tu fumes lentement. Le rendez-vous a été annulé. Tu as quatre heures à tuer d’ici au dîner. Sans trop y réfléchir, tu te mets en marche. On appelle ça avancer au hasard. On appelle ça se laisser porter par la vie. Ça fait dix ans que tu n’habites plus cette ville et tous tes repères sont devenus imaginaires. L’actuel quartier Saint-Sébastien est très différent de celui de ta mémoire, bardé de palissades, poussé d’immeubles bas. Il y a quelques années, tu as lu un article sur le réaménagement de la butte et la démolition des tours : il y avait une photo du maire en train de serrer la louche d’un patron de boîte de BTP. Tu n’imaginais pas que ça ressemblerait à ça : des bars à brunchs, des espaces de coworking, un barbier Happy Days. À la place de la librairie et du cybercafé, un immeuble d’architecte accueille un studio d’enregistrement. Les portes sont en verre fumé, avec des logos de couleurs vives en vinyle autocollant. Il ne reste que le mur pour attester qu’il s’agit toujours de le même rue. Celui-ci a à peine changé, un peu moins haut, peut-être, que dans tes souvenirs. Le crépi a été refait. Pour le reste, pas de doute : il enserre toujours le Naurne. Tu le longes jusqu’à l’entrée bardée de plaques de laiton. Cabinets d’avocats, médecins, kinés, conseillers conjugaux, soins ayurvédiques. L’une d’elle retient ton attention. Musée du Vieux Naurne. Tous les jours de 14h à 18h. Visites guidées sur rendez-vous. Tarif unique : 3 euros. Ce qui t’étonne en premier lieu, c’est la porte. Elle est béante. Un peu plus grande, peut-être, que dans tes souvenirs. Tu suis le montant du regard, note le ciel gonflé de nuages gris, la rouille aux gonds qui vient tout juste de reprendre son travail. C’est imperceptible, comme une larme au coin d’une paupière d’éléphant, mais c’est là. Ça nous arrive à tous. Tu passes le seuil. Un poing t’enfonce l’estomac, comme une hirondelle se heurtant à la baie vitrée d’une villa neuve là où se trouvait son logis. Tu cherches où éteindre ta cigarette, ne trouves que la pelle au long manche d’une balayette. Écrases le mégot contre un pavé couleur laiton, alternant ceux en pierre comme des dents en or cribleraient une bouche ivoire, et l’y laisses. Une jeune femme de ménage, fesses dodues mal signifiées par un pantalon de peintre blanc XXL, s’empare du matériel et s’éloigne en chantonnant. Tu ne distingues aucune saleté, pourtant, dans ce Naurne aseptisé, murs blancs comme passés à la chaux. Où va-t-elle ? Tu cherches tes repères des yeux, la cour carrée, le clocher, les ornements de façade, les tags, la girouette, les corneilles. Tout est là et rien n’est à sa place. C’est comme de revoir des gens à dix ans de distance, savoir qu’ils ont dû changer, être surpris tout de même. S’attendre à être étonné mais ne pas savoir que faire de l’impression réelle. Un groupe d’adolescents te dépasse, ils marchent, courent et se bousculent, ils parlent fort, ils vivent ici, y ont grandi. Tu étudies une camionnette professionnelle blanche jusqu’à te rendre compte que c’est celle d’un artisan boulanger. À la place de la maison basse où a jadis eu lieu la fête, il y a maintenant un toboggan peu haut et deux grenouilles à bascule. Le sol est revêtu de faux gravier turquoise en aggloméré caoutchouteux, il absorbe l’impact de tes pas, il l’assourdit. Tu essaies de retrouver la fenêtre de ton ancienne chambre. Le Naurne n’a plus grand-chose de vieux ou de mystérieux. C’est un endroit où exister, où vieillir, où dormir entre deux journées de travail. Certains week-ends, aux beaux jours, sortir le barbecue, les bières. Se plaindre entre voisins proches des nuisances de voisins lointains. Tu suis le fléchage approximatif. Sur la porte de l’aile Degas, la première à avoir été habitée, tu retrouves l’affichage des Amis du Vieux Naurne. 4è d, est-il indiqué. Tu montes à pieds. Croises dans l’escalier un grand rasé qui descend tracté par un chiot hystérique. Ce n’est que parvenu sur le pallier que tu identifies les lieux. Le quatrième droit. L’appartement du meurtre, celui de Livia. La porte est entrebâillée et tu entres sans frapper. Tu n’ignores pas qu’à cet endroit palpitait une lampe transfusée à l’électricité hasardeuse du Naurne (phase / contrephase) et que parfois le visage de Livia te semblait triangulaire, parfois ovale. Dorénavant, une niche vide, blanche, ornée, dans sa vacuité neuve, de poussière à venir. Tu passes dans ce qui était la cuisine et que seul signale, dorénavant, le clac aigu de tes talons passant du plancher au carrelage (on a ôté la cloison éclaboussée de sang). Il y a dix ans, avant le sacrifice, les murs sentaient la peinture mate et le plâtre, dont ils étaient râpeux. Aujourd’hui, l’odeur ramassée, aux relents de réglisse, d’un insecte pris dans la trame d’un halogène poussiéreux, anachronique, te dis-tu, sous ce faux-plafond lisse aux rayons ronds clouant les yeux. Un vestige probablement rapatrié de la librairie, rescapé de l’incendie. Tu déplaces la tige de l’encombrant luminaire. Derrière, une perle de sang, encore, maronnâtre sous l’interrupteur de l’ancienne hotte. À côté, un plan du XVIIe siècle encadré d’or. La Butte S+Sebaftien, lis-tu. Au centre, noir, comme un cancrelat. Le Naurne, complètes-tu. Tu restes là assez longtemps pour que les traits abstraits de la carte se floutent, pour que se superposent, dans ton œil, ces tracés et d’autres plus anciens, à demi souvenus. Les bruits ressemblent beaucoup à ceux que tu entendais jadis dans l’hôpital, comme si les coffrages et les plaquages continuaient de diffuser des échos remontant du fond des pierres anciennes. Le bureau des Amis du Vieux Naurne est désert, vide jusque dans son ordonnancement. Classeurs bien alignés, piles régulières de dossiers, corbeille vide. Un rouleau de papier tue-mouche parfaitement vierge pend du plafond et tremble dans les mouvements infimes de l’air conditionné. Personne ne vient. Le téléphone, sans poussière ni trace de doigt, s’entête à ne pas sonner. Tu n’appelles pas. Tu ressors. La cour du Naurne est semée de jouets : un camion à pédale, des seaux Walt Disney, un cerceau en plastique jaune. Les enfants sont encore à la sieste. Tu n’as pas besoin de lever les yeux vers l’horloge pour savoir quelle heure il est. L’aile Schubert n’a pas changé, elle a vieilli, un peu. La plupart des stores ont été remplacés et une plaque du revêtement de façade a chu. Le bâtiment a l’air moins neuf, cela va de soi, le système de fermeture électronique moins futuriste. Sur le mur qui fait face à l’entrée, tu reconnais la mosaïque ancienne de la salle d’hydrothérapie, petites figures peintes sur carreaux de faïence, ramenée d’Égypte par Friedenfels. Sur la porte qui mène à la cave est indiqué : Musée du Vieux Naurne BASSIN THÉRAPEUTIQUE Et tu te souviens, bien sûr, de ce qu’il y a derrière. Le soleil menace de trouer la canopée granite mais s’abstient. Tu allumes une cigarette, dont l’odeur rassie-tassée du cendrier suspendu, façon mâchoire inférieure d’un triton de fontaine baroque mais dégouttant de cendre, t’a précipité l’envie. Un jeune homme te frôle, passe le sas électrique de supermarché. Tu jettes ta clope et lui emboîte le pas. Le hall a changé d’odeur, plus vivant, plus organique. Le poireau cuit, la cire, de vieux relents de tabac et de vin renversé. Une soufflerie se déclenche. Le type descend. Tu le suis. Il s’adresse au guichet, à mi-voix, comme s’il craignait de réveiller un nouveau-né, et observe ses chaussures pendant la transaction. Et deux cinq. Bonne visite. Passe le portillon. La salle d’exposition sent la vieille cave et le placo. Au plafond, une frise chronologique en spirale, qui s’allume quand on passe dessous et s’éteint ensuite. Siddhartha. Soufisme. Théosophie. Ensuite, dans l’étroit d’un couloir où résonnent quelques rires, comme les trépidations d’une pièce au fond d’un bol d’émail – d’où proviennent-ils ? – des vitrines exhibant sans contexte – cartes cornées et boutons poussoirs d’audioguides avec la mention à venir – un fragment de bas-relief en jade, le reliquaire ébouriffé d’une coiffe de saint Sébastien, des instruments d’aliénistes, pinces coupantes et forets luisant dans la mauvaise lumière plate, habitant une sacoche en cuir, complexe, ayant appartenu au célèbre praticien. Et puis tu débouches sur le bassin. Une musique dramatique se met en route pour célébrer ton entrée. Le jeune homme s’hypnotise à la bouche d’arrivée d’eau, muette aujourd’hui. Les dalles, désormais, sont d’une sécheresse de touareg. Elles sont effectivement noires. Noires comme l’ébène. Comme tu l’as deviné il y a dix ans. Tu veux descendre, palper le fond de la paume, tu ne peux pas. POUR VOTRE SÉCURITÉ, ÉLOIGNEZ-VOUS DU BORD, lis-tu. L’étudiant se lasse et remonte. Il n’y a plus que toi. Et puis la musique stoppe sur son dernier accord. La lumière claque comme une vieille roue de vélo. Le bassin baigne dans la lueur bleue-verte des veilleuses, qui font une nappe à hauteur de hanche, y aurait-il eu des curistes. Tu sais ce qu’il faudrait faire, maintenant, bien sûr. Comme l’insecte au fond du calice de la fleur carnivore : t’agiter vers le haut, te démener, remonter, ressortir. Tu avances d’un pas, de deux. Le coin de la pièce est moins bien éclairé, un angle d’ombre. Tu avances encore. Parfois, c’est pour de faux. Parfois, c’est une araignée qui voile un coin de mur, prétend faire des ténèbres. Parfois, c’est une aile de phalène qui obture la lumière, simplement. On agite les doigts, comme une danseuse de flamenco, et la vérité se révèle. La vérité, c’est un bout de mur normal dans un bout de pièce normale, mais ici c’est un trou dans la maçonnerie. Il n’y a pas rupture, pas de membrane crevée, pas de frontière entre ici et là-bas. Tu fais un pas de plus et ton soulier touche, froid, le béton du tunnel. La seule lumière provient, comme dans ton souvenir, des veilleuses d’un orange très sourd, tous les dix mètres et à certaines intersections. De gros et de moins gros tuyaux courent le long des murs, ils sont tièdes et soufflent. Ce râle continu, profond, est la respiration lente et familière du Naurne dont tu as gardé la mémoire. Tu poursuis. Tu avances. Et à mesure que tu progresses, les odeurs se distinguent. D’abord l’algue acide au nez, puis la vasque croupie, comme de l’urine mais en plus pérenne, en plus rémanent. Et si ce n’était pas les égouts, alors ? Sous tes pas, soudain, froisse ce que tu penses être un vieux magazine. C’est le portrait, arraché à son cadre, d’Alba / Camila. Le palpé de ses cheveux te revient, électrique. Tu t’accroupis pour ramasser. Plus loin, à ras du sol, qui fait comme de la moquette trempée, un tube noir profond. Tu t’approches. Une Maglite. C’est une piste. Tu n’as plus besoin de chercher à t’orienter, où le nord, où la chaufferie, où la sortie. Il te suffit de suivre le semi de petits objets. Bientôt tu ne te penches plus pour les étudier. Un gobelet en carton avec un fond de café séché. Un spray à vitre couvert de poussière agglomérée. Un pilon en pierre à la tête encore sale. Le ventre du Naurne est glauque et gluant. Il est tiède. Tu t’y enfonces encore. Le dernier signe, sens-tu au grouillement dans ton ventre, est une touffe de cheveux humide. Les filaments des lampes peinent, la lumière saigne sans chasser l’obscurité, tu y es, presque, et ta paume, instinctivement, se pose à l’endroit. Autour de la gorge. Ce trait, imperceptible comme l’Équateur. Les couloirs se retrouvent, se rejoignent, nœuds de tuyaux, fusion de voies. Ulysse avait une chaise longue là, juste après le coin. Tu entends avant de voir. Le même bruit qu’il y a dix ans. Le grincement des ressorts, les chocs des pieds qui repoussent la paroi. L’artisan, l’artisane. Tous ces efforts pour en arriver là. Des millénaires d’évolution et toujours les mêmes petites paluches à vouloir réparer les murs, combler les trous. Tire-toi ! Mais tire-toi, putain ! entends-tu gouailler. Tu tournes le coin et te heurtes aux yeux aqueux, au visage de marbre lisse. Ce qui n’a pas changé dans sa physionomie, ce qui inquiète. Le cou est crevassé, les cheveux arrachés laissent voir une boule de croûtes. Le tailleur, dirait-on, a jadis servi à éponger un plein baquet de sang. Des rats, penses-tu, frôlent tes chevilles. Mais peut-être n’est-ce que l’appel d’air filasseux de l’ancienne cage d’escalier. Un clong dans un tuyau. Quelque chose, quelque part, déglutit. Mademoiselle Marchal, dis-tu à celle qui ne peut te reconnaître. Elle regarde à travers toi, longtemps. Ses yeux sont deux billes vides, deux planètes. Mais quand elle ouvre la bouche pour te parler, tu voudrais ne pas être capable de voir ce qu’il y a au-dedans. Tu aimes être capable de voir ce qu’il y a au-dedans, y baignes un instant, autorises un sourire hausser tes lèvres, vers la droite. Le clang cesse et le silence est comme deux oboles sur les paupières d’un mort. Ah, dit la bouche. Ah. C’est toi. Enfin. Toutes les lumières, il te semble, se sont éteintes sous la terre. Ne reste que le filament en surplomb, qui vous tient, vous unit, elle et toi. Que s’est-il passé ? geint-elle, accroupie. Dis-moi. Ich will es Ihnen erzählen, acquiesces-tu dans ta nouvelle langue.