#2 « Le Naurne
Sernin

Jean-Louis serait du genre à avoir des survets de sport noir or, de grosses Puma aux semelles fluos, une gourmette en argent. Au boulot, il porte toujours un gris, et des pompes de sécurité qui le grandissent encore.

Il ne regarde pas les gens dans les yeux quand il parle. On dirait qu’il a honte de son accent ou du léger zézaiement.

Jean-Louis n’habite pas au Naurne, pas même dans le quartier ; il a fait construire en périphérie, vit avec sa femme (sa femme est enceinte). Quand il est de nuit, il ramène Melchior avec lui, un dogue argentin croisé boxer. Un gros morceau, trapu, tendu.

Sernin n’aime pas beaucoup les chiens et Melchior n’aime pas beaucoup Sernin.

— Le truc c’est d’occuper le terrain, montrer à tout le monde que tu es là. À Vandervelde, aux coprops, aux autres. T’as beau être seul et eux… Bon. Moi ce que je fais. Je tourne le plus d’interrupteurs possibles, j’allume les lumières. Dans presque tous les bâtiments tu as accès au tableau électrique, tu peux contrôler d’un seul endroit. Je fais briller les apparts vides, les couloirs. Ça ne sert à rien, mais ça change tout. C’est psychologique.

Par-dessus le mur d’enceinte (briques écaillées) on voit le damier des balcons ; des vélos attachés aux grilles, du linge sur les séchoirs géométriques et les pleines lunes, répétées, des antennes satellites. Le mur sud borde le quartier. Le Naurne et les barres se regardent.

— Ne lève pas la tête. Il y en a toujours un ou deux dans les coursives ou aux fenêtres pour nous regarder faire. Ils font le guet. Pas la peine de montrer que tu les as vus. Marche sans te presser, prends tout le temps. Ça veut dire que t’es là et que t’as pas peur.

Melchior renifle une brique. Gravillons et souillures anciennes.

— Peur de quoi? continue Jean-Louis, comme si Sernin avait parlé, comme si ses pensées s’exprimaient à voix haute. Pense un peu où ils vivent, comment, et ce que la Boîte fait sous leurs yeux. Avant, le Naurne c’était à eux, un terrain de jeu, un lieu public. Maintenant: un coffre vide. C’est manger un sandwich devant un affamé. À moitié, aux deux tiers vide, eux entassés dans leurs clapiers. Les jeunes sont jeunes, ils sont cons, ça bout… Faut juste pas broncher, ne pas montrer de faille, les décourager de passer le mur, venir casser, salir, je sais pas. On est là pour ça, c’est tout. On doit tenir le mur.

Ils longent encore, tournent au coin. Les immeubles disparaissent. De l’autre côté, maintenant, il y a l’avenue et la basse des autoradios.

Les bâtiments du Naurne changent d’aspect en fonction de l’angle de vue.

— Il y a des boulots pires. J’en ai fait des pires. Tu as une copine?

Sernin essaie de repérer, dans un bras du fer à cheval, les velux de sa chambre. Il n’est pas sûr d’être du bon côté, sans doute le bâtiment est-il symétrique. De gros nuages, d’un gris presque bleu, glissent dans les reflets du verre.

— Il faut te trouver une occupation pour ici. Quelque chose à te mettre dans la tête, à cogiter. Les rondes de nuit, c’est une plongée dans le vide. Pas pour te faire peur. Tout le monde ne tient pas. Essaie d’être préparé.

Sernin répond quelque chose de vague, de rassurant. Il pense à ses recherches, à la propagation du son, aux accidents de surfaces, à tout ce qu’il lui reste à faire.

Dans le carré qu’il scrute tandis que Jean-Louis fume, il croit distinguer à nouveau une silhouette immobile. Un reflet de ciel presque en entier la brouille. C’est comme fixer une étoile fragile qui s’efface à mesure qu’on la regarde.

— Est-ce ma fenêtre? demande-t-il, trop bas pour être entendu.

Quand il baisse les yeux c’est pour rencontrer les iris jaunes, résigné, du chien de garde.




sujet: Re: publis en ligne
de: m.dacosta@XXXXXXX.edu
pour: s_masse@gmail.com

Euh, salut.

T’étais où? Ca fait presque 3 moi que t’as pas donné de nouvelles. Bureau vide, appart désert, numéro de portable en rade et tes parents qui me racontent genre que tu as bougé pour le boulot ce qui m’a un peu étonnée vu qu’il était convnu que tu reprenais le poste de Charles au labo à la rentrée.
C’est quoi ce bordel? Je me suis inquiétée, figure toi, et si je n’étaits pas aussi soulagée d’avoir
de tes nouvelles je t’aurais envoyé chié. On ne peut pas traiter les gens comme ça, Sernin, merde ! Enfin, tu sais que je suis une bonne poire, alors… En tout cas, dis moi ce qui se passe, tu veux bien? Juste pour me
rassurer. Tu sais que tu peux me parler.
Bon, j’arrête et je répond à tes questions.




Selon Sernin :
>
> Hello,
>
> Je n’arrive plus à accéder aux numéros de Science et de la PRL par le
> proxy de la fac (mes login et pw ne sont pas reconnus). C’est le serveur
> qui est en rade chez vous ou c’est ici que ça merde? J’ai peur que
> Lorrain ait profité de mon absence pour me sucrer l’accès. Tu veux bien
> vérifier ça?




Ben, comme tu avais juste disparu, oui, Lorrain à effacé ton accès.
Je lui ai pas dit que tu avais refait surface d’ailleurs mais lui aussi il Mérite une explication, tu crois pas? Bon, comme je suis trop bonne, je t’en ai refait un:

login = serninm
password = myriam




>
> J’espère que tout va. Bisous.
>
> Sernin




ca va comme ci comme ça. Enfin, j’auaris préféré t’en parler en vrai. Tu as toujours mon numéro au fait… Donnes moi de tes nouvelles. Tu es où? Qu’est-ce qui se passe? Ok?
Tu me manques.

Bisous.
M.








Sernin a commencé sa cartographie. Mentalement, sans prendre de notes. Un index des autochtones, leurs us, leurs parcours.

Ceux qui partent bosser avant sept heures, ceux qui arrivent à huit, les visites des chefs de chantier en fin de matinée, costumes cravates et casques blancs. Les agents d’entretiens et les autres qui bossent sur place. Les enfants. Les ombres du petit théâtre.

On marche vite jusqu’au portail, pressés de quitter les murs trop hauts, les couloirs trop longs. Au retour, on traîne des pieds. Le Naurne a une masse. Sernin, souvent, est seul à rester immobile, malgré la force d’attraction.

Quand il ne travaille pas, il choisit le haut d’un perron, devant un bloc en réhabilitation. Il tire une chaise, sort un livre et un trois quarts de Pils. Il ne pense pas à grand-chose. Il fume. Il regarde.

Un bras de grue qui tourne.

Le créneau d’un monospace entre deux palissades.

Sernin n’attend pas. Pas exactement.








Elle passe dans un bourdonnement léger, les écouteurs invisibles sous ses cheveux lâchés.

Il y a quelque chose. Quelque chose de touchant dans son profil. D’émouvant. Un souvenir lointain, palpitant.

Sa peau est d’un brun incertain. Ses yeux ne fixent rien. Ses lèvres.

Sernin ne sait pas où elle habite. L’a vue rentrer dans plusieurs bâtiments.

Elle n’a pas d’horaire.

Il aime le crissement des graviers sous les semelles de ses baskets usées. Les revers de ses jeans. Le grésillement croît puis s’éloigne. Des mèches noires, noires, balaient encore ses épaules.


— Bonsoir, dit-il, une fin d’après-midi.

(il l’a vue venir de loin)


(n’a même pas fait semblant d’ouvrir son bouquin)


(l’obus de bière est vide, l’humidité remonte)


(elle avance, n’entend pas)


(il fait un geste)



— Bonsoir, dit-il encore.

— Quoi?

(elle s’arrête: sous la frange, les sourcils sont redessinés)


(l’œil est noir et comme opaque)


(on dirait un œil de caméra, pense-t-il, un œil-miroir)



— Bonsoir. Je suis Sernin. Je suis vigile. Je suis là depuis dix jours.

(des petites rides aux coins des paupières)


(aux coins des lèvres)


(un visage éreinté, inquiet)


(triste)


(non: absent)



— Je ne comprends pas.

(un accent très marqué)


(les mots en vrac dans la bouche)


(le son qui ne cesse, dans ses oreilles invisibles)


(elle ne comprend pas)




Elle s’appelle Camila, Camila Ortega, et elle vit tout près de lui, même bâtiment, même étage. Il le saura après-demain et ça fera marrer Jean-Louis:

— Elle est foutue comme une planche à pain!



Quand Sernin ne bosse pas il observe.

Il cherche à comprendre.
























Portatif Protection de Travailleur Isolé

En cas de détection de perte de verticalité, d’absence de mouvement ou d’appui sur le bouton SOS, le portatif PTI envoie un signal au récepteur radio. Ce dernier donne aussitôt une impulsion au transmetteur qui déclenche la numérotation téléphonique.

D’une puissance de 4W, le portatif est compatible avec tous les réseaux radio traditionnels. Son mode PTI – perte de verticalité – est paramétrable, avec par défaut:

– 30 secondes de pré-alarme sourde

– 30 secondes d’alarme sonore

– envoi du signal d’alarme radio puis passage en mode cyclique: émission automatique 10 secondes / réception automatique 10 secondes / balise sonore 10 secondes… jusqu’à arrêt de l’appareil

Le récepteur radio est muni d’un décodeur pouvant distinguer l’alarme volontaire (bouton SOS) de l’alarme de perte de verticalité. Il commande 2 sorties « contact sec ». Ces 2 sorties peuvent être raccordées au transmetteur et/ou à des équipements de signalisation tels qu’un gyrophare ou une sirène.

Le transmetteur téléphonique est équipé de 8 entrées et permet de programmer jusqu’à 6 numéros de téléphones. Il est sécurisé par une batterie de secours et un système d’autoprotection.








Il n’y a pas de règle






pas de trajet à suivre pour les rondes




la seule chose c’est de ne pas






cesser d’avancer




de marcher.
























Le bipper, de temps en temps, souffle.
























Il ne fait pas vraiment nuit:




carrés de lumière chez ceux qui ne dorment pas




rose des lampadaires qui surplombent l’enceinte




minuteries




bleu des néons automatiques






qui s’allument en cliquant à mesure qu’on avance








et s’éteignent










derrière vous









et puis

la maglight



pour les paliers aux culots vides, aux ampoules mortes.


Dehors il fait marine, indigo


avec des brumes roussâtres au-dessus de la ville.

Dedans ça sent le plâtre

le lino vieux

les peintures

l’eau infiltrée

l’acier

la poussière chaude.
































Le bipper souffle, crachote de temps en temps.
































Il n’y a rien à faire
































simplement
































marcher































avancer































allumer































éteindre































montrer aux habitants qu’on est là






























montrer qu’on veille sur eux.






























Derrière les barrières de chantier il y a

des tas

informes:
































matériaux






































ou rebuts
































ou machines
































des choses à bâtir
































à détruire.
































Le bipper crachote, souffle comme une respiration encombrée.








































La ronde durera, encore, deux heures cette nuit.








































Au-delà, sans doute


on dort


on rêve


on baise


on se lave


et regarde la télé


on écoute de la musique


boit du whisky


lit un magazine.










Tout autour,
on se contente de marcher.
































Éclats jaunes dans les flaques, au-dehors








































reflets de filaments dans des vitres opaques








































barrées de scotchs blancs.
















































Le bipper souffle, toussote. Cliquette.
















































Lumière.
















































Lumière.
























































Nuit.
























































Lumière.
























































Nuit.
























































Ce matin, dans le drain bouché de la baignoire,

il a trouvé un paquet mousseux, puant, de cheveux collés,

fils longs, épais et noirs.


Il regarde la porte condamnée sur le mur d’en face.


Il rince l’émail.

































Nisrin

* Produit de corrosion (hydroxyde de fer) de couleur brun orangé qui se forme sur un métal ferreux exposé à l'air humide.

Une corneille

Une corneille

* Molt estoit riches li haubers… N'onques n'i pot coillir reoïlle. Chrétien de Troyes. 1170. Le dictionnaire me donne la date d’apparition du terme «rouille», mais je ne sais plus quand elle est apparue. Sûrement à l’automne, lorsque cette vasque qu’est le Naurne s’est bien gorgée d’humidité. Ou peut-être au printemps, lorsque l’oxyde même prend vie. Car c’est bien cela, le fond du problème: élargir la définition de la vie. Le domaine du vivant ne saurait s’y résumer. Ce n’est pas tout. Contrairement à certains des nôtres, je ne suis pas d’avis qu’il y en a trop peu. Mais je ne me résous pas à ce que ça soit tout. C’est une question de point de vue, n’est-ce pas? Et cette rouille, visible à l’œil, âpre au doigt, âcre sur la langue… Plus on parcourt le Naurne, plus on s’y perd, plus l’apparence de la vie se fond dans quelque chose de plus… Mais je m’égare. Le fait que je ne me souvienne pas de la date de la première oxydation me chagrine. Non tant parce que les métaux nous tiennent à cœur (et surtout à l’esprit) qu’en ce que cette faille démontre la futilité de notre travail de mémoire. Nous classifions, répertorions, cataloguons, consignons. Et un détail aussi simple nous échappe à jamais. Notre entreprise n’est-elle pas trop ambitieuse ? À vouloir tout appréhender, tout contrôler. Diagnostiquer.

Vous vous perdez souvent?

Quelqu’un me regarde

Je l’entends FEULER. Je sais. On dit pas FEULER pour les corbeaux corneilles. Ils passent des documentaires, en prison. On dit FEULER pour

Il Elle bat des ailes, mais reste là. Accrochée à la poutre, suspendue à l’envers. J’ai l’œil fermé – il est tôt – mais je l’entends. Il Elle FEULE des plumes. J’attends que le réveil toqué tinte – un réflexe – et j’ouvre l’œil.

Par la fenêtre – simple vitrage martelé ; ne s’ouvre pas ; coincé de rouille*, salpêtre et moisissure – je le la vois déformée et je l’entends cabossée. La vitre prisme tord ses maigres pattes, malaxe les plumes étanches – dedans, il n’y a que du noir.

Je me lève vertige. Je me hisse nausée – un matin de plus – et par la fenêtre obstinément fermée, je

Les ailes mosaïques se déplient. Le corbeau La corneille pixellisée pousse, de bourgeon de corbac en fleur de corbac [envole-toi, putain, t’attends quoi, envole-toi] mais se referme et se ratatine. La fenêtre est coincée. Le corbeau La corneille ne part pas. Je travaille au Naurne.

Comme en prison, l’idée que l’oiseau s’envole me tord le larynx.
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire-toi
























tire
























En prison, les vitres sont claires. Je voyais mes corbeaux corneilles solides. Les barreaux donnaient des tranches verticales de ciel et de bestiole, mais tangibles. Au Naurne, j’ai de la bouillie de volatile carrelée qui feule et qui pourrait très bien être un CHAT noir ou un sac en pastique noir ou un museau de cynocéphale noir ou

Casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi-casse-toi

Je ferme les yeux. Il Elle partira peut-être. Et moi

Comme en prison, l’idée de partir me tord le larynx.

Je ne vais pas mettre un verrou à ma porte, mais…

Je ne vais pas murer ma fenêtre, mais…

Donner un coup d’aile. FEULER. FEULER.

Je rouvre les yeux.

La forme noire fleur machin tressaute toujours sur le banc de fenêtre.






















Salut Ahmed,
T’as bien reçu mon mail? Je suis pas sûre que ça marche. Sinon tout va bien. J’ose pas sortir mais bon. Le temps que ça se tasse.

Ça pue. Pas autant qu’en prison, mais quand même. Ça ______ ! Au début, je croyais que c’était juste _____, que j’avais chopé un _____ en cabane. Mais non. Ce matin, la _____ latina névrosée est venue me voir. Comme si je pouvais claquer des doigts, et hop !

Je voulais lui dire d’aller voir le vieux con, mais sur le coup, son nom m’est pas revenu. Ça fait trop longtemps que je l’appelle comme ça, ce _____.

Bon, j’y vais.
Dis-moi si tu reçois mes mails.

N.


























00:01:42:11 00:01:44:11
Le sujet entre dans le champ. Elle passe l’aspirateur.

00:01:49:12 00:01:50:16
Mme ______ s’approche du sujet et s’arrête à côté. Le sujet continue de passer l’aspirateur.

00:01:50:20 00:01:51:20
Mme ______ lui touche timidement le bras. Le sujet éteint l’aspirateur et se tourne vers Mme ______.

00:01:51:24 00:01:53:10
Mme ______ (hésitante):
Vous n’avez encore rien fait pour les égouts?

00:01:54:01 00:01:55:06
Le sujet décoche à Mme ______ un regard incrédule.

00:01:55:10 00:01:57:02
Mme ______ (gênée):
Vous parlez français?

00:01:57:16 00:01:58:22
Le sujet:
Oui. C’est obligatoire pour passer le diplôme de femme de ménage – égoutier.

00:01:59:02 00:02:00:18
Les deux femmes se regardent sans parler.

00:02:08:23 00:02:11:01
Mme _____ se gratte le bras.

00:02:11:14 00:02:13:15
Un rayon de soleil en provenance de la fenêtre de l’entresol éblouit le sujet. Elle protège ses yeux de son avant-bras.

00:02:14:03 00:02:19:14
Mme _____ se tourne pour regarder par l’ouverture.

00:02:19:20 00:02:22:01
Une forme noire obstrue la vitre. Seuls les néons éclairent le couloir.

00:02:24:05 00:02:28:24
Mme _____ (bégayant légèrement):
Ce n’est pas à vous qu’il faut s’adresser…

00:02:29:11 00:02:31:05
… Désolée…

00:02:31:12 00:02:33:21
… Je vous laisse travailler.

00:02:34:00 00:02:37:09
Mme _____ part.

00:02:37:17 00:02:38:17
Les néons s’éteignent.




Ulysse marmonne.

Il baragouine encore sur jJésus. Il répète. Son job, à part puer et me baratiner, c’est parler de jJésus dans le métro. Il dit que les gens le regardent jamais direct mais dans la vitre. Moi je le regarde direct, mais à la fois, il me parle pas de jJésus. Peut-être à cause du voile île-slam-hic [il prononce bizarre].

Quand il me voit, il s’arrête et sourit. Il a plein de dents pourries.

Il s’appelle pas Ulysse, bien sûr, ou peut-être que si mais alors quelle coïncidence comme disait Gisèle-je-dis-ça-au-second-degré [elle pensait que je comprenais pas le second degré, peut-être à cause du voile, mais c’est une autre histoire].

Bref, je l’appelle Ulysse.

Il fait du slam avec jJésus dedans et le vend pour presque rien dans le métro. Le slam s’achète. Tout s’achète, maintenant, ma petite. Je suis pas petite. Je fais 1 m 68 ils l’ont dit en prison. Ils mesurent tout. T’avais une cellule au carré? Non, en rectangle. 2,20 x 4. C’est eux qui te l’ont dit? Non, j’ai mesuré.

La porte?

2 x 0,60.

La salle de bains?

1 x 1,50. C’était juste un coin WC-lavabo.

Le lit?

2 x 0,80.

La fenêtre?

1 x 1,50.

L’armoire?

0,50 x 0,50.

Ils t’ont rendu cinglée.

Ulysse me prend toujours la tête. Je suis là, à décrasser pour les riches qui veulent habiter le Naurne quelle idée. Je dois les débarrasser de toutes les merdes de pigeons insectes clochards et brosser le sol briquer le pont comme un mousse, d’après Ulysse. Depuis que je l’ai engueulé parce qu’il m’appelait Fatma, il m’appelle le mousse. Un mousse à voile. Ah ah. Ça le fait crever de rire. Un mousse à voile qu’est à vapeur. Ça le fait cracher de rire.

Il fume trop. C’est pour ça qu’il baratine les gens avec jJésus. Pour s’acheter des clopes. J’ai très peu de dépenses, sinon. Tout s’achète. Tout se vend. Je suis là à trimer à briquer, comme il dit, à décradifier les riches à badigeonner les couloirs d’antibactérien, d’antimicrobien, d’anti-infectieux d’antirouille* et il me baratine. Lui. Crasse humaine. Bactérie à pattes. Il me suit. Il compense.






NON AUX CENTRES FERMÉS
Tu t’accroupis.

Tu poses la bouteille de WHITE SPIRIT par terre.

Tu étends les bras.

Tu tournes la tête pour voir si on te regarde.

Tu reprends la bouteille te relèves tritures le bouchon.

Le bouchon grince.

Tu veux la boire, peut-être? Boire du WHITE SPIRIT au goulot?

Non.

Tu la ranges dans le sac.

Tu reviens sur tes pas. C’est bien là.

Tu ressors. La lumière t’aveugle. Tu masses tes yeux.

Tu lis encore NON AUX CENTRES FERMÉS et tu marches le long des murs en comptant tes pas.









Dans une flaque dans un couvercle de compteur en alu dans une fenêtre fumée côté riches dans une vitre de camion de chantier.

Mon nez.
















Mes yeux.
















Mon menton.
















Mes sourcils.

J’arrive pas à les regarder dans l’ordre. J’arrive pas à les regarder ensemble.















































Respire.








Ferme les yeux.








Respire.








Ouvre les yeux.

Mes yeux. Mon menton. Mes sourcils. Mon nez.

En prison, on se voit presque jamais. On nous regarde, mais on se voit pas. Ils interdisent les miroirs pour qu’on se taille pas les veines, m’a prévenue la taularde de la 115.

La taularde de la 115 s’est taillé les veines.

J’étais bien placée pour le savoir.

Je créchais dans la 117.

Les lavabos communiquent.

Elle s’est taillé les veines sans miroir. Elle s’est pas regardée faire.

Quand je me vois je m’ignore je me snobe je me déteste c’est quoi ce nez trop grand pour mieux te sentir mon enfant c’est quoi ce front trop blanc pour mieux t’éponger migraine c’est quoi cette bouche pour mieux

C’est quoi cette flaque qui me reconnaît pas putain pourtant c’est pas compliqué c’est moi Nisrin

Les années en prison, ça compte pas. C’est du vide c’est du blanc de la poudre du renflement.

Pourquoi en sortant je suis plus pareille?

Alors je casse le miroir de ma chambre. Plein de bouts avec plein de formes. Et brillants. Partout sur la faïence entartrée. Partout dans le lavabo la grosse baignoire ridicule. Partout avec un peu de sang. Encore en gouttes – goussets – petits sacs rouges bombés.

La taularde morte de la 115 me mate dans un bris de glace en forme de virgule, plus grand que les autres.

Je le prends. Je pose la pointe de la virgule sur ma cuisse. Je la reconnais, cette peau. Je l’ai emmenée en prison et je suis ressortie avec.








































La pointe s’enfonce.
















































Et dehors