#3 « Le Naurne

Les pleurs le réveillent à peine avant sept heures.
La nuit tombe. Les cartons de livres encore scellés
sont violets dans ce qui reste du jour.
Les chiffres bâtons du radioréveil clignotent.
Sernin tend l’oreille. Les pleurs sont nés de son rêve
et se mêlent aux souffles, aux craquements du Naurne.
Avec le froid, tout condense, les ferronneries, les bois, les pierres mêmes. Sernin a rêvé d’un effondrement en sous-sol et d’un homme qu’il connaît, qu’il n’a pas vu depuis dix ans
et qui essayait de lui dire quelque chose
malgré le sang qui coulait de sa bouche.
Du bout du pied il tâte l’air au-dehors. Les radiateurs râlent et sifflent, chauffent pourtant. L’affichage passe à 19:00. Jingle, titres des infos, Sernin doit se lever pour éteindre.
Il se lève. Éteint.

Sernin croit que Camila habite de l’autre côté de son mur.
Il imagine son studio en miroir, la salle d’eau face à la sienne. Il devine des voix, des bruits de pas ou d’eau qui coule.
Une nuit, en sortant des toilettes, il a vu une femme
dans le couloir, en chemise de nuit, cheveux en bataille.
Ses pieds étaient nus, elle avait passé la porte voisine.
Il faisait très sombre. Il sait mal ce qu’il a vu, en réalité.
Sernin s’étire. Il n’allume pas, s’habille dans le noir.
Il sait où est tout ce dont il a besoin. Prend le trousseau,
la lampe torche, la radio avec dispositif homme-à-terre. Sernin est en bas à et quart.



— Comment ça va ? Ça va ? T’as l’air défait.
Jean-Louis allume sa cigarette au cul de la précédente.
Il a enlevé ses gants de protection
pour serrer la main de Sernin.
— Je me réveille. Mes cycles de sommeil sont un peu…
— Je connais. Tu vas t’y faire,
c’est une histoire de semaines.
Jean-Louis a des mouvements de tête inquiets.
Il scrute autour de lui.
— Tout se passe bien ? Pas de nouveauté ?
— Je sais pas. L’impression que des extérieurs ont réussi
à pénétrer. Ils ont des clébards. Melchior sent des trucs.
— Il est où ?

Jean-Louis laisse tomber la sèche
à demi consumée et l’écrase d’un plat de rangers.
— Ça doit être une chienne…
J’espère qu’il passe du bon temps.

Le vigile soupire, affaissé un peu, il va pour s’en aller.

— Si tu le trouves, mène-le à la cour ouest
et ferme la grille. Je viendrai le prendre demain.
— Okay. Okay, bonne soirée.
— Toi aussi. Bonne nuit.





Jean-Louis s’en va, tête dans les épaules.
Les ronds des lampes dessinent sa sortie en pointillé.

De ce côté des murs, Sernin est maintenant seul. Les fenêtres sont des écrans vides. Ses pieds marquent un tempo arbitraire. Sa radio crache. Il tourne. Pas de nouveau graffiti. Pas de vitre cassée, d’issue forcée. Dans le grand hall, sa ronde sonne, froissement de bâches plastiques. Au-dessus, des escaliers se perdent dans le noir. Ascenseurs désaffectés. Sacs de plâtre. Gaines électriques. Et puis, dans la porte coupe-feu d’une sortie de secours, un coin d’acier au niveau de la gâche, qui empêche le ressort de jouer. Sernin tire. Ça s’ouvre sans un bruit. Le mouvement enclenche les néons, qui s’allument en cliquetant. Un couloir d’accès, puis un escalier de béton cru, colimaçon vers les étages, les profondeurs. Le groom referme le linteau, la calle bloque le verrou. La radio tousse. Sernin écoute. Il reconnaît très vite le chlong chlong. Quelqu’un, à peine plus bas, marche dans l’escalier en retenant ses pas. Sernin tape dans ses mains, détonation sèche. Comme il s’y attendait, les bruits paniquent, accélèrent, dolonk dolonk. Il se lance derrière. Bientôt : plus rien.
Deux volées de marche au-dessous il n’y a plus de lumière. Balai de la Maglite sur les marches. Sernin n’est jamais venu jusqu’ici. Il continue de descendre. Troisième, quatrième niveau de sous-sol. Il commence à faire très chaud. L’escalier s’arrête. Un tunnel. Les rais de la torche éclairent de gros tuyaux parallèles. La lumière peine, blanc gris, formes indécises. Silhouette, un bref instant, à vingt ou trente mètres.

— Vous ! Arrêtez !


Pas d’écho. Le faisceau tremble. Ce qu’il y avait à voir
a disparu. Sernin avance, mesuré. Nouveaux bruits de pas.
On court devant lui. Il court aussi. Un coude.
Un second tournant. Un carrefour. Le bipper bipe.
Sernin hésite. Ça continue tout droit, sans doute.
Peut-être devrait-il donner l’alarme.
Remonter.
Les tuyaux ronflent, très grave. Un cliquetis, de temps
à autres. On n’est plus sous le bâtiment principal,
la cour peut-être, le mur d’enceinte. Sernin éclaire
à droite, à gauche. Essaie de deviner par où il doit aller.
Puis prend tout droit.
Des grilles métalliques doublent le sol irrégulier.
Les parois sont plus proches, les plafonds bas.
Des vapeurs brouillent la vue à dix mètres, l’humidité.
Sernin croit entendre des voix.
Non : une voix, qui monologue bas. La galerie part en biais,
débouche sur une salle haute. De longues machines,
des fourneaux peut-être, des compresseurs.
Ce n’était pas une voix,
mais un geignement, un sanglot.

— Qui est là ?
Sernin se dirige au bruit.
Un puits peu profond, contre le mur opposé,
trou d’un regard sanitaire. La torche accroche
des pupilles rouges. Melchior écume. Il pleure.
Se débat sans parvenir à se tirer de la fosse.
Sernin a un mouvement de recul.
Cette odeur.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
il chuchote, trop bas pour passer les plaintes.

Ne comprend pas pourquoi le clébard ne se barre pas.
Approche pour voir, pour savoir.
Sernin devrait utiliser la radio, appeler du secours.
Il se penche. Le chien s’est cassé les griffes
à force de racler le béton. Pas mal de sang
en fond de fosse. Ne peut plus tenir le rebord.
Un os de l’épaule saille, blanc ivoire dans l’éclat cru des leds.
Une patte avant tremble, l’autre pend.
Il y a un marteau, juste à côté, sur le rebord.
Dans le dos de Sernin, une porte métallique
se ferme dans un raffût terrible.

ATELIER D’ÉCRITURE AVANCÉ
ANIMATEUR:
Solange Gestratz
DATE: semaine 18
NOTE:
SUJET: Un souvenir. Rappelez-vous une première fois et racontez. Utilisez le terme « je me souviens » pour ponctuer le récit.
NOM DU DFG: SAIDOUNE, Nisrin

Je me souviens.

C’était la semaine de la grève. Les chiottes puaient.
La fille de la 115 n’était pas morte.
Elle n’avait pas encore coulé rouge dans mon lavabo.
Au contraire: mis sa sono trop forte.

Je me souviens qu’il y avait du soleil. L’ombre de ma tête
au cou droit crâne rasé – parce que – tremblait sur le mur.
Avec mon ombre – au même titre – j’étais projetée
DESSUS LE MUR qui vibrait à cause de la sono.
Je regardais cette ombre – je me souviens –
qui n’était pas un reflet mais une marque, et…
Une marque comme une empreinte de sabot.
Celle dans les livres de connaissance de la nature pour gamins j’ai toujours rêvé de voir une empreinte de sabot de biche en forêt – faire un moulage gris dedans – mais je ne suis jamais sortie en forêt parce que mon père ne voulait pas ne pouvait pas lire les demandes d’autorisation parentale et je n’ai jamais vu de forêt ni de biche ni d’empreinte de rien.

C’était la semaine de la grève les chiottes puaient
je me souviens je m’imprimais là. Dans le soleil. Par le soleil.
Sur le mur qui tremblait à cause des basses de la voisine. Complètement noire.
Je me suis mise à vibrer aussi, par contamination.
Ou alors j’étais vraiment sur ce mur
– rien qu’une tache –
ou alors j’étais carrément le mur.
Comme c’était la grève, il n’y avait pas atelier de couture. Aucun risque que je me perce le doigt à coup d’aiguille.
Ni atelier d’écriture. Aucun risque de rien.
Mes doigts ne saignaient pas de ne pas coudre
– je les perce toujours pour couler rouge
et que la contremaîtresse (la madone, on l’appelle)
me crie avec ses yeux de bulldog racé mais triste
que c’est pas grave j’ai qu’à pas coudre
– et mes doigts brûlaient de ne pas écrire.
Et je n’avais pas de papier.

C’était la grève. Cour interdite. Sport interdit. Plus de papier.

Alors j’ai écrit sur le mur. Sur moi, en fait. Sur mon ombre et à côté. En noir. Comme si l’encre, je le puisais dans moi-noire. Comme si je trempais ma plume dedans moi-étalée sur ce mur et débordais de cette tache-mon-corps pour écrire.
Et ce tatouage de moi s’est étiré. Et j’ai écrit sur tout le mur.
Comme il vibrait un peu à cause de la sono trop forte de la future morte – 115 autour du gros orteil – mes lettres ressemblaient à des hiéroglyphes.

De loin, ça n’avait pas l’air tenace. Plutôt une lèpre de peau.
De loin, ça faisait penser à une maladie, pas à une histoire.

Pourtant, c’était une histoire.
Une histoire de mur plutôt courte.
Pourquoi j’y pense aujourd’hui?
À cause de mon sang rouge sur le drap blanc.
L’histoire était simple.
Elle racontait l’évasion d’un lynx du zoo.
Je me souviens.
Un lynx. Ou un couguar. Un lynx ou un couguar feule.
Il longe un ravin, qui devient une palissade,
qui devient un mur, qui devient des barreaux devant rien. Quand le mur devient des barreaux, le lynx s’arrête et feule et me regarde. Je suis dans le rien. Je suis dehors.
Lui dans une cage, dans un zoo. Pour une fois, je ne suis pas dans un zoo dans une cage. C’est le couguar.
On se regarde un moment et il retourne dans son faux territoire. Avec un faux ravin qui se transforme
en vraie palissade.
Je me souviens.
C’est la première fois que mon père m’autorise à participer
à une sortie de classe. Il a choisi le zoo. Comme s’il savait. Comme s’il voulait m’apprendre. Me donner une leçon de FATALITÉ. Je suis à côté d’elle. Elle prend ma main. Je pleure. Elle croit que c’est à cause du lynx mais c’est à cause de moi. Je suis égoïste.
Le lynx feule. Je le regarde.



Je sais que je prendrai sa place un jour.
Qu’il m’attend dedans.

Je l’ai USURPÉ.
Je suis dans un zoo. Je suis dans une cage.
Et toi tu me relis de ta cage. Tu longes le faux ravin tous les matins. Je ne sais pas si tu es prof en vrai ou juste en prison, mais ton école est fausse de toute manière. Ton appartement est faux même ce qu’il y a dans ton frigo.
Et ton sujet aussi.
Je ne sais plus ce que c’est, les SOUVENIRS. Au début,
je les reconnaissais. Ils étaient un peu plus flous que le reste.
Maintenant, ça se mélange.
– Le jour de la grève.
– Le jour où la fille de la 115 s’est coupé les veines
en longueur pas très proprement.
– Le jour du zoo.
La première fois qu’on m’a pris la main comme ça.
La première fois que tu m’as regardée.
Il est débile, ton sujet.
La première fois que j’ai mangé du porc.
Cette espèce de goût faisandé dégueulasse.
La première fois que je me suis tailladé les cuisses
plutôt proprement sauf pour le drap.

Tu viens de lire ça et tu te dis c’est malin.
Tu es face à un problème, non?
Tu ne fais pas partie de l’administration de la prison, si?
Tu vas faire quoi?
Tu vas cafter?
Si je peux m’ouvrir les cuisses, je peux m’ouvrir les veines. Pourtant elles nous fouillent tous les jours ou presque.
À poil.
Pourtant, elles n’ont rien vu.
Tu vas faire quoi?

Mais je ne veux pas pourrir ton faux sujet.
Je rembobine.
Je me souviens.
C’était la grève.
Mes doigts brûlaient
parce que l’atelier d’écriture était annulé.
Brûlaient je n’allais pas te voir.
Presque dans les hanches.
Presque sur les cuisses.
Alors je les ai ouvertes au rasoir.
C’était la première fois.

Une candidate parfaite.

Combien de temps dans la pénombre à écouter geindre le chien ? Sernin est dehors, la nuit fraîche sur son visage. Il frotte ses mains nues sur le devant du blouson.
Des couloirs encore, tubes de béton, puis une échelle qui remonte, des marches mènent à un atelier, musée d’ombres aiguës.
Sernin respire fort et ses souffles ont des vibrations de râle. Peut-être a-t-il de la fièvre. Quand a-t-il éteint la radio, au risque de déclencher l’appel au secours ?
La lumière vient d’une porte vitrée. Il trébuche, se rattrape à une table, bruit de petits objets qui roulent sur un plan de travail. Il veut sortir. Il est sorti.
A-t-il vu, a-t-il bien vu ? Était-ce un tendon, cette peau bleutée, était-ce, ce gris, ce que l’on appelle la moelle ? Autour de Sernin, le Naurne. La lampe de façade fait un ovale orange. En surplomb, dans des salons d’immeuble en vis-à-vis, on regarde Jason Bourne.
Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui appeler ?
— Eh, Monsieur Massé ?! Tout va comme vous voulez ?
À quoi ressemble mon visage ?
Deux hommes sont entrés dans la lumière, n’a rien senti venir, rien entendu. Ils sont pareillement larges et trapus.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Un problème ?
C’est Vandervelde. Vandervelde et son fils.

C’est à cause du bloc qu’on a trouvé dans les égouts. Ulysse désigne le dedans du sol en y plantant le pouce. Et sa main reste là, comme un arbre. Et ses doigts sales sont des branches sales aux bourgeons sales.
Comment tu sais, je demande.
Je lis Métro. C’est mon canard. Mon Canard WC, même. Si tu vois ce que je veux dire.
On a coupé l’eau au sous-sol. Je vois ce qu’il veut dire.
Sa main qui est un arbre reste plantée mais tremble. En plus de fumer trop, Ulysse boit trop. Odeur de Gauloise sans filtre. Effluve de « jaja » (il appelle ça « jaja »). Relent d’égout. Qu’est-ce que je fous en bas ?
D’ailleurs, qu’est-ce que tu viens foutre en bas, le mousse ?
Nettoyer les petites maisons des rats taper leurs petits paillassons ?
Ah. Ah. C’est quoi, cette histoire de bloc ?
Un énorme bloc de béton a pété un truc dans la station d’épuration. Tu devrais t’instruire. C’est la faute à quelqu’un. Tu devrais sortir. Un acte de malveillance ils disent. Comme on est juste avant la station d’épuration, on se prend tout en frontal. Ah ! Ça dégage les naseaux, tu trouves pas ?

— Le chien… Melchior… Il y a quelqu’un dans les sous-sols.
Il dit ça comme détaché, aimerait en faire une évidence. Vandervelde tète un mégot. Le fils est en retrait, tête épaisse sur camionneur trop grand, couperose, calvitie. C’est l’aîné, Sernin ne sait pas son prénom. Il est dans l’électricité, le bricolage. Il a un local au Naurne. Un atelier.
— Qu’est-ce que le clébard de Jean-Louis foutrait là-dessous ?
L’intonation est bizarre.
— Et ça ? Pourquoi votre sécurité est coupée ?
Il désigne la radio. Le fils appuie sur un interrupteur. Le local s’illumine. Trop de lumière, trop de détails, Sernin est ébloui.
L’aîné Vandervelde dodeline, navré.
Une bonne partie des pièces alignées sur la table a roulé partout, dingué dessous.
– Qu’est-ce qui se passe, ce soir ?
Sernin voudrait disparaître.
Quand l’électricien se penche, un pan de pantalon vient battre son talon avec un floc humide. Trempé de sang.

Malveillance de qui ?
[Je connais la malveillance. J’ai commis la MAL-VEILLANCE. On la goûte on la crache elle reste dans la bouche. Comme de la chemma. Ou quand on croque des grains de café. Ou qu’on bouffe de la cendre.]
Ulysse hausse les épaules et fait semblant de se laver les mains ce qu’il ne fait sûrement plus on a coupé l’eau au sous-sol parce que les riches d’en haut aiment pas qu’on tire en bas.
Malveillance contre qui ?
[MALE-VEILLE. Je connais la male-veille. Goût de bouche le matin. Étau-pressoir sur le crâne.]
Encore une fois, tu devrais t’instruire.
Où ça ? Dehors ? Tu veux que je m’instruise dehors ? Déjà fait, j’ai envie de lui dire. Mais j’ose pas. Ulysse est entre deux. C’est un nomade du dedans-dehors. Et il est vieux. Et il pue. Alors j’ose pas.
Je sais pas ce qu’ils fabriquent au Naurne, mais les gens du voisinage sont pas jouasses. Au cas où t’aurais pas remarqué – mais comment t’aurais remarqué tu sors jamais – la Sofreco a pas que des amis. N’importe qui a pu balancer un bloc de béton dans les égouts.

Sernin bredouille et fait retraite. Sernin se dandine, dodeline. S’excuse, s’esquive comme s’il était coupable. Comme si c’était son fute à lui qui dégouttait de rouge. Comme si c’était lui qui avait attiré Melchior dans les sous-sols, lui qui avait entraîné le clebs, l’avait piégé pour lui péter la gueule. Sernin part et sent les yeux, les deux fois deux paires d’yeux des Vandervelde qui lui vrillent encore le dos. La lampe de l’atelier lui tire une ombre immense, qui coupe la nuit de la cour, s’allonge, s’allonge encore, jusqu’à finir par s’estomper. Il ne lui reste, en vrai, que quelques minutes de ronde, après quoi Sernin s’esbigne.

Non, sérieux tu devrais sortir. T’as vu ta tronche ? T’es pâle t’as des cernes. Tu sais à quoi tu me fais penser ?
[À mon reflet dans la glace.
Mais c’est pas grave. Je l’ai cassé. Je l’ai d’abord étoilé d’un coup de poing et cassé. Ce moche reflet.
Je l’ai d’abord cassé et transformé en miroir. En matière première brillante coupante. Sans mon visage dedans, il était beau.
Je l’ai d’abord contemplé et j’ai cueilli ses épines.
Je l’ai d’abord cueilli et je l’ai enfoncé dans mes cuisses.
Donc c’est pas grave.
Je n’existe pas par là.]

Le plus simple est de lui faire peur, l’amener à reculer par lui-même dans le trou. L’effrayer, le menacer d’un bâton, d’une barre de fer. Puis se précipiter, avant qu’il ne ressorte, pour le tabasser. Viser les pattes de devant, frapper dix fois, vingt fois. On risque, malgré tout, de se faire mordre. Jeter sur la tête une couverture épaisse. Ou bien encore : s’y mettre à deux. Un pour le plaquer au sol, l’autre pour frapper à la massette. Articulation, os long, articulation, tout un poids d’homme sur le crâne, sur l’échine. Et puis, une fois démoli, le balancer dans le trou comme à la poubelle.

Il a dit non, sérieux tu devrais sortir.
T’as vu ta tronche ?
T’es pâle t’as des cernes.
Tu sais à quoi tu me fais penser ?
À un fantôme gerbant, il a dit.
Non, attends.
À un auschwitz.
Avec ton crâne croûté.
Il a dit t’es moche.
D’abord je lui ai cassé le nez.
D’abord j’ai transformé son visage en morceau de viande. En matière première suintante. Sans humain dedans, il était beau.
D’abord je l’ai contemplé et criblé de coups. Rouges jaunes bleus violets et bientôt noirs.
D’abord je l’ai tabassé.
Mais c’est pas grave.
C’est qu’un clochard gonflé de jaja.
Demain, il saura plus que c’est moi.

À peine le temps de deviner, dans le noir, et voilà qu’elle emplit son champ de vision, trempée, dense, tiède de l’eau tiède qui coule partout. Elle est collée à lui, déjà, il a à peine pu se relever. La porte entre les deux studios ouverte en grand, la langue de Camila est dans la bouche de Sernin. Il se laisse glisser en arrière, l’eau s’éponge dans sa chemise, il sera nu, bientôt, lui aussi.

LA MALVEILLANCE PUE
La station d’épuration de la Roue déplore de nouveaux dégâts. Ce matin, les égoutiers ont découvert un bloc de béton devant le premier dégrilleur (la grille la plus large de la filière de prétraitement). Le porte-parole de la Sofreco, qui opère la station depuis 5 ans, ne cache pas sa colère. « C’est la quatrième fois en deux mois ! Le mécanisme de raclage automatique est totalement hors d’usage ! Avec pour effets un engorgement des égouts en aval, mais également une pollution d’eau en amont. » Tout porte à croire qu’il s’agit d’un acte de malveillance.

Elle dort. Lui n’a pas sommeil. La regarde.
Du bout des doigts, il regarde, et du nu de son flanc.
Bouge très peu pour ne pas déranger.
Le drap enfle au rythme de la respiration. Cheveux serpents en vrac sur la taie. Mouvements des globes sous le très fin, le très doux des paupières.
Camila dort dans le lit de Sernin.

Le graffeur gratte la chaux qui s’écaille. En dessous, la brique. C’est moins lisse mais plus viscéral. Picasso aussi préfère la brique. L’intello qui écrit politique et croit en la préhistoire n’aime pas qu’on l’appelle Picasso. Le graffeur est un gratteur. Il racle la chaux blanche et se demande s’il va l’attraper. La lèpre. Si en enlevant au mur son enduit médical… Comment il les appelle, déjà, Picasso ? Les hygiéneux. Les anthropoquelquechose. En tout cas, ils ont mis la chaux contre la lèpre. Et maintenant, il la racle.

À un moment elle fait un mauvais rêve, jette ses bras, crie une phrase qu’il ne comprend pas, dans une langue à elle ou une langue de ses rêves, et puis ouvre les yeux, le regarde, contrariée, glisse hors du lit et dit :
— Il ne faut pas. Ce n’est pas bien.

Comme tous les soirs, tu te couches.
Tu ne dors pas, tu te couches. Horizontale. Les yeux au plafond. Rivés comme des pieux.
D’abord, tu entends des pleurs. Ça commence toujours par des pleurs. C’est le début.

— Arrête, Camila. Tu peux rester.
Elle l’embrasse. Baiser-passion, un truc de cinéma, lèvres, mains, seins sur lui. Si elle part maintenant, rien de tout ça ne semblera réel au matin.
— C’est pas vrai…
Mais c’est vrai. La porte se referme.

Quand les pleurs s’arrêtent, les cauchemars commencent.
Au début, tu les reconnaissais. Ils étaient un peu plus noirs que le reste. Plus que le goudron-soja. Plus que le dehors-nuit. Plus.
Maintenant, ça se mélange.

Des cheveux longs, noirs, dans le peigne de la tablette. Des sillons de griffures au haut des omoplates. Une odeur de savon, de sueur sur les mains.
Le Naurne est silencieux.
Sernin n’a pas sommeil.

Tu essaies de te lever, mais tu ne peux pas. Tu es sûrement dans un cauchemar. Comme tu restes horizontale, tu te grattes le creux du coude. Là. Pour t’occuper. Ça gratte. Il y a des bêtes. Quand as-tu, pour la dernière fois, secoué ton matelas ?

Derrière les murs cela aboie.
Cela pleure comme un bébé.
Camila, fantôme nu.

Je veux partir, mais Ulysse m’attrape par le creux du bras. Là dedans. Ses ongles me font mal. Du sang à travers la blouse percée. Et mon hijab sur la bouche. Comme si le noir pouvait entrer par là.