#5 « Le Naurne

PAR LÀ.

Flèche blanche sur mur terne surmontée de PAR LÀ.
Je suivais le couloir Triton.

Je l’appelle Triton. J’appelais déjà les couloirs en prison du fait de la talaâ qui

Je suivais Triton. D’habitude, Triton long et étroit puis L puis long et étroit puis U. Pas U rond comme le bout d’une langue. Carré.
Et mur lépreux.

J’aime suivre Triton parce qu’il mène loin. D’où profond. D’où Triton. Et son mur lépreux écailles. Et le ciel en haut n’est qu’une bande blanche et quand on touche le mur il érafle les doigts et je me sens bien.

Je raclais ma pulpe, donc. Des gravillons se décrochaient sous mes ongles. Et tombaient. Et résonnaient comme des perles. Des bouts de collier. Des dents tintant au fond d’une écuelle en fer après arrachage. Je marchais et tout ça me suivait. Raclements. Piétinements. Grésillements. En haut, le ciel blanc je m’en foutais. Derrière-loin aussi. Le chantier. Polonais Chinois cracheurs de mollards. Rien à foutre. Issa aux ongles noirs qui m’apporte des putains de fleurs que je vais lui faire bouffer par les épines. Rien à foutre. Les riches

Je marche dans Triton et ça fait une musique d’engloutissement de caverne et ma main saigne et j’adore.
I barre. L cru. U.
Je m’assoie.

En prison, on apprend à pleurer sans faire de bruit sinon tout le monde entend et ça fait chier. Alors on apprend crispe le sphincter de la gorge et filtre la rage pour faire couler que l’eau. Et ça coule sans soubresaut. Et ça coule salé. Et plus ça coule, plus le putain de sphincter se tend et la gorge gonfle et alors goitre dégueulasse plein de

Des fois, après, on vomit gras et rouge mais c’est comme ça.

Je m’assoie après le U, bien calfeutrée dans le dur et le froid et l’eau salée dégouline.

J’arrive plus à pleurer autrement, maintenant. Les larmes qui désintoxiquent, c’est fini. Plus que cette eau lavasse et fadasse et la gorge serrée et le corps statique et autant pisser dans un violon ah-ha un violon comme disait Chantal-j’ai-un-humour-à-la-con.

Et en face de moi, d’un coup, PAR LÀ.

Flèche blanche sur mur terne surmontée de PAR LÀ.

À gauche.

Dans l’appartement miroir, trois personnes conversent cette nuit. Timbres distincts, assourdis par la cloison étroite, une épaisseur de brique, un peu de crépi et la porte à la serrure obstruée: deux femmes, un homme.

Sernin imagine qu’il s’agit de Camila et de ses parents et, d’abord il s’inquiète. Retient son souffle. Pense s’enfuir. Se glisser par le vasistas, ramper sur la faible pente du toit, se laisser tomber sur le balcon. Dans sa chambre, Sernin bouge lentement pour ne rien cogner ou faire grincer. Il imagine la grosse voiture noire devant la porte, le chauffeur à képi fumant une cigarette et son pistolet chromé, à portée, sur le capot. Il sue dans la nuit glaciale de décembre.

On parle, à côté. Le conciliabule dure, sans éclats. Le cœur du jeune homme bat moins vite. Ses mains cessent de trembler. Des gens discutent derrière le mur. On pourrait croire une radio oubliée, une télé, n’étaient la densité des sons perçus. Sernin s’habitue. S’est habitué. Il est trois heures dix du matin. Des voix dans l’appartement voisin.

Il s’assied à table, se sert une tisane tout à fait froide, se remet à l’ouvrage. Dessine à main levée, au verso d’épreuves de sa thèse. Quelqu’un qui fouillerait croirait à des croquis scientifiques, des schémas d’expériences. En réalité, Sernin trace un plan.

Devant lui:
– le Naurne vu de l’espace copyright Google Earth, photo tirée au cybercafé, beaucoup de noirs, de gris baveux, flou numérique, bruit dans le signal,
– des esquisses des principaux sous-sols, contours jetés, hachurés, masses grossières,
– des plans filaires des galeries connues, toiles d’araignées tissées de points de…, de points de?, de X,
– et un bouquin, vingt-cinq euros au crayon sur la garde, La Cité Phytominérale, ouvert sur une double page bardée de croquis, lignes magnétiques et directions des filons.

Le Naurne est construit sur des couches de remblai minier. La colline Saint-Sébastien était un tertre, le complexe hospitalier son pinacle. Un nœud d’énergie. La lumière s’éteint sous la porte de communication. Sernin tend l’oreille. Il a l’impression que les conversations se poursuivent là-bas. Chuchotées. Dans le noir. Les différents dessins se superposent. Il existe un chemin. Le trouver. Le suivre.

Sernin ne dort pas beaucoup, la nuit.

Y a rien à raconter. Ce matin, Livia m’a demandé de passer. J’ai pensé pour faire le ménage au black. J’aime pas faire le ménage j’ai pas besoin de fric Issaduchantier me file à bouffer [de la viande qu’il pique aux abattoirs où il bosse la nuit] j’achète pas de fringues je suis logée gratos je sors jamais mais j’ai dit oui.

Y a rien à raconter j’ai dit oui je suis passée. J’avais rêvé qu’une espèce de chien me bouffait le ventre j’étais naze j’ai quand même mis mon foulard bleu il est plus beau je me suis demandé tiens où est Ulysse à propos même s’il n’y avait pas de propos s’il m’en voulait pour le passage à tabac mais merde il l’avait cherché ce connard et d’un coup je suis devant la porte de Livia.

Y a rien à raconter je me dis c’est bizarre la dernière fois j’ai passé cette porte sans conscience et je sonne.

L’enfant malheureux aux pieds trop grands est à l’école. L’enfant-pompe qui parle pas dans une sorte de panière à pain comme une bouteille dans les films italiens comme si on allait le servir en antipasto et Lavia sourit pas et je comprends qu’elle va pas me demander de faire le ménage.

Quand les gens te demandent de faire le ménage ils sourient parce qu’ils ont honte que tu trifouilles dans leur merde.

— Et?
— Et rien! Putain, tu fais chier! T’es qu’un mur, bordel! Je sais même pas pourquoi je te parle!

parle parle parle parl parl parl arl arl

— Il y avait des animaux, comme des boules de poils, des oursins un peu, qui grouillaient et se reproduisaient à une vitesse… Et je savais ce que c’était, des lithochrones. La gueule de type qui me redit le nom, il m’informe. Ces saloperies menacent l’équilibre des caves. Mangent la pierre, se nourrissent d’obscurité. Des parasites des tunnels, tu comprends?… Je fais vraiment des cauchemars de foutu. Tu rêves en ce moment?

Ils marchent, les deux vigiles, pour ne pas geler sur place. De temps en temps la bouteille change de main. Du vin rouge cette fois, un Bourgogne pas dégueu qu’un résident a offert à Jean-Louis. «Pour le clébard»: la seule explication à laquelle ait eu droit Sernin. Ils boivent au goulot.

— Je ne sais pas, finit-il par dire. Je n’ai aucun souvenir au réveil. Une serviette tiède pour m’emmailloter, profonde. Le noir. Et puis rien.
On dirait qu’ils sont en ronde. Depuis la tour, les voisins observent. Les regardent de haut, qui arpentent toujours le même pavé.
— Je crois qu’il y a un problème avec le petit, fait soudain Jean-Louis.
— Le petit?
— La petite, en fait. Elle est prévue pour mars… Ils ont vu des trucs à l’écho. Une tache blanche sur le foie. Ça peut être très grave. J’arrête, Sernin.

Il boit. Passe la bouteille. Sernin boit. Le froid, de toute manière, les empêche de ressentir l’ivresse.

— Tu arrêtes?
— Après la fête. Je finis l’année, je viens au raout de la Sofreco et puis je me barre. Il y a des travaux à avancer dans la maison, et puis il faut que je sois là-bas. Pour eux.
— Bien sûr.
— C’est cet endroit, aussi…

Cet endroit: des pavés gelés, des murs ocre, gris, rouges et le ciel un peu, par au-dessus.

— Tu sais, Bernard m’a dit qu’il avait vu Melchior.
— Bernard?
— Le fils de Vandervelde.
Sernin liche, s’essuie la commissure. Ce n’est pas le vin, c’est la fatigue qui lui tourne la tête. Le manque de sommeil.
— Il m’a dit que c’était le vieux des sous-sols qui l’avait emmené. Pour le revendre. Pour s’amuser.
Jean-Louis est la seule chose vivante autour de Sernin. Bien campé dans le sol. Réel.

Et il répète:

— Il faut que je parte, Sernin. Je ne peux pas continuer ici.

Alors la flèche PAR LÀ, forcément, je la suis et

Jour de pleine nuit. Huit heures avant la prochaine garde. Cinq tasses de café soluble. Des piles neuves dans le sac, de l’eau, des bottes en caoutchouc, de quoi prendre des notes. Sernin se glisse dans le hall en travaux. Le coin empêche toujours la porte de se fermer. Néons. Béton cru. Poussière de plâtre. Le puits. Sernin descend. Jusqu’ici, tout est exactement comme sur le plan.

À l’époque celtique, deux cercles de pierres dressées couronnent la colline. Une chapelle consacrée à saint Sébastien est érigée au IXe ou Xe siècle, accompagnée bientôt de quelques fermes. On ignore à quelle époque les dolmens sont abattus. Dès le XIVe siècle, des documents de prospection attestent de la présence de métaux précieux dans les sous-sols. Leur exploitation est confiée à des brigades de mineurs, originaires pour la plupart du nord de l’Italie. Entre 1500 et 1530, cinquante tonnes de minerai d’argent sont extraites. Les pierres rejetées rehaussent la colline Saint-Sébastien de plusieurs mètres. À épuisement des filons, les ouvriers quittent l’Europe pour les mines d’Amérique. La ville grandit, des faubourgs commencent à se construire sur les terrains miniers. Les registres du XVIIIe siècle rapportent de nombreux affaissements dus à l’effondrement de galeries désaffectées.

D’ordinaire, les flèches, c’est moche comme un poteau. Une voiture. Une pub d’assurance. Ça n’a rien de râpeux ni d’achoppant, c’est sur terre pour faire chier.

Mais Nisrin se lève, sphincter tendu-ballon de fête foraine et marche compressée PAR LÀ.

Triton se rétrécit. Elle peut s’écorcher les pulpes des dix doigts. Cinq de chaque côté. Et marche bras écartés de cormoran cassé. Et trace. (De sang). Et tourne. S’approche de

Triton se tord, maintenant et puis méandres.

D’ordinaire les couloirs sont droits aux murs parallèles. Ils ne courbent pas. Ni ne ploient. Encore moins s’étranglent comme des viscères compressés. [Abattoirs. Nuit.]

Mais PAR LÀ, si. PAR LÀ, le couloir serpente et rétrécit. Les murs rectilignes sont mous de forme (on dit courbes) et enveloppent peu à peu Nisrin en se frottant contre ses flancs. PAR LÀ, le monde boyau s’enroule et colimace.

Elle suit des S.
Elle suit des S.
Elle suit des S.

Sernin se guide à l’instinct. Il suit le faisceau de sa torche. Cartographie chaque intersection. Quand il a le choix, il descend. Passe les chaufferies. Les galeries techniques. Les égouts. Sernin s’enfonce. Ici, dit Eckart, les énergies cheminent sans peine. Un halo blanc lui ouvre la voie. Migraine légère. Bouche sèche. La porte. Sernin la franchit.

Vous êtes ICI.

Sur le mur terne et courbe, au centre de quelque chose, au milieu sûrement, une croix blanche surmontée d’un ICI.

La peinture est fraîche. Nisrin y plante le doigt. Ressort visqueux chimique.

ICI.

Quand elle était petite, ailleurs, elle a eu une transe. Aucun souvenir, bien sûr, mais le mâalem Yassine lui a dit qu’elle voyait les centres. Ensuite MILIEU était devenu son mot préféré dans le vieux dictionnaire jauni. Elle avait corné la page. Ensuite, elle était partie d’ailleurs. Ensuite, tout s’était DÉ-CHI-RÉ.

Un bourdonnement. ICI est un cul de sac. Nisrin pose les mains sur le mur, phalanges rouges déchirées vers elle, et tape son front sur le crépi brun pourri qui s’effrite.

Plus fort.

Plus fort.

Le bourdonnement reste.

Plus fort.

Le mur s’effrite pour de bon contre son crâne croûté et EXIT.

Clignote.

Vert.

De loin, on a l’impression qu’elle tourne en rond mais en fait, non. C’est passionnant de suivre cette petite. Depuis sa première transe… Pas à pas dans les méandres. Euh… Oui, c’est ça. C’est vraiment ça. Mmm… Vous voyez, les méandres? Pour vous, ce mot, c’est quoi? Je veux dire, ça représente quoi?



Oui, voilà. Une formule poétique désuète. Et bien pour moi, c’est Nisrin.



Non bien sûr qu’elle ne sait pas. Ce genre de lien… On peut dire lien? Connexion. En tout cas… Attendez. On m’appelle sur l’autre ligne. Allô? […] Vendredi je ne consulte pas. […] Parce que c’est vendredi. […] Oui, voilà lundi. […] 13h00. […] À lundi. […] Oui. Allez. Oui. […] Allez. À lundi. […] Allez. […] Pardon. Donc. On en était où?



Parce qu’elle me guide.

[…]

Ah, ah, ah! Ça, je le saurai quand j’y serai!

Le réduit est étroit. Bois blanc, laque écaillée. Un banc rabattable, baissé, permet de bloquer les deux portes. Quatre patères au-dessus d’un repose-chaussure. Un miroir terni aux mauvais reflets: le peu de lumière reste en surface. C’est une cabine, un sas: la seconde issue ouvre sur la piscine.

Un halo blanc lui ouvre la voie. Le pouls tambourine à ses phalanges rougies. Une porte. Nisrin la franchit.

Le réduit est étroit. Bois blanc, laque écaillée. Un banc rabattable, baissé, permet de bloquer les deux portes. Quatre patères. Un miroir terni aux mauvais reflets: le peu de lumière reste en surface. C’est une cabine, un sas: la seconde issue ouvre sur une piscine.

Du sombre cotonneux baigne un plafond-humus dont émergent des tuyaux de cuivre. Une horloge, grosse comme une pleine lune, marque minuit dix. Des anges ou des enfants replets, indistincts, s’ébattent sur les murs peints et bombés.

La porte – blanche, bois simple – donne sur ce spectacle alambic. Tout l’inverse de la cabine où – céramiques glissantes, javel – on sentait le propre et l’hygiénique. Non. De l’autre côté, la banquise cède la place à la jungle.

Le bassin est comme un lac entre eux deux. Un lac noir, horizontal. Un lac rectangulaire et tiré de lignes d’eaux.

À gauche du bassin, Sernin. À droite du bassin, Nisrin.

Au-dessus les tuyaux, l’horloge, les habitants des cimes.

Il fait obscur et doux, comme dans le dedans d’un grand sac.

Des canalisations, briquées comme des armures, remontent les tocs et les raclements rauques d’un chauffage vétuste. Encore dessous, sûrement, la chaudière. Qu’on imagine Titanic. Et leurs peaux se couvrent aussitôt d’une suée vapeur. Le bassin fume lentement, sans bouillon. Ils se penchent, symétriques. Entre les fumeroles – l’une à droite, l’autre à gauche – ils distinguent.

Dans le regard de Nisrin, Sernin ne ressemble pas à grand-chose. Un tubercule, peut-être, une graminée si on peut dire, quelque chose de poussé là on ne sait trop comment, comme au hasard. Ses cheveux une touffe noire, son visage un ensemble de reliefs pétri, même son corps n’est pas très droit, du doigt il touche ses propres doigts, son sourire n’est pas un sourire. Il la scrute toujours.

Dans le regard de Sernin, Nisrin est un animal presque sans peau. Comme la viande pendant à son croc. Mais enveloppée de linge blanc et bleu. Fantôme accidentel – pupilles trop larges, squelette envahissant – figé dans une stase. Ou papillon captif de punaises. Elle continue de le fixer.

Il dit (et sa voix, sans force, assourdie par l’air épais, sonne pourtant net):
— Personne ne prévient jamais l’étudiant avant sa thèse, tu sais… L’accablement. La tristesse. L’impuissance. La moitié d’entre nous développe des troubles psychiatriques… Il n’y a pas de remède contre la solitude.
Il se met à genoux sur la mosaïque bigarrée – ocre et bleu.

Elle dit:
— C’est vrai. On croit qu’il suffit de fermer les yeux. Pousser sur les paupières pour ne voir que ce machin rouge. Que ça s’imprime. Que ça remplace le reste. Mais non. Tu as déjà vu un visage fondu à l’acide en train de crier? On distingue les espèces de tendons sur la mâchoire. Et après, on ferme les yeux, et on les voit.
Elle s’approche. Contournant le rectangle noir du bassin. L’haleine douce, chlorée, du bassin de nuit. Ici, ils n’ont pas besoin de parler fort pour s’entendre.

La bouche de Sernin: on dirait qu’elle sourit.
— Tu as raison. Tu connais ça, aussi. Jouer seul. Inventer des énigmes, prétendre ne pas se souvenir de la solution. À chaque nouveau coup reperdre la mémoire. S’efforcer d’oublier qui tu es pour supporter de n’être que toi. Vivre au-delà uniquement pour tromper l’ennui. Ne pas devenir fou…

Et puis:
— On m’a parlé de cet endroit.

Bruit soudain. Pas fort. Comme de la gorge d’un muezzin. Non. D’une perceuse. Non. D’un muezzin. Nisrin s’arrête à mi-chemin devant une vasque ovale. Des marches descendent dans l’eau noire, à l’allure sirupeuse de pétrole. Elle fait un geste agacé de la main.

NISRIN: Je suis déjà venue. Mais on ne parlait pas de ça. C’était l’été. D’habitude, l’été, tout le monde parle de retourner au bled. Ça doit être les mouches. Les ascenseurs en panne. Mais là, tout le monde déblatérait sur moi et Yasmina.
SERNIN: Yasmina?
SERNIN: Il faisait chaud, pas vrai? Pas un souffle d’air. Les bruits de moteurs, les télés à cent mètres de distance, les pleurs de petits. Nuit lente et lourde, insupportable. On n’en pouvait plus de nos corps. Parfois on imaginait que si on se jetait, on s’envolerait. L’espoir: c’est ça qui rendait la situation si insupportable.
SERNIN: Je ne sais pas. Comment je sais ça? Je ne sais pas. Ils disent qu’il y a de l’or, là-dessous, si on parvient à descendre.
SERNIN: Je ne crois pas qu’il y a ait rien de plus bas.
Nisrin continue de s’approcher. Sur sa droite, d’abord un mur, toujours tapissé de rien sombre. Puis un scintillement. À peine sensible. Du coin de l’œil elle… Non.
Nisrin se raidit et baisse la nuque vers
NISRIN: Si.
NISRIN: Je ne sais pas comment y aller. Ils m’ont demandé, mais je ne sais pas.
Le ronflement.
Puis: Yasmina, c’est ce qu’on a vu en cours de français. Le « ressort de la tragédie ». Les autres ne pigeaient rien. Quand Yasmina s’est transformée en bouillie, quand on a déménagé, quand mes parents m’ont changée de lycée, d’un coup je suis devenue bonne en français. J’aurais pu leur pondre un roman sur la tragédie à ces connards. Mais ils auraient détesté. Tu as détesté, non?
SERNIN: Bien sûr. On est poussés à bout.
La voix de Nisrin. Ce qui tremble sous le bassin. L’obscurité organique.
Sernin fait sourire sa bouche et sa bouche le fait sourire.
SERNIN: Ils prétendent que j’ai déserté mais c’est faux. Ca fait longtemps que personne n’entend plus ce que je dis.
Sur la chaise du maître nageur on a rangé, jeté, une combinaison de peau humaine. Ouverture béante, du sternum au pubis. Pieds et bras qui pendouillent. Du cou, passé sur le dossier, tombe un visage rose et froissé qui fait comme un masque vide. Les longs cheveux sont bruns et statiques et touchent presque aux carreaux du sol.
Sernin se détourne de la peau, s’approche du miroir. Nisrin se détourne du miroir, s’approche de la peau. Totalement imberbe, des trous infimes à l’endroit des poils. Aucune élasticité. Pas de sexe. C’est une pelisse de vieille femme ou de vieil homme. Les doigts de Nisrin s’enroulent dans la chevelure et le brun lui peint les mains. Puis les bras. Tout son corps s’immerge dans ce rideau.
NISRIN: Les gens sont cons. Je ne me suis pas enfuie. Je suis revenue et j’ai… Enfin, comme dit Samir, il fallait y penser avant.
Elle sort des cheveux
NISRIN: Maintenant, il faut sortir.
Enfonce ses ongles – phalanges trop grosses, chair trop maigre autour – dans la nuque de Sernin.
NISRIN: Baisse la tête.
SERNIN: Je ne suis pas sûr.
NIRSIN: Mais si.
La femme fantôme et la peau vide. Le sourire fantôme sur une face vide.
L’eau noire de la piscine qui clapote sans bruit. Les machines grondent.
On voudrait que ça dure toujours.
Sernin baisse la tête.
C’est un objet en pierre, de la longueur d’une main ouverte, légèrement conique. Il est gris, peu poreux, une pierre ponce alourdie. Son contact, son poids sont agréables. C’est un outil. C’est un instrument de cuisine.
NIRSIN: Allons-y.

Ils sont dehors.

Les sirènes chuintent et stridulent. Et ce bourdonnement, toujours. Nisrin lève les yeux. Elle s’attend à un hélicoptère. Mais non. Rien que le vide du ciel trop clair. Soleil. Et gyrophare. Nisrin ferme les paupières. Crispe les doigts sur la brique. Un policier la bouscule. Il ne l’a pas vue. Forcément, elle vient d’apparaître. Le policier épaule une femme. Tête tache dorée. Nisrin? fait une voix. Livia? fait Nisrin. Comme écho. Comme mauvais sitcom. Nisrin dévisage: Yeux bombés de larmes. Rouges. Livia dévisage: Mains plâtrées de sang et de brique.
Les sirènes.
Chantent.
Faux.

… jeudi un peu après midi, la mère des deux enfants descend chez un voisin emprunter un œuf. Elle n’est absente que trois ou quatre minutes, pendant lesquelles son fils aîné (5 ans) parvient à tirer son petit frère (8 mois) du berceau où il faisait la sieste. Dans la cuisine, il force le bébé à l’intérieur d’un sac de course avant de le frapper, à plusieurs reprises, avec un pilon en pierre. Personne n’a rien entendu et, quand la mère découvre la scène, son enfant est déjà mort. Cette tragédie incompréhensible n’a fait que des victimes. L’enfant meurtrier, profondément choqué, est incapable d’expliquer son geste. Les parents, dans la douleur et le recueillement, se refusent à toute déclaration. Tout le quartier est sous le choc. À l’initiative de la société gestionnaire, plusieurs des voisins tiennent une bougie allumée à leur fenêtre en signe de compassion et de solidarité avec la famille en deuil.