21 décembre: jour de la tourbe.

Je me dis c’est lois. C’est l’enfouissement. Et au moment où je le pense, j’y suis de haut. Je la vois. C’est pas un film, mais je suis spectatrice. Je me dis ouf et pourtant pas rassurée de savoir que rien me protège de cette image. Je veux dire pas d’écran. Je me dis c’est peut-être ça du théâtre. Je vois, de haut, Loïs Lane se faire ingurgiter par une cascade de terre foncée presque noire. Dans sa voiture blanche. Dans sa chemise blanche. Dans ses cheveux noirs. Je pense Superman était pas en noir et blanc pourtant et pendant que Loïs Lane tousse l’humus entre ses dents, et que sa poitrine se soulève et que ses yeux se révulsent et qu’on entend, de loin, la terre craquer comme un déchirement de tissu, je panique parce que cette version de Superman est en noir et blanc. Écran carré boîte. Je tousse. Deux couleurs appelées chromes. J’étouffe. Et la terre, entre les lèvres fendues à l’ovale de Loïs Lane, vibre façon statiques d’une vieille télé et je panique et je pense si la télé est en noir et blanc c’est que je suis au bled et je pense putain mamie et mamie se met devant la porte pour les empêcher d’entrer mais ils lui crachent dessus et elle est toute petite et je me dis oh non putain mamie et ses rides sont poreuses en fait parce qu’elles aspirent ses larmes et les crachats et je vois un mollard par terre et je racle ma gorge pour refluer les grains de terre acide rentrées par la bouche de Loïs Lane et d’un coup c’est du café moulu et du poivre et je me réveille la bouche comme du feu coulant.

Crache la chemma
Auréole noire sur l’oreiller

21 décembre: dormi 2 heures, rêvé d’une piscine vide

Les flammes dansent, palpitent, clignent. Les mèches se noient dans de trop grands bains de cire fondue et Sernin regarde les fenêtres vibrer de ces éclats fragiles en se demandant comment, jadis, on parvenait à lire à pareille lumière, à vivre dans ces flashs perpétuels, ces ombres mouvantes et à ne pas perdre les pédales. Mieux vaut la nuit, songe-t-il encore, remontant la cour carrée, le noir complet quand le soleil se cache, que ces quinquets incertains, ces espaces jaunes, tremblants, qui font sembler les ténèbres plus dangereuses encore.
Le Naurne, depuis trois jours, est comme sous sédation. Les convocations arrivent dans les boîtes aux lettres, invitant à témoigner, expliquer, dénoncer, justifier. Personne n’a demandé à Sernin son avis et c’est tant mieux. Le gardien est fatigué. Sa mission l’use. Il voudrait en parler à son collègue, expert en rêves et en vie normale. Lui dire ses absences de songe, ses plages de plus en plus longues de noir absolu, comme des pertes de conscience. Mais Jean-Louis est porté pâle depuis la mort du nouveau-né, et Sernin a beau le chercher comme au hasard, il ne le croise plus.
Restent les journalistes, les curieux, les détectives en civil, les charognards, qu’une injonction de la Sofreco ordonne à tout son personnel d’écarter avec fermeté et politesse ou bien l’inverse. Sernin n’est pas sûr de savoir de qui il s’agit. Rien de nouveau, au fond, sinon ces loupiottes qui tremblent soir après soir, pour dire quoi et à qui. Sinon ces fins de journées exceptionnellement douces pour une fin décembre. Sinon cette fatigue qui le saisit soudain comme un naufrage, et l’engloutit.
Sernin s’est mis à faire la sieste. Sur le bureau, dans la petite chambre, les bouquins et les articles, les graphs se mêlent aux plans, aux notes prises sur le Naurne, et il ne s’assied plus là-devant, dans le halo de la lampe, ne touche plus aux verres en pyrex vides où sèchent des fonds de tisane, aux cendriers ras-la-gueule, aux piles du chevet qui glissent sous les pas, il s’allonge, bref vertige, et s’éteint d’un coup, avalé par l’inconscience tiède.


Au bout du cou

Ton menton.
Ton nez.
Tes yeux.
Tes sourcils.

Au bout du couloir

NON AUX CENTRES FERMÉS

Un cul de sac.

Tu passes les doigts sur le béton sec et crayeux où bute le passage. Derrière toi, au milieu du couloir
NON AUX CENTRES FERMÉS
le néon mal vissé projette ton ombre par intermittence. Le néon mal visé chuinte comme la poussière d’un cri. Ce qui resterait d’un cri une fois la gorge pulvérisée façon grain de papier de verre. Ce qui resterait d’un gargarisme de sirène une fois les tympans d’Ulysse passés à la centrifugeuse. Ce qui persisterait du chant surexposé de la taularde de la 111. Celle qui faisait face à l’Est. Celle dont le soleil se levait face aux barreaux. Barreaux plantés dans la boue jaune luminescente. Bras ballants de la taularde plantés devant barreaux vers l’est plantés comme des dents, profond, dans de la purée d’astre. Tu te rappelles la taularde dont le chant, comme on rumine, mastiquait la cloison creuse et te restituait, le matin, un vestige lancinant de comptine. La 111 était ton réveil, ton coq, et quand l’alarme centrale stridulait c’est le matin en mi dièse tu le savais déjà du fait de la 111 mûmûmant une chanson douce d’une corde vocale malade du fait qu’elle était timbrée d’avoir tué son môme.
Maintenant que tu y penses, les doigts grattant le béton derrière ton ombre intermittente, ce machin râpeux à l’oreille n’était pas tant un chant que l’articulation à demi gobée d’un poisson, derrière le verre. En sécurité derrière. Cinq ou six homards entassés croupissent, les antennes fébriles tendues vers le haut de l’aquarium, et tu as envie de gerber mais tu es serveuse dans une brasserie à fruits de mer putain t’es pas une sirène ou un machin dont on va ouvrir les écailles d’un plat de couteau t’es une serveuse tu portes un tablier noir qui est un porte-monnaie t’as un petit stylo un carnet le devoir de maquiller tes yeux pour les faire ressembler de loin au fond des forêts de près à des cavernes et les homards ne te regardent pas.
Et les homards entassés croupissant ne te parlent pas par silence, bulles et clapotis interposés. Tu prends les commandes, c’est tout. Tu te lèves tôt le matin pour prendre les commandes rendre la monnaie sourire.
Et Livia non plus bien qu’elle soit par terre devant chez toi Livia non plus ne te crie pas putain aide-moi elle dort juste

posée sur les dalles blanches.
au bout du cou

Ton menton.
Ton nez.
Tes yeux.
Tes sourcils.

Au bout du couloir

NON AUX CENTRES FERMÉS

devenu, cette nuit, une impasse.


Des toasts de pain de mie, pâtés chichiteux, compositions abstraites sous film alimentaire. Plateaux de mignardises. Les habitants sont là, un peu embarrassés, buvant seuls ou par paires le crémant qu’on leur tend. Voilà Mademoiselle Marchal. Frédérique Marchal, des RH de la Sofreco. Belle mise en pli, verticale incertaine sur des talons trop hauts. Sa main attrape celle de Sernin, vernis bleu corallien, poignée douce.
«Comment allez-vous? Tout se passe bien? Permettez, au nom de l’entreprise, que je vous exprime notre reconnaissance eu égard au travail accompli. Vous vous plaisez ici? À votre bonne santé, Monsieur… En espérant… Oui, c’est très regrettable, je veux dire c’est tragique. Terrible. On est forcés de s’avouer dépassés par de pareils drames. Vous savez, j’ai des petites nièces, je n’ai pu m’empêcher de penser. D’imaginer… Cette pauvre femme, ces pauvres enfants. Vous avez l’air fatigué, vous êtes allé voir le médecin que je vous ai indiqué? Entre nous, je crois que vous devriez sortir en peu, mon garçon. Rencontrer des gens de votre âge. Ce n’est pas sain de toujours rester entre quatre murs. Ces vielles pierres… Tenez-moi ça, voulez-vous, je reviens tout de suite.»
Caresse sur le bras. Mademoiselle Marchal, déjà plus loin, a sorti un étui à cigarette. Reste, sur sa coupe aux deux tiers vides, la lune couchée d’une empreinte de lèvre. Ça se détend un peu. Bribes de conversation. La gêne se fissure sous le besoin de dire. Personne ne comprend, bien sûr, mais chacun veut parler.
«Vous connaissez le père?» «Ce gosse, j’ai toujours dit… Il avait quelque chose.» «J’ai lu dans le journal que…» Des serveurs en livrée, très jeunes, tournent par là-dedans. Sernin cherche des yeux une silhouette familière. Les cheveux longs et noirs, cette peau blanche opaque qui ne laisse rien deviner. Il n’y a plus de bruit derrière la porte close, au-delà de la salle d’eau. Le souvenir même de Camila commence à s’effacer.
Sernin bouscule la flic, la flic fronce les sourcils. Il l’a déjà vue au Naurne, hier ou le jour d’avant. Ce soir, malgré la fête, elle est en uniforme.


Les doigts de Livia sont repliés sur la bouteille de vodka brisée. Ils saignent. Noir. Nisrin s’agenouille. Enfonce une main dans la tignasse blonde. Épaisse et rugueuse. Noir. Comme une corde en soie sauvage. Les doigts de Livia – les tranchants du verre font sortir le rouge des chairs – se referment autour du poignet osseux de Nisrin. Sursaute. Alors l’autre main de Noir Nisrin sous la nuque suant froid. Alors l’autre main de Livia s’arrime à la hanche Noir protubérante. Alors les mains pleines l’une de l’autre, deux femmes Noir forment un cercle sur les dalles blanches.

Au-dessus, le néon crache lumière.

Fig. 1: Découvrez l’odeur de l’alcool. Faites-la fondre sous la langue.

Fig. 2: Soulevez le bassin de quelques millimètres. Avancez légèrement les fesses vers les talons pour effacer la cambrure.

Fig. 3: Noir.

Fig. 4: Mettez-vous à quatre pattes. Faites lentement glisser la paume de votre main sanglante sur le carrelage blanc du couloir. Posez votre main indemne à plat et faites levier. Attention, vous n’êtes pas parfaitement en équilibre.

Fig. 5: Positionnez-vous sous Livia. Pliez son coude pour la faire tomber sur vous. Vos dents s’entrechoquent.

Fig. 6: Noir.

Fig. 7: Posez lentement votre joue contre la sienne pour vous reposer une minute. Juste une minute. Juste

Fig. 8: Dégagez-vous délicatement.

Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelé sinon.

Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelés sinon.

Non j’arrive pas à la réveiller je vous aurais pas appelé sinon.

Oui elle est gelée putain je sais reconnaître un coma éthylique.

Oui elle est gelée putain je sais reconnaître un coma éthylique.

Bien sûr que je l’ai tournée sur le côté (Fig. 9) dépêchez-vous putain.

Bien sûr que je l’ai tournée sur le côté dépechez-vous putain.

dépêchez-vous.


Christine Lehmann est commissaire. Un carré de cheveux bruns, des taches de rousseur, des yeux lumineux, quoique bruns également. Une tenue de flic par-dessus et comme en protection. Ou en introduction: le début d’un dialogue. Sernin la regarde s’éloigner, accaparée par la harangue du porte-parole des copropriétaires. Il tonitrue Pourquoi personne ne me pose de question. Ce que je faisais ce jour-là, ce que le drame m’inspire? Les épaulettes se haussent sous la veste bleu nuit, quelque chose de figé, d’amidonné dans les plis du pantalon glisse au travers des convives.
Sernin n’a envie ni de boire ni de manger. Il n’attend pas des inconnus qu’ils lui adressent la parole. Sort dans la cour maîtresse où l’on fume par petits groupes, veste sur le bras, gilet déboutonné. Au-dessus du Naurne, au-dessus des grilles de lumière que dessinent les tours, le ciel est d’un noir presque sanguin.
Pas d’étoile. Pas de signe.
«Qu’est-ce que ça vous fait? Pas trop de pression? Hein, va falloir assurer maintenant.»
Sernin met un temps, mais retrouve enfin ce qu’il cherchait. Ce type si lourd, si dense, imprimé contre le mur de pierre, calvitie précoce, mains énormes. Jean-Louis l’appelait par son prénom. L’électricien. Le fils Vandervelde. Bernard.
«Je ne sais pas…» commence Sernin, parce que manifestement l’autre attend une réponse, un bruit au moins, un signe de vie.
«Ah! Personne t’a dit encore? Ton collègue, celui au chien. Il a posé sa démission ce matin. Parti comme ça, sans discuter, sans indemnité. La prime de précarité, j’aime autant te dire… Va falloir qu’ils recrutent, pour sûr, et avec ces merdes d’appel d’offre ça peut prendre des semaines. Et d’ici là, va savoir… Du pain sur la planche. Parfois on est content d’être à sa petite place, pas vrai?»
Sernin peine à lui distinguer un visage. Bernard oscille en parlant et la lumière ne l’éclaire que par intermittence. Sernin se demande comment oublier les pattes fracassées, le regard de terreur, les cris de Melchior. Le fils Vandervelde crache à quelques pas de ses pieds.
«Putain, j’en étais sûr. De vrais rats.»
Et désigne du menton quatre ou cinq gamins incrustés dans la fête, attirés par la lumière, les bruits et le crémant gratuit.


ULYSSE: Deux brancardiers. Une infirmière. La mère emmitouflée dans une parka, sous une couverture, sur un brancard dont les roulettes grincent. J’aperçois une silhouette derrière. Trop frêle pour l’encadrement lourd de la porte. Juste assez maigre pour rappeler l’Isis encartouchée, mais grande. Hijab de travers. Bleu sombre. Ou pas, fonction du gyrophare de l’ambulance. Yeux comme braises au fond de cernes ovales (tout juste assez pour rappeler l’icône byzantine). Elle me voit et crie casse-toi sale clodo!NISRIN: Une infirmière déboule avec deux brancardiers. Livia au sol façon tombeau. Ses cils sont transparents. Non bleus. Les types soulèvent le brancard en s’accordant d’un hochement de tête. 1, 2, 3. Coulissent le brancard dans l’ambulance. L’infirmière prend le pouls de Livia. À la gorge. Blanche. Non bleue. Un gars me mate de loin. Avec son imper trop grand, il ressemble à une silhouette de Batman grandeur nature contrecollée sur du carton. Je vois pas sa tête. C’est forcément le clodo sans tête. casse-toi sale clodo!LE MARI DE LIVIA: La femme de ménage s’appuie d’une épaule contre le chambranle et regarde ma femme, omoplates étirées vers le plafond. Je reconnais cette épaule béquille et cette posture fière déchue. Livia en abuse. Et de la vodka. Je regarde ma femme tantôt bleue tantôt livide. L’infirmière me dit quelque chose. Je n’entends pas. Le tee-shirt de la femme de ménage est maculé de sang. Ah si l’infirmière m’a dit Pourquoi votre femme se trouvait ici? Relents d’alcool, de station de métro sous fréquentée. L’homme de la SOFRECO tente de me rasséréner en enfonçant maladroitement ses doigts dans les muscles de mon avant-bras. casse-toi sale clodo! dit la femme de ménage, du sang sur le torse.LE WHITE KNIGHT: Il m’arrive encore, à la vue de certains tableaux vibrants, de confondre les vivants avec ces monuments élevés à leur mémoire. Ces agrégats de combattants et d’anges. Ces cadavres exquis de corps, de drapés, de mousse prise dans les plis des drapés et les narines des corps. Ces élévations qu’on dit édifiantes. Il m’arrive encore, devant ce type de spectacles si précis et peu pertinents qu’on les dit sculptés dans l’albâtre (hommes cuirassés soulevant corps de femme sur lequel se lamentent femme soucieuse et pleureuse debout, en retrait façon Notre-Dame-Des-Naufragés) de me prendre pour un Raphaël ou un porte-drapeau. Mais pas longtemps. Notre mission au Naurne est beaucoup plus triviale. Ulysse s’en souviendra-t-il? casse-toi

Sernin ne peut plus se fier à sa perception du temps. C’est lié à ses cycles de sommeil, il le sait. Il ne peut pourtant pas s’empêcher, au réveil, de penser que les chiffres lumineux, sur la table de chevet, mentent pour une raison confuse. Dysfonctionnement électronique. Coupure de courant. Malveillance. Quelque chose en lui sait qu’il s’est écoulé non pas deux heures mais une quinzaine de minutes, vingt tout au plus. Il n’a songé à rien. Ne s’est absenté qu’à peine. Le début des symptômes remonte à quelques jours. Au moment où il est entré dans le Naurne. Il y a une dizaine d’années. On ne peut pas se fier, dans le sommeil, à la précision de son horloge interne. Quand il avait six ans on l’a anesthésié pour un examen médical et soixante-dix minutes ont disparu de sa vie. Il n’était pas inconscient alors. Il était ailleurs, hors du temps. Son travail de rédaction, depuis des semaines, n’a pas avancé d’une ligne. Sernin est pareil à son sujet même, persistance des vibrations au-delà du stimulus. Trace laissée, ombre portée. Le fantôme d’un objet comme unique preuve que celui-ci a existé. Parfois, maintenant, depuis peu, Sernin est si fatigué qu’il lui arrive de s’endormir debout ou, pire, de rester éveillé avec l’impression d’être assoupi. Un espace d’inconscience s’ouvre au sein de perceptions continues. Une coupure étroite qui menace de se muer en béance. Il devine que quelque chose clapote là au fond, quelque chose de labile et de sombre. Avec un peu d’imagination il imaginerait un lac, une surface d’eau, une membrane mouvante et tiède au-delà de laquelle… Sernin s’éveille. Se découvre éveillé. Le temps s’est épanché, écoulé hors de lui. Des tâches lumineuses glissent dans son champ de vision, du brillant, de l’aveuglant sur fond noir. Dans la préface du Livre Lumière, Friedenfels parle de ce phénomène bénin, lié à une surpression ponctuelle dans les humeurs vitreuses, à des afflux sanguins ralentis dans les capillaires du cerveau. Pour le savant, ces signes sont fertiles, propices à la méditation sur la nature de la pensée et celle du monde. Pour Sernin, c’est une gêne de plus. Il se sent coupé de lui-même, des récits dont il a fait sa vie. Il va de soi qu’il n’a gardé aucun souvenir de son séjour au plus profond du labyrinthe, ni de la piscine de la nuit.


Je sais qu’il n’y en avait pas. D’asticots. Je veux direforcémentce qu’on raconte aux gamins. Qu’on met nos têtes dans des boîtesnon ce n’est pas un bon exemplequ’on fait du savon avec des chiens morts tout ça en fait c’est du baratin madame Lehmann mais…
— Prenez votre temps. Réfléchissez bien.
— LeLa tête du gosse elleelle était dépourvue d’asticot j’en suis convaincu il fait doux pour la saison mais le sang autour fumait un peu donc c’était fraiset pourtant vraiment çaça bougeaitet il y avaitça faisait comme des protubérances quinon je ne sais pas.
— Vous avez cru à un accident de chantier?
— Non!Non! J’ai soupçonné son père sa mère tout le monde je ne voulais pas croire que c’était le gamin. Pourtant il était juste à côté, un caillou dans la main. Son regard étaitpardon.
— Je peux revenir demain, monsieur Dagano.
— Issa.
— Vous pouvez continuez, Issa? Sinon je reviens demain.
— Non ça va. [long soupir suivi de mots inintelligibles] L’apocalypse on y pense dans le bâtiment. On travaille dans une fosse, veillé par une pelleteuse, on a un casque. Mais si la fosse s’affaisse – du fait d’un grain qui glisse, deux grains même pas, autant dire un éternuement – si la paroi se débine la terrenous bouche les paupières les narines plus moyen de respirer on devientde la tourbe. Alors non. Quand j’ai vu ce nouveau né fracassétellement mou d’allure que j’ai d’abord cru à un rat mâché par un rapacequand j’ai reconnu que c’était un crâne en mille petites miettes et que j’ai croisé le regard du gosseje n’ai pas pensé à un accident de chantier.J’ai pensé c’est la fin.


Des intrus dans la fête, donc. Venus de la cité voisine, ou de plus loin. Sernin ne les a jamais vus.
«Regarde, insiste Vandervelde. Tu vas voir ce dont la Sofreco est capable quand elle s’en donne les moyens.»
Sernin frotte ses yeux, espérant conjurer les taches parasites. Et, bien sûr, ça marche. Ça finit toujours par marcher. Quand il les rouvre, Bernard n’a pas bougé. Les jeunes gens rient bruyamment. Sweats à capuche, baggies. Anneaux dans l’oreille ou le sourcil, baskets de skaters. Et puis, sur eux soudains, comme engendrés par les ombres de la cour, les mecs en bombers blanc, ni grands, ni épais, mais tendus, tranchants. Leur présence est déjà une violence.
Les incrustés sont cinq, ils reculent aussitôt. Essaient, en parlant, d’un peu sauver la face. Moulinent des bras. Les videurs, eux, ne bougent presque pas. Ne font rien qu’être là. Bernard, le fils Vandervelde, ricane. Il tape sur l’épaule de Sernin et s’en va les retrouver. Je crois que c’est la première fois que je vois les White Knights, se dit le jeune homme. Je croyais qu’ils faisaient dans le nettoyage. Bien sûr, la Sofreco a investi dans la sécurité. Et après les événements récents… Avec cette soirée… Les pouvoirs publics… La presse à sensation…
Sernin retourne dans le hall. La fête se clairsème. De petits groupes, comme des îlots. Le traiteur remballe. Les verres, dans les caisses, tintent. On chiffonne les nappes avec soin pour contenir les miettes.
«Alors? Comment vous avez trouvé la soirée?»
Le libraire est là, dans le coin, avec les mêmes habits démodés, la même politesse insistante que dans son échoppe. Sernin imagine qu’il a passé tout ce temps seul, exactement au même endroit, à l’attendre qu’il arrive.
«Que faites-vous ici?
— J’observe. Je m’informe. Vous n’êtes pas venu à notre réunion.
— Pardon?
— L’association. Les Amis du Vieux Naurne. Faites-nous l’honneur, un soir prochain.»
Et tout de suite après:
«À bientôt.»
Bref contact de la main.
Son visage aussitôt remplacé par la face blanche et peinte de Mademoiselle Marchal.
«Eh bien, bonne nuit, Monsieur Massé… J’ai l’impression qu’il est l’heure pour nous tous d’aller au lit.»
L’horloge sur la façade marque, comme toujours, trois heures passées de dix minutes.