bidon de gel douche vide

Sernin cavale dans les couloirs, bondit les marches trois par trois, traverse le grand hall, le hall désert et vaste sans ralentir. Il est en chaussettes et maillot de corps, il est mal réveillé. Sernin court parce qu’il a, dans son demi-éveil, entendu les freins hydrauliques des camions poubelle. Parce qu’il a senti dans les vieux murs, entendu dans les vibrations des vasistas, le diesel lourd des machines à l’arrêt. Sernin s’est souvenu de ce qu’il a fait l’avant-veille et de cette chose qu’il ne devait pas oublier mais a oublié tout de même: descendre au local à ordures et fouiller les conteneurs avant que tout ne soit emporté à la déchetterie, à l’incinérateur. Sernin a ce genre de problème en ce moment: trop de fatigue, trop de boulot, et des phases de rangement frénétiques au cours desquelles il jette sans discriminer. Avec les liasses de notes, de graphes, d’articles imprimés et lus, tassés dans les grands sacs de recyclage, il a laissé partir des fiches de paie, des ordonnances et le plan minutieusement reconstitué de ses explorations du Naurne.
La cour est glacée de givre. Sernin, au-dedans, se maudit. Personne n’accepte de bonne grâce d’être trahi par soi-même. Deux bennes vertes toussent, fument dans le matin. Des boueux baraqués grillent leurs clopes. Ils ont ôté leurs gants. Sernin les double sans réfléchir. Il a la porte rouge en objectif, la double qui donne sur l’ancienne buanderie, vantaux grands ouverts. Il sent le froid qui mord, qui s’insinue à travers le coton pour lui glacer la plante et les orteils. Sernin galope jusque dans un White Knight. Le White Knight le stoppe net. Sernin s’ébroue. L’urgence brûle au ventre, mais il doit prendre le temps de regarder.
Trois spots flashent l’intérieur du local pour y tuer toute ombre. Des tables sur tréteaux ont été dressées. Et sept, non huit flics à gants de caoutchouc dissèquent les sacs d’ordures pour en trier le contenu.

Un cendrier Lucky Strike, blanc sale de gris. Lucky Strike Sonns Nichts lit-on en le faisant tourner.

J’ai dit ce qu’il fallait. Dans l’ordre, scientifiquement. J’aurais pu tout répéter à l’identique. On m’aurait alors filmée une deuxième fois, mais de dos. Les oreilles droites, statique comme un chien assis. Un héron dans sa putain de mare. Possiblement en contre-jour et l’image aurait fait une silhouette de l’acabit d’un crâne chauve noir dont dépassent des oreilles noires. Un peu comme les putes qu’on interviewe à la télé sauf sans cheveux. J’ai tout en tête. Tous les mots. Tout ce qu’il faut dire. Ce qui disculpe. On aurait pu faire une troisième prise. De profil – là j’aurais ressemblé à un logo de théière tellement j’ai un grand pif. Une quatrième. De face – je sais que j’ai les lèvres un peu tordues. «Quand t’es fatiguée t’as une face de boxer», disait Ahmed. Quand je dormais pas et qu’on se voyait le matin, il me saluait d’un «Cassius Clay!» en levant la main et moi je répondais «Mohamed Ali» et on se regardait de biais et ça sonnait comme un jingle de pub genre pour le Nutella et Yasmina appelait ça de la complicité mais ça existe plus c’est parti en même temps qu’elle

Une cinquième. L’autre profil.
Je dirais toujours les mêmes mots. Dans l’ordre. Scientifiquement.
Une sixième. À quatre pattes. On verrait que mon dos.
Tout pareil.

On lui donne une veste fluorescente. Trop grande. La femme de ménage y passe les bras comme on s’embroche au pilori. Son visage fané d’insomnie s’allume jaune. Malade d’énergie.
Que savez-vous du crime? demande-t-on pour entendre sa voix – c’est Matteo qui l’a interrogée.
Elle répète. Elle annone. Elle connaît les mots qui disculpent. La formule à bercer les forces de l’ordre. Les mains posées à plat – crasse, peaux arrachées, sanguinolentes, dans la masse noire des doigts, façon carrière de nickel à ciel ouvert – Nisrin est une plaie. Nisrin la plaie récite les endroits où elle n’a pas été, les choses qu’elle n’a pas faites. Nisrin la chose trame comme on brode comme on tisse des faits d’innocence. D’innocuité.
Et demain? lance-t-on.

Et demain, qu’elle me demande.

Ses pupilles, jusqu’ici dilatées d’ennui – «dans le vide» dit-on sans rien y connaître. Au vide – rétrécissent et s’ancrent aux miennes. Je ne pensais pas que ça arriverait si tôt. Si brusquement. Ne pas ciller. Christine Lehmann. FORCES DE L’ORDRE. Ces paroles ont contré les siennes. Et demain? Deux mots de taille modeste.

Putain c’est quoi cette question débile?

facturettes de supermarché et tickets de carte bleue

Il ne devrait pas mais il se sent coupable, Sernin. Se cherche un alibi, une explication raisonnable à sa présence ici, sur une scène d’investigation. Tout laisse paraître l’intention de soustraire à ces poubelles quelque preuve accablante. Il tient encore quelques secondes sans moufter, assez pour ressentir pleinement le froid. Les éboueurs regardent les vigiles de la Sofreco. Les chevaliers blancs scrutent les policiers. Les rupins du Naurne matent sans comprendre, depuis leurs fenêtres, depuis leurs bagnoles. De Sernin, tout le monde se fout, personne ne le voit vraiment. Il hésite encore, se sent bleuir des mains, des bras, des pieds. Et aperçoit, jaillies de la panse d’un pochon éventré, certaines des pages froissées qu’il est venu sauver. Il entre, il est déjà dans la lumière.
«C’est à moi», fait-il, tendant la main.
Le technicien, par réflexe, escamote les feuillets.
«Laissez, Rémi, ordonne Lehmann. Ce n’est pas important.»
La commissaire était là, dans l’angle mort, en tenue, à superviser. Les sacs qu’on manipule font de drôles de bruits. Sernin reprend ses documents. Fouille un peu, puisqu’on le laisse faire. Récupère tout ou presque de ce qu’il a jeté par inadvertance. Un peu de marc de café colore le verso de son plan.
«Vous n’avez pas froid? demande ensuite Lehmann.
— Je suis désolé. C’est à cause du travail de nuit. Je perds le sens du temps qui passe.»
Ça n’a pas beaucoup de sens, mais elle a l’air de le comprendre. Hoche la tête. Sourit avec les yeux.
«Vous cherchez quoi? reprend Sernin, qui danse d’un pied sur l’autre.
— Nous ne savons pas encore. Un signe. Les maisons sont comme des organismes. Il faut être attentif à chacun des symptômes.
— Je vois, fait Sernin, pour tâcher de rester poli. Merci.»
Il repart. Moins vite qu’il n’est arrivé, mais quand même. Passe entre les White Knights, les boueux en pause technique. Depuis l’autre côté de la cour, de derrière la palissade du chantier, Ulysse est seul à le regarder passer.
«Il ne faut pas que le gamin reste ici» grommelle-t-il. Il sait très bien que Sernin ne partira pas.

Un bracelet porte-bonheur brisé, emmêlé dans un spaghetti. À l’origine, le fil était violet, jaune et probablement orange. Le vœu est-il exaucé?

Je l’ai jamais regardée dans une lumière où on voyait sa peau. Elle est bronzée, en fait. Presque orange et ses rides presque pas visibles mais je les dessine de mémoire. Yeux. Front. Lèvres. Cou. Elle passe sans me voir. Moi je suis jaune fluo. Son mari gris. Son gamin blafard comme s’il sortait d’une prise de sang. Elle traverse la cour façon first lady qui roule en défilé. Main levée sur les yeux de peur d’un sniper. Je dessine un rond rouge sur son front sur ses yeux. Lèvres. Cou. L’odeur de son corps me revient d’un coup. Je cherche où vomir, mais la flic m’attrape par la main et je reste.
Ses collègues embarquent la petite famille. Gentiment. Têtes qu’on baisse façon marionnettiste amoureux de sa camelote, sirènes et flashes.
Les paparazzi désœuvrés lancent des coups d’œil monotones aux quatre coins du Naurne dramatisé. J’ai envie de crier «Le Naurne a pas quatre coins, abrutis!» mais ils se lassent avant que la salive me revienne en bouche – odeur du cou de Livia, je ferme les yeux mais l’odeur reste – sauf un. Il s’accroupit pour tirer le portrait d’un corbeau qui masse des pieds le tas de sacs poubelles avachis dans la cour.
Un bleu se met en travers de l’objectif.
Christine Lehmann intervient: «Vous ne pouvez pas photographier ces pièces à conviction. Nous allons procéder à leur fouille systématique avec l’aide du personnel bla bla conférence de presse merci.»
Pendant tout ce temps, elle m’a pas lâché la main. Et je l’ai suivie, bêtement attachée. Jambes raides de cigogne ou de compas malade.
On voit plus la voiture de flics. Livia. Le gosse assassin. Ça existe plus.
Reste plus qu’une main un chouïa trop chaude, du vent à faire claquer une queue de cheval de flic sur ma joue et des sacs poubelles. Un putain de dinosaure de sacs poubelles.
Mouches.
Corbeaux.
— Bon. Il va falloir jouer du bec avec les corneilles! dit la flic à ses hommes.
Tout le monde se marre sauf moi.
Je lui lâche la main.
Pourquoi je l’ai pas fait avant?

couches jetables, usagées

LE LIBRAIRE: Bon. On en est où des recours? Kate? Des nouvelles?
DENTIER JAUNI: Rien. La Préfecture…
MOUSTACHE JAUNIE (mari de DENTIER): La Préfecture nous balade. Ils jouent le temps et ne feront jamais suite. L’échelle locale tout le monde s’en fout, je l’ai déjà dit. Il faudrait bouger du côté du Ministère.
LE LIBRAIRE: Bon. Bon.
LA PERRUQUE: On n’aura jamais le temps. Il va falloir agir. Va falloir qu’on en discute des moyens.
MOUSTACHE: C’est qui, lui? Qui êtes-vous? On vous a présenté?
« Ça commence bien », se dit Sernin. Les Amis du Vieux Naurne, ce sont plutôt les vieux amis du Naurne. Des retraités très usés, d’autres oisifs depuis moins longtemps. Des qui s’écoutent causer. Des qui se cherchent des combats, passions de fin de course. Et puis l’étrange libraire, son étrange librairie changée en local associatif: quelques chaises, du thé, une bouteille de Jack Daniel’s.
LE LIBRAIRE: C’est un curieux. Il habite dans le Naurne.
SERNIN: J’y travaille, en fait. Je suis gardien.
LA PERRUQUE (hoche la tête, fait glisser sa perruque): C’était pas une femme, la gardienne? Une avec un voile?
MOUSTACHE (après un temps): Vous vous intéressez à l’histoire, jeune homme?
LE LIBRAIRIE: Il a lu Friedenfels. Il a lu Eckart.
DENTIER: Et vous travaillez pour la Sofreco malgré tout? Vous acceptez ce qu’ils sont en train de faire?
SERNIN: Oui. C’est-à-dire, non. J’essaie de comprendre.
Il accepte le verre que le libraire lui tend, deux doigts de bourbon brun.
SERNIN: J’ai l’impression que le Naurne refuse tout changement. Qu’il ne veut pas qu’on le…
PERRUQUE: Il s’agit bien de changement!
MOUSTACHE: Quand les travaux seront terminés, tout ce qui faisait l’essence du Naurne sera perdu. Des années durant, nous avons œuvré à sa réhabilitation. Le voir en déshérence nous brisait le cœur. Les dégradations. Les graffitis. Nous avons multiplié les pétitions, à l’époque. Les sit-ins. Voyez ce qu’il a fini par en sortir. (Un temps.) La Sofreco n’a aucune idée de ce qu’elle est en train de mettre en pièce, parce qu’elle refuse de se plonger dans les dossiers. Le prix du mètre carré est leur seul argument. À leurs yeux, ça peut tout justifier.

Une figurine en plastique du roi Triton dans La Petite Sirène, de Disney. Décolorée par une longue exposition au soleil. Probablement un cadeau MacDo. Dégage une odeur d’œuf pourri.

Le grand corbeau a disparu. Le Naurne contient pas de corbeau.
La flic m’explique.
En prison, les esprits penchés sur mes barreaux, les taches noires et tous ces froissements d’ailes, en fait, c’était que des corneilles. Ça dégringole le cerveau, de croire aux corbeaux tout ce temps et de se retrouver avec des corneilles.
Lehmann s’agenouille des fois près de moi, fait mine de fouiller les poubelles d’un bout de stylo, comme les detectives des séries, vous voyez ? Le genre propre sur lui qui fait le dégoûté mais en fait il tourne pas de l’œil quand il voit un cadavre au contraire c’est même lui qui trouve l’indice fourré sous cinquante centimètres de viande faisandée – genre un anneau – et qui l’enfile, comme ça, à son Bic, l’air de rien mais quand même triomphant. Lehmann.
Donc des fois elle s’accroupit et fait semblant de bosser mais en fait c’est la boss elle va quand même pas remuer les poubelles mais quand même sympa elle vient voir et note des trucs qui ressemblent à des coordonnées sur un calepin.
Donc elle s’accroupit et elle m’enseigne que les corbeaux, ça existe plus. Ça a disparu à peu près en même temps que la peste et le choléra.
«Le corvus corax. Bel animal. Charognes, voyez-vous? Pendus. ENVERGURE! – là, elle ouvre les bras – mais ça c’est une corneille.» (Je résume.)
Ça donne presque envie de pendre, la nuque cassée. Se faire picorer, lamelle par lamelle. À l’entendre, je sais pas si j’ai envie d’être une espèce disparue ou un super prédateur béqueté par une espèce disparue.
Ou elle.
En l’état, j’ai le nez dans les déchets du Naurne. Pour changer.
Barquette de viande avariée.
Une corneille me snobe de son profil blanc noir. Lehmann m’a expliqué que les corvidés se menaçaient des yeux. J’en déduis que cette corneille est polie. Je pose poliment la barquette à l’écart. Je détourne poliment le regard. La barquette suinte et pue. La corneille sautille vorace et tic et toc et claque du bec contre polystyrène.
Et là, je m’aperçois que plus elle bouffe, plus j’ai faim.

bris de verre à moutarde

Une étagère pivote au fond de la librairie, comme un passage secret de film de la Hammer: les rayons ont simplement été montés à même la porte. Ça ouvre sur un local plus étroit, plus tassé encore, éclairé par une ampoule nue de 40 ou 60 watts. Des rayons de beaux livres plus ou moins en vrac, vieux pour la plupart. Des revues jaunes. Des tracts polycopiés et presque illisibles. Des magazines aux glaçages dépolis. Aux murs, des cartes postales punaisées se chevauchent les unes les autres. Un porte-parapluie déborde d’affiches roulées, sans élastique. Des livres de poche s’empilent, des Que sais-je?, de vieux numéros de Planète. Il n’y a guère de place pour tenir à plus d’un, Sernin a les honneurs, les autres se pressent dans l’encoignure pour commenter ses découvertes.
«C’est le musée, ici. Les archives. La documentation.
— Il faudrait tout reclasser, bien sûr, mais ça donne une idée de l’ampleur du travail.»
Sernin ouvre un classeur poussiéreux, plein de fiches cartonnées, tapées à la machine.
«Notes de recherche à la Bibliothèque nationale, commente Dentier. Ça a trente ans. Il faudrait mettre à jour, passer au propre.»
Sernin feuillette des cartons pleins d’images.
«Pensionnaires du Naurne, dit Perruque. Des proches de Friedenfels, surtout. Les thérapies étaient trop audacieuses pour l’époque. L’antipsychiatrie doit beaucoup à ce qui a été tenté ici.»
Certaines photos ont les bords crantés comme de gros timbres. D’autres, en couleur, semblent représenter les Amis il y a vingt ou plus années, pique-niques dans le complexe désaffecté, nappes jaunes, chianti. Et puis enfin : un portrait de Camila. Elle porte un chapeau très démodé. Le col de sa robe renvoie au siècle passé. Son visage paraît grimé.
«Et ça, c’est qui?
— Elle s’appelle Alba, dit le libraire. C’était le grand amour de Friedenfels.
— Elle est morte en 1923, complète Perruque. Œdème pulmonaire. Il en resta inconsolable.»

Un sac de congélation rempli de moignons de savonnettes, de tailles, d’odeurs et de rugosités variées.

B27

Nisrin avance de côté, puis de face. Le monceau de déchets qui serait une bête en haillons renâcle à peine comme elle fourrage, des deux mains, dans sa chair aux froissements crissant de plastique. Lorsqu’elle passe d’un sac à l’autre, elle n’hésite pas. Pas plus qu’un rapace tâtonne à la charogne. Elle les discrimine sans hasard apparent. On ne peut s’empêcher, à la voir tracer ainsi son chemin par les détritus, de penser à l’auspice. À l’animal omniscient dont l’œil du dedans est plus perçant. D’ailleurs, elle touche nu.

A23

Pas moyen que je mette ces gants. La prison, ça calme du latex.
Un sachet de piments séchés. Vert militaire. Ratatinés comme des mégots écrasés. Il est scellé. Je me demande pourquoi on l’a jeté. Je regarde de plus près. Dedans, on voit clairement voler quatre grasses mouches noires. Au fond, en grappe façon grains de riz agglutinés aux lèvres d’une cuiller, leurs larves.

C21

Nisrin jette un objet contre le mur. Matteo va pour la sermonner, mais d’un geste de main… Matteo aime Lehmann façon Terre-neuve. Il recule, les yeux dans les lacets de ses Magnum pointure 48. Nisrin est déjà en C21, droite, la nuque parallèle au réverbère. La nuit tombe vite. Autour de la jeune femme, mouvements secs et frénétiques des cous de corneille, des becs de pie et des gants de l’équipe d’investigation. Peu à peu, tout ce beau monde se retire, comme des acteurs délaissent une scène s’obscurcissant, après le dernier clap.
Nisrin change lentement de cap et s’agenouille comme on prie.

N10
Ici

N10
Maintenant

N10
Je déplace le sac. Il est énorme mais tout léger. En dessous, un cercle cramé. Un truc rond a brûlé rond, contenu dans sa forme, sans exploser. Une bassine. Un tonneau en métal. J’allonge la paume dessus. Je m’attends à ce que le basalte brûle. Je veux que ça brûle. J’anticipe la grimace. Je plisse les lèvres. Dans mon ventre, quelque chose se tend. Mais c’est froid. Glacé même. J’ai envie de chialer. La flic s’accroupit à côté. On aboie. On siffle. Qu’elle s’approche pas ou je la mords ! Mais elle met une main sur ma nuque et d’un coup le sol est tiède et le chien s’arrête et le vent tombe et c’est mouillé par terre et je me rends compte que je pleure comme une débile. Je sais pas comment elle s’y prend – je pèse une enclume – mais elle me soulève.
— Il fait trop sombre. On reprend demain.

bœuf haché, barquette de 500 g, pourri

En remontant, Sernin passe par l’ancienne buanderie devenue local poubelles. Les containers alignés sont vides, on dirait qu’ils attendent là, le long du mur, impatients d’être sollicités à nouveau. Le sol est humide de la lance à eau. Odeurs de citron artificiel, d’ammoniaque, de moisi très vénérable. Sernin ressort.
Le Naurne, autour de lui, semble bas et tassé, replié sur lui-même. Les tours qui le surplombent scrutent et jugent. Beaucoup d’obscurité ici-bas et beaucoup de lumières tout autour.
La cour.
Le hall.
Les escaliers aux marches larges.
Sernin connaît tout ça par cœur. Il a même l’impression étrange que son Naurne est plus authentique que celui des vieux croûtons de l’assoce. Ils ont causé politique, encore. Actions personnelles. Actions concrètes. Sernin sait que la lutte est perdue d’avance. Le Naurne est propriété de la Sofreco.
«Et le meurtre? s’est enquit Moustache. Est-ce que ça ne change pas tout?
— Je ne vois pas en quoi», a pensé Sernin sans rien dire.
Ils ont parlé de méditation, aussi. Ayurvéda et médecine douce. Dentier s’est préoccupé du sommeil de Sernin. On l’a fait parler de ses études. Échos infimes dans les replis de la matière.
Le palier.
Le couloir.
La porte de sa chambre.
Celle de la chambre voisine.
Les Amis du vieux Naurne ont évoqué les bains.
«Il y avait un bassin d’hydrothérapie pour les curistes. On croyait beaucoup aux vertus des fluides.»
Sernin s’arrête.
«Là où vit Camila», murmure-t-il en poussant sur le panneau de bois.
Ça n’est pas fermé.
Il fait très sombre.
Poussière ancienne. Eau stagnante. Sernin reste immobile jusqu’à s’accommoder. Marche un peu de ça, de là. Visite. Explore. Les bruits ne parviennent que très étouffés. Personne n’est venu ici depuis des lustres.
Il n’y a jamais eu de locataire dans la pièce voisine.

Des brassards de natation pour gamin. Crevés.

Nuit. Un bruit de moteur ou de ventilo. Le vent fait caqueter le scotch de police qui forme barricade devant le tas de sacs poubelles. Par moments, en fonction du sens de la bourrasque, des relents. Je tire la petite fenêtre qui racle dans son bois pourri, imbibé d’eau, de poussière et de peinture blanche caillée. En bas, un fourgon des White Knights à l’arrêt. Moteur en marche. J’ai envie de descendre leur expliquer comment on tourne une clé de contact, mais je vois que le hayon bouge. En bas, en haut, chargé de sacs. Deux White Knights postés jambes écartées, importants, devant le scotch. D’ici à ce qu’ils sortent une paire de ciseaux géants de leur veste et qu’ils inaugurent le tas de merde.
Je me demande si Lehmann est au courant.
Le fourgon continue un moment de brouter des sacs. Puis il s’en va. Puis silence. Ils ont déblayé les poubelles de devant, celles qu’on a fouillées, mais ils ont oublié un sac. Tout paumé sur l’asphalte.

Je suis devant.

Je me rappelle pas m’être habillée. Ni être sortie. Ni rien. Mais je suis devant le sac. C’est celui que j’ai viré pour mater la tache de cramé. Je me penche dessus.

Son contenu par terre, courbe façon voie lactée ou logo de Nike, pourtant je me rappelle pas l’avoir ouvert. Ni renversé. Ni rien. Mais je suis quand même devant ses entrailles.
Des boules de cheveux comme en crachent les hiboux. Blonds. Agglomérés à du savon sec ou des pellicules. Des cotons blancs maculés de noir d’yeux. Des mouchoirs blancs maculés de rouge de bouche. Des tampons enveloppés dans du PQ. Rassis. Sépia marron. Et l’odeur évidente du corps de Livia. Son parfum, sa crème, je sais pas. Un ensemble de trucs.

Je suis dans l’escalier. Pourtant je me souviens pas.
Ma main droite engourdie. J’arrive à l’ouvrir. Dedans, façon nid, une poignée de cotons démaquillants. Tous la même odeur.