Quinze heures dix. Le réveil sonne sans sonner ni réveiller Sernin, qui ne dormait pas vraiment. Monte la voix calme, apaisée, d’un présentateur radio. C’est un monologue lent, scientifique, qui parle de larves d’insectes et des mues qu’elles abandonnent. Le son sort du petit appareil noir et emplit l’appartement, qui n’est qu’une seule grande pièce. Le son danse avec les poussières qui étincellent dans les rayons obliques du soleil d’hiver. Imago est le nom que l’on donne à la forme adulte, définitive de l’insecte à métamorphose. L’imago est apte à se reproduire. Sernin n’écoute que d’une oreille.
Il est couché sur le côté, tout habillé et, sans bouger la tête, décompte les quelques effets personnels qu’il emportera avec lui en partant. Deux grands sacs suffiront. Pas même de quoi emplir le coffre d’une voiture. Imago, poursuit la voix paisible, latin pour image. Reproduction exacte ou représentation analogique d’un être ou d’une chose. Sernin n’écoute pas. Il songe à la marche à suivre: les coups de fils à passer, la démission à poser. Il rédige en pensée un mail pour Myriam, qu’il lui enverra tout à l’heure.
Pardon d’avoir tant tardé à répondre. J’ai été accaparé par la thèse et mon boulot alimentaire. Je pensais qu’il serait plus simple d’avancer loin du campus et tout ça. Ce ne sera pas la première fois que je me trompe (ni la dernière!).
Sernin sourit. Il aime bien ce ton enjoué. Ne quitte pas son lit.
J’imagine que le poste d’assistant est grillé pour cette année, mais si tu croises Lorrain, parle-lui de moi et dis lui que je reviens bientôt dans l’équipe. Je vais voir comment je fais pour le logement. (T’inquiètes pas, je viendrais pas perturber ta colloc.) Je suis un peu à bout, ces derniers mois m’ont épuisé et je serai content de revoir la fine équipe. Tu as mon téléphone, hésite pas à m’appeler. Je t’embrasse.
Je t’embrasse? se demande Sernin. À bientôt?
À très bientôt.
Les gros chiffres lumineux, les chiffres bâtons continuent d’indiquer l’heure, tandis que le présentateur déroule son explication, évoquant maintenant les représentations mentales, les visions intérieures: images, imaginaire, fantasme. Sernin n’a de comptes à rendre à personne et son contrat, il l’a vérifié, est résiliable sans condition après préavis de trois jours.

Maintenant que tu le quittes, le Naurne te semble vide. Pour la première fois, tu aimerais les claquettements graves de boulets de fantôme que font les herses neuves des garages. Les râteliers qui râpent des moteurs qu’on chauffe. Les chocs de clou des talons. Mais rien. Il est tôt. Le silence te lèche. Mais peut-être est-ce un effet de la brume? La brume aplatit les sons, crois-tu te souvenir. Levée du canal industriel, tout près. Jetée, humide, comme un seau d’eau à la face du Naurne. Il fera beau aujourd’hui, t’entends-tu penser, de loin, comme si cette prédiction météo ne t’appartenait pas. Au demeurant, elle ne t’intéresse pas. Tu connais les chemins qui mènent à l’extérieur. Qu’il pleuve ou qu’il soleille, ce matin, tu pars. Ahmed t’a écrit tu peux pas rester là demain j’ai ma journée je passe te prendre quelle heure t’arrange. Tu lui as répondu avant mon service avant la valse des Porsche et des Audis vers 6h00 et maintenant tu l’attends, posée sur une chaise. Tu as mal au cœur, le pouls tape-enclume et les paupières béton, comme lorsque ton père te réveillait la nuit pour descendre au bled en 205. Mais peut-être est-ce un effet de la brume, fréquente avant les grandes vacances? La lumière électrique t’abrutit les yeux. Tu fais adieu à ton domaine. Tu ne sais pas bien quoi regarder en dernier. Sur le mur, la tapisserie a été arrachée. Le plâtre est nu. On devine que le papier recouvrait une porte condamnée. Pas de poignée. Le trou carré et la serrure ont été bouchés avec de la pâte rose. Du chewing-gum ou du papier mâché. Marrant. Tu n’avais jamais fait attention. Sur la table, ton hijab, plié en triangle comme un foulard de mamie russe. Tu vas le laisser là. Au centre du lit défait, comme épinglé par le blanc halogène du plafond, façon papillon, ton sac. Tu l’as remanié plusieurs fois et maintenant, il a la configuration requise. Maintenant, dans le petit matin noir, nausée au ventre, sac rempli, tu pars.

L’arrière de l’atelier donne sur une cour aveugle, une fosse. Un îlot dans le Naurne. L’appartement est à l’étage. C’est la première fois que Sernin entre dans le logement de fonction du père Vandervelde. Pour l’occasion, le vieux prépare de la chicorée.
Une collection de grandes casseroles en cuivre pend au mur. La cuisinière à six brûleurs est ancienne, un piano de professionnel. Tout est un peu graisseux. Ça sent le bouillon.
— Assieds-toi.
Sernin obtempère. Pose sa lampe torche, son talkie-walkie sur la table. Les instruments du métier. Patrick verse la boisson dans deux grands bols marron. La chaise racle quand il s’installe à son tour.
— Je vais être franc avec toi, commence-t-il, cherchant le regard de Sernin. Jean-Louis était un bon à rien et je n’ai pas été triste quand il est parti. Il buvait pendant les rondes et oubliait la moitié des consignes. Même son chien n’était pas vigilant. On le regrette pas, au Naurne.
La paupière droite de Sernin palpite, involontaire. Vandervelde passe une main dans sa moustache. Le silence se prolonge un peu. Puis, comme s’il avait oublié ce dont il parlait, Patrick désigne la radio portative.
— Mon fils m’a dit que ce machin contient un traceur, une balise comme pour les naufragés, avec une précision de quelques mètres. Il dit paraît que ça permet à la Sofreco de toujours savoir où sont leurs hommes. S’ils se sont arrêtés en route, s’ils se reposent. S’ils rendent visite à tel ou tel habitant du complexe.
Sernin boit avale quelques gorgées trop chaudes. La boisson est acide et fade.
— Pas un boulot trop difficile, continue l’autre. Ça s’apprend en quelques heures. J’ai entendu dire que tu devais encore des jours à la boîte. Tu ne devrais pas te séparer déjà de tes outils. Ce serait dommage de te perdre maintenant.
Sernin essaie de lire le visage du concierge. Comprendre ce qu’il a voulu dire.
— Que je me perde? suggère-t-il.
Regard gris neutre. Patrick Vandervelde touille son bol.
Dans le chauffe-eau à gaz, la veilleuse chuinte.

— Je sais pas. Débrouille-toi.
Grognements
— C’est pas ça qui manque! Il y en a une là. Oh! Et une là! Et tiens, encore une là. T’as qu’à en choisir une et basta.
— T’as jamais entendu dire qu’il y en a des mauvaises? Des… des pourries?
Rires Très forts Vraiment, suspicieusement trop forts
— Sérieux, pas de blague. T’as pas vu ce film? Les gars sur une station spatiale et ça dérape. Il y a des sortes de sas. Tu vois?
— Ah ouais qui s’ouvrent comme des machines à laver de lavomatic.
— Ah? Je sais plus. En tout cas les types…
— Il y a une nana aussi, non? Une bonne?
— Je sais plus, putain! Bref ils ouvrent les portes et un coup tout baigne, un coup ils se font écharper mais genre…
— Comme dans Saw.
— Non moins pire.
Bruits de semelles dans une flaque de moquette trempée.
— D’ailleurs dans Saw aussi il y a une histoire de portes. Tu vois? Tu vois?
— Je vois quoi? C’est des films! Respire!
Fracas métallique
— Putain!
— Putain c’est un chat.
Claquement d’une main à plat contre une joue
— T’es un demeuré.
— Alors? À droite ou à gauche?
— Attends. Depuis quand c’est à moi de choisir?
— Depuis que j’ai dit que c’est à toi de choisir.
Raclements de genoux sur un tapis de gravillons
— Putain ils font chier avec leur sécurité renforcée. Avant on n’était pas obligés de ramper comme des cafards. On pouvait tranquillement fumer dans la cour.
— Faut regarder le bon côté des choses. Dans les sous-sols, Picasso risque pas de venir nous tirer le portrait.
— Ah ouais! Tu te rappelles la fois où il t’a fait genre un nez énorme? Lamia t’a appelé patate pendant trois mois.
— Ouais.
Respirations bruyantes. Raclements de coudes sur une surface poussiéreuse.
— Am Stram Gram…
— Oh mais j’y crois pas! Hop! Celle-là!
Lourde porte aux gonds rouillés s’ouvrant en grinçant
Bourrasque (ou appel d’air)
Silence

— Oh putain.
— Oh putain.
— Attends, mais c’est gigantesque.
— Vont chier dans leurs frocs, les White Knights.

On est dedans, je répète ON EST DEDANS!!!
Avouez que vous n’y croyiez pas, bande de défaitistes!
Le boulot de doc de Malik a porté ses fruits (normal: Magik) et après trois quarts d’heure de chatières bien friables, on a fini par LE trouver. Ouais, LE réseau minier moderne, strates supérieures. Et c’est du beau tunnel, étais solides.
Quelques graffs d’époque font marrer Picasso, notre touriste. Il y a des initiales, des jambes de femmes bien écartées et même ce qui ressemble à un plan sommaire des niveaux du dessous. Zigor prend les photos et on sort le casse-dalle. C’est qu’on en a pelleté, du remblai, pour dégager le passage. Heureusement que LittleEgo (c’est moi) a pensé au pâté, aux chips et aux cornichons!
Picasso paie sa bière. Il a du mal à croire qu’on a réussi à entrer. Suffit maintenant de trouver un chemin vers le haut et BIM. L’Hôpital à dispo, de jour comme de nuit. Les Secrets du Complexe percés à jour…
Ha ha! Vous croyez que je vous entends pas, les poulets? «Mytho! Allumeur! Fais montrer les preuves!»
Premiers clichés à venir très vite. Zorro postera des bouts du filaire sur le newsgroup. Mais pas la peine de chercher l’accès: c’est du très caché et sur terrain privé… Bref. Pas trop de bruit, les jaloux, même si on vous laisse comme des naves à la remorque!
MagikMalik a fait des relevés et Picasso posé un chouette chrome avant de remonter. Ce qu’il y a derrière a l’air juste GI-GAN-TESQUE, et pas trace de visite depuis cinquante ans (au moins).
Soit on a le cul bordé de nouilles, soit on est des putains de héros. Et si c’est ça je change de pseudo. Bisou mouillé mes Pokémons.

NotSoLittleEgo.

Un caillou sur la vitre. Il peut pas sonner, comme tout le monde? Nisrin passe de léthargie à debout. La mini-vitre. Le WAS IST DAS. Nisrin soulève laborieusement la lourde trappe vitrée, crache la poussière et mie de peinture blanche que l’opération déchausse, passe le cou par l’orifice. Elle hésite entre l’engueuler et l’engueuler. D’un autre côté, si Ahmed est arrivé, ça veut dire qu’elle se casse. Bye-bye le Naurne. Adios muchachos. Fini les cauchemars, les hallus, les murs qui changent de place, les gamins qui fracassent la tête des bébés.
— J’adorais faire ça quand j’étais gamine!
La flic.
Là, en bas, la flic la regarde avec un grand sourire Colgate de flic de série télé.
— Il y a un problème?
— Non, j’ai vu de la lumière, c’est tout.
Joueuse.
— Vous êtes matinale.
— Le café est très bon dans la police. Et vous, quelle est votre excuse?
Et maintenant quoi? On taille une bavette avec les forces de l’ordre? D’un coup on serait dans le même camp?
— Je pars, dit Nisrin.
La flic a l’air déçue. Genre son sourire devient des toutes petites lèvres qu’on voit à peine dans la brume.
— Ah. En vacances?
— Non. Pour toujours. Je me casse. J’en ai marre.
— Oh.
C’est tout? Elle me fait tout ce cirque pour l’air triste et un Oh?
— Mais mon taxi est à la bourre. Le café de keuf marche sur les profanes, vous croyez?
Putain mais pourquoi je lui dis ça? Maintenant elle sourit. Merde. Si je commence à dérider les bleus.
Je laisse mon hijab, je prends mon sac et je rejoins Lehmann. Ahmed me trouvera bien. Il y a pas dix mille endroits allumés à cette heure-ci. Au pire il demande.
J’ai l’impression de pas être tout à fait réveillée. Ou d’être somnambule. Normal, je suis les deux.
Dans la rue, les réverbères s’allument d’un coup. Ça fait clac. La lumière donne un tsunami qui se fracasse contre la muraille du Naurne mais sans entrer vraiment.
Le café est bon. Paradoxalement trop liquide et trop corsé, mais bon. Je mets deux sucres dans le gobelet en carton pour couvrir le goût du carton. Ça a l’air d’amuser Lehmann. Elle doit être du style à mettre des sucrettes. Ah non, deux sucres aussi. Marrant. Avec sa queue de cheval et sa taille toute fine, mais soit. Et elle tend son gobelet et on trinque et elle sourit en coin, comme une virgule, et l’afflux de sucre enclenche un truc dans ma poitrine, comme un mécanisme fatigué qui se remet à faire son petit business.

Dernière nuit. Dernière ronde. Le Naurne atone et sombre. White Knight en bombers clair derrière les palissades de chantiers. Nouvelles portes à digicodes pour les logements de l’aile Monnet. Nouveaux tas de gravats derrière la future aile Turner.
Les lignes ont à peine bougé depuis l’entrée de Sernin dans le Naurne. Guerre de position au ralenti. Neuf contre ancien. Rénové contre désaffecté. Vivants contre fantômes. Plus que de rares bougies derrière les portes-fenêtres. Le drame récent se dilue, peu à peu, dans les drames plus anciens. Plus que de rares télés dans les barres en surplomb. Trois heures du mat.
Mur nord. Sernin rebrousse chemin. Une canette roule sous sa semelle, la bille tinte à l’intérieur. Un aérosol de peinture rouge. Sernin ne ramasse pas. Le boulot est terminé. Il va, c’est décidé, retrouver la fac. Le labo, les parents, les amis. Demain ou après-demain. Pas obligé de trop y penser, pas encore. Bien assez tôt.
Retour dans le grand hall. Portes coupe-feu. Escaliers. Chaudières. Auréole froide de la Maglite. Craquements bas volume du talkie. Sernin trouve Ulysse rapidement, dans un coude de couloir, à lire une revue sous sa lampe bricolée. Ampoule nue, fils dépareillés et domino jauni. Transat de jardin.
— Ben tiens, fait le SDF, t’es encore là, toi?
Ulysse a une gueule d’oursin. Une gueule chiffonnée en boule, puis défroissée avec soin.
— Je m’en vais dans pas longtemps, s’excuse Sernin. Il faut que je parte avant qu’il soit trop tard. J’ai de plus en plus de mal à rester réveillé. Jean-Louis. Camila. Comment vous faites, vous?
Ulysse tourne les pages. C’est un magazine de ragots, vieux de plusieurs années. Ulysse ne s’est pas redressé, n’a pas offert de siège à Sernin. La lumière de l’ampoule les tient tous deux dans un même globe rosâtre. Sernin devine des photos du tsunami, de Lampedusa ou de Fukushima.
— Moi je n’ai pas le choix, finit-il par répondre. Personne ne viendra plus me remplacer ici. Et si je pars, le monde sera très, très mal barré.
Ce que la radio de Sernin approuve d’un craquement.

C’est pas seulement à cause de ses mails de tarée.
D’après le type qui lui a filé le plan Naurne, ça barde entre les dealers et les vigiles. À l’entendre, ça va «péter». Ahmed veut se débarrasser de Nisrin dans le sens «la ranger dans un coin et plus jamais la sortir», pas dans le sens «la remettre droit en taule». Il aurait l’air de quoi?
Bon mais en attendant, son GPS capte plus.
Vas-y pour demander ton chemin à cinq heures du mat’
GPS
Global Positioning System
Pas terrible comme mantra

Ahmed frappe son tableau de bord. Court-circuit. L’autoradio se déclenche. Ahmed soupire. L’éteint. Soupire.
OK OK OK OK OK OK OK OK OK
Mantra banal
T’es où, Nisrin?
Ça, c’est carrément de l’ordre de la formule magique. Et si je prononçais
Nisrin en elfique?
Ahmed pouffe bêtement de rire.
Ahmed ne sait pas où il se trouve. Par conséquent, vous non plus.

« Non j’ai beaucoup d’admiration pour Christine Lehmann. Elle est pro. Correcte. Efficace. Et puis pas chiante, sauf sur la ponctualité. Il y en a que ça dérange, mais moi je trouve que ça fait partie du boulot. De plein de boulots en fait, pas que le nôtre, mais

Non, vraiment, j’apprécie servir sous ses ordres. C’est quelqu’un de vraiment… de vraiment… humain. Ouais. Humain.

Oui bien sûr j’ai vu qu’elle essayait d’amadouer la môme, mais je n’ai pas trouvé ça suspect. Je veux dire, Chris… Lehmann est gentille avec tout le monde. Et le courant passe entre elle et les ados. J’ai ma nièce

Ah complètement. Quand elle a su qu’elle avait fait de la taule, elle a demandé son dossier. Elle a tout lu, limite tout appris par cœur, et puis elle l’a renvoyé, comme ça, sans faire de photocopie ni rien et son attitude envers la gamine n’a pas changé. Elle a enterré l’affaire. Elle nous a dit d’être sympas, de ne pas faire nos lourds – parce qu’il y en a dans l’équipe

Ben oui la môme elle a fini par boire son café avec nous tous les matins. Dans le genre « réinsertion réussie»! Non, franchement, Christine Lehmann, respect.»
Matteo Beauregard, entretien 2/25

Quinze heures dix. Le réveil sonne sans sonner ni réveiller Sernin, qui ne dormait pas vraiment. Monte la voix calme, apaisée, d’un présentateur radio. C’est un monologue lent, scientifique, qui parle de larves d’insectes et des mues qu’elles abandonnent. Le son sort du petit appareil noir et emplit l’appartement, qui n’est qu’une seule grande pièce. Le son danse avec les poussières qui étincellent dans les rayons obliques du soleil d’hiver. Imago est le nom que l’on donne à la forme adulte, définitive de l’insecte à métamorphose. L’imago est apte à se reproduire. Sernin n’écoute que d’une oreille.
Il est couché sur le côté, tout habillé et, sans bouger la tête, inventorie ses effets personnels, le bazar accumulé depuis son arrivée ici. Petites choses apportées, achetées, ramassées. L’entassement produit par toute vie. Un trousseau ou un nid. Un terrier. Imago, poursuit la voix paisible, latin pour image. Reproduction exacte ou représentation analogique d’un être ou d’une chose. Sernin n’écoute pas. Il réfléchit à la marche à suivre, aux jours à venir, aux menus travaux et aux rondes, aux lentes évolutions du Naurne. Il ressent l’engourdissement de ce trop long hiver et se sent ours plantigrade, fin prêt pour l’hibernation. Rédige, mentalement, un bref mail à Myriam, qu’il lui enverra plus tard, quand il aura trouvé l’énergie de marcher jusqu’au cybercafé.
Pardon d’avoir tant tardé à répondre. Tout va bien, ne t’en fais pas. Mon boulot ici est très accaparant, l’équipe formidable, et on avance bien. J’ai été obligé de mettre en stand by la rédaction de ma thèse. Si tu croises Lorrain, prépare-le à l’idée que j’aurai certainement besoin d’une année de plus. Il va criser mais il survivra. Ne t’inquiète pas si je suis long à la détente: vie de fou. À bientôt.
À bientôt? Je t’embrasse, plutôt.
Je t’embrasse fort.
Les gros chiffres lumineux, les chiffres bâtons continuent d’indiquer l’heure, tandis que le présentateur déroule son explication, évoquant maintenant les représentations mentales, les visions intérieures : images, imaginaire, fantasme. Sernin n’a de comptes à rendre à personne. Il est tout seul, désormais, comme la vigie en haut du mat, comme le dragon sur son trésor. Il est le dernier. Il est le gardien du Naurne.

La porte s’ouvre. Un couloir. Pas de lumière. Pas la peine, il n’y a personne. À tâtons. Mains toiles d’araignées, doigts poussière. Une autre porte. S’entrouvre quand on l’effleure. Donne sur une pièce, sûrement. Ou un placard, impossible à dire. Sans lumière, pas de profondeur. Semelles écrase-choses et au bout du couloir, enfin, escalier. Il tourne. Descente chausse-trappes. Heureusement, toutes les marches sont decker, bétonnées. Ça grésille et puis lumière automatique du pallier. Admettons qu’il y ait quelqu’un, si cette personne se retournait, elle serait étonnée de l’ampleur de l’espace qu’elle vient de franchir. Si l’envie lui prenait de revenir sur ses pas, elle découvrirait un long couloir, qui s’enfonce loin, loin derrière la chambre de Nisrin. Un loin que la lumière du pallier échouerait à creuser. Un loin de tube digestif avant l’imagerie médicale. Un trou mais qu’on sait gigantesque sans le savoir vraiment. L’individu avancerait, fasciné par la ligne de fuite impossible à contenir, et soudain, la lampe automatique s’éteindrait et il serait perdu. Mais revenons au rez-de-chaussée. Postulons qu’il y soit encore. Plus que quelques mètres avant la sortie. Notre quelqu’un théorique marcherait d’un pas certainement assuré, mais arrivé à la porte – lourde, vitraux blanc opaque scellés de plomb – il serait acculé. Acculé dedans. Car il n’y a personne et Nisrin, en partant boire le café des forces de l’ordre, a fermé à clé.
Voici résumée la première partie du trajet menant de la chambre de Nisrin à dehors.
Jusqu’ici, tout va bien.

Un glitch de GPS.
Ahmed s’est retrouvé. Il est juste à côté du Naurne en fait. À deux cent mètres à peine.
Ici.
Ne l’a pas vu dans la brume matinale. Pourtant, la bâtisse est énorme.
Pas étonnant que Nisrin flippe. On dirait un château de mauvais film d’horreur.
Content, Ahmed tapote son volant, provoque un court-circuit
Et merde!
et l’autoradio se met en route. Trop fort.

REDOUX INATTENDU APRÈS LES FRIMAS DES SEMAINES PRÉCÉDENTES TOUT DE SUITE APRÈS ÇA LES RÉSULTATS DU FOO

Un camion sorti de nulle part ou plutôt d’un entrepôt là sur la droite

prochain épisode le 27.03.2015