#9 « Le Naurne
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la première fois que j’ai dormi chez Yasmina, il y avait un match. Les voitures coulissaient derrière les rideaux, zigzaguaient comme des poissons pilotes. Ça reculait en iiiiiiiinnn stridents, pilait, redémarrait en grognements souffreteux. Les phares se chevauchaient sur le tissu rouge craie. La fenêtre était cassée. Yasmina avait de la fièvre. J’étais venue lui déposer mes cours. J’étais restée à cause du match. Son père avait insisté pour des raisons de sécurité. Par la vitre ébréchée, on entendait les gens tousser de froid. Dedans, j’entendais le froid tousser pas sa bouche. Ses yeux brillaient. Pommettes rouges. Ses cheveux, pas lavés depuis quatre jours, étaient plus plats, plus sombres que d’ordinaire. Je préférais. Je me suis couchée près d’elle. Des phares et des phares et je ne dormais toujours pas. Mon cœur battait trop vite. J’ai réglé ma respiration sur celle de Yasmina, paisible. Elle m’a pris la main. C’était bizarre. Elle la touchait à peine. Et pas avec la paume. Le dos. Comme si elle voulait que mes doigts l’avalent. J’ai fait semblant de dormir pour qu’elle continue. Elle a continué. Elle m’a caressé la main, puis le bras, très longtemps, et elle s’est endormie.

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Alors qu’il bouclait une deuxième année de thèse, sa mère revendit l’appartement où ils vivaient et partit à dix mille kilomètres travailler avec son mari dans un camp de réfugiés. Cela faisait longtemps que Sernin parlait de quitter le foyer. Le travail l’avait tant accaparé, qu’il avait toujours remis à plus tard.
Il trouva un studio à deux pas de la fac, à trois de son labo, et y emménagea avec le strict minimum, laissant à la société de déménagement le soin d’entasser le reste de ses affaires dans le box de stockage loué par sa mère. Les murs de sa nouvelle maison étaient nus et épais, aucun son ne franchissait le sol ou le plafond. Depuis le seizième étage, la ville paraissait un damier de lumières et d’obscurité. C’était comme de vivre dans une alvéole de mur antibruit.
Sernin travailla six mois dans ce nouvel environnement. Il sortait tous les mardis, les jeudis et les vendredis, chaque soir dans un bar différent, avec des collègues, parfois des étudiants. Il enchaînait sur trois heures de la rédaction de sa thèse, puis mangeait son unique repas quotidien, très abondant et très gras. Quand venait le petit matin, il dormait quelques heures puis partait donner ses cours. À la mi- mai, il se rendit compte qu’il était devenu incapable d’ajouter le moindre mot à son travail de recherche.

9

Dehors dans la vraie vie.

Je suis arrivée.

En face du Naurne, une placette voilée par des branches de saule qui chahutent. Trois gamins jouent au ballon. Une dame en galabia sort d’une épicerie – gling-gling-gling-gling – et me sourit. Le plus petit gosse en imite un grand, épaules rehaussées, et se marre. Quelques phares dessinent des cônes jaunes sur le mur d’enceinte. Comme

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Elle. Elle étudiait le sommeil, les dormeurs. Son livre préféré était Le Bois de La Nuit, de Djuna Barnes. «Veilleur, qu’en est-il de la nuit?» demandait-elle à Sernin. À ces moments, elle le serrait à l’étouffer, comme s’il servait à ça – à ces moments, Sernin le pensait – et lui disait «Tu es mon veilleur». Elle était somnambule. Une fois, bien après, pour comprendre – ou désapprendre – Sernin avait longé le bois, la nuit, derrière la fac. Puis pénétré le bois. C’était un « space naturel protégé». Là, aucune lumière. Canopée de ce noir grumeleux qui fait les cauchemars. Et marché à l’aveugle, tâtant. D’abord, il avait saisi une branche, comme s’il pouvait en faire une torche, un pistolet. S’il avait eu moins peur, il aurait ri. Pensé aux hommes préhistoriques pelucheux de poussière, recroquevillés marrons devant un paysage de placoplâtre, dans les vitrines du Museum. Puis il s’était redressé, avait détendu ses épaules, et l’évolution avait fait sa magie. Il était droit. Prenait vengeance sur le Museum, prenait confiance en la bipédie, les orteils courts, le pied arqué. Marcher. Marcher la nuit. Il lâcha la branche, se sentit, fait de chair sous cosmos pétrole, à la fois proie et prédateur, somnambule et veilleur.

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Ce soir, Nisrin accompagne Ahmed à la salle de jeux. Il a honte devant ses potes mais il doit. Elle l’a forcé. C’est soit ça, soit elle déballe tout, pour Juliette. Au début, la honte se lit sur lui comme la guirlande d’affiches « contre nous » du pont de la Guérite. Ça sent la plaque chauffante. Les lampes sont trop fortes. Heureusement, la plupart ont grillé. Nisrin pensait qu’il y aurait de l’ambiance, mais tous les mecs sont penchés sur l’écran. On entend voler les mouches et grésiller les UC. Ahmed salue le Paki calé derrière le comptoir, mais le type a la tête vrillée vers une télé muette. Ahmed prend deux cokas dans le frigo, en donne un à Nisrin et s’assoie. Ça, c’est au début. Une heure plus tard, Nisrin guide un bidasse stéroïdé à travers un labyrinthe. Les autres sont debout derrière. Il y en a un qui siffle. Ça fait des semaines qu’on est coincés.

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L’année du bac, il apprit à jouer au go et y consacra plusieurs heures chaque semaine. Il entreprit de regarder tous les films des éditions Critérion de la médiathèque du centre-ville et vint à bout des trois premiers Elder Scrolls. Il essaya de lire Chateaubriand, Céline, Proust, Faulkner mais cala à chaque fois dans les volumes de la Pléiade qu’il avait empruntés. Il eut une histoire longue et compliquée avec une fille en licence de psycho, de cinq ans plus âgée, qui apparaissait et disparaissait, sollicitant la totalité de son attention puis désirant soudain une complète indifférence. Sernin ne consacra que très peu de temps à sa scolarité. Depuis longtemps, il avait compris comment obtenir des résultats suffisants dans les matières scientifiques pour équilibrer sa moyenne générale.
Plus tard, le choix de ses études fut celui de la moindre résistance. Il fut un étudiant médiocre jusqu’en master, où il commença sa spécialisation en science des surfaces et en réseaux cristallins. C’était le domaine de Lorrain, un des rares professeurs qui se soit aperçut de son existence et qui eut manifesté à son égard autre chose que qu’une complète indifférence.
Sernin travailla cinq années pleines sur un sujet qui était venu à lui, avec rigueur intellectuelle mais sans intérêt particulier.

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Les autres détestent les lézards. Nisrin les aime. Des fois, à la sieste, quand Nisrin leur ressemble par le silence et l’immobilité – chut les hommes dorment – une tarente se balade sur le mur. Les hommes dorment, les lézards courent. Les hommes dorment, les lézards dansent. Le chien aboie, la caravane passe, les lézards crapahutent. Les hommes dorment – ils n’ont qu’une peau, qu’une peau – les lézards se baladent la caravane aboie les lézards muent les hommes meurent les lézards restent
Arrête de chantonner les hommes dorment

Pardon j’ai pas fait exprès

Malika épluche une orange, lui tend des bouts qui jutent, parfois lui sourit, la plupart du temps se tait. Elle ne parle pas bien français. Quand elle part, Nisrin repte jusqu’au mur effrité où habite le lézard, s’y adosse et attend. Le soleil sèche illico ses mains poisseuses. Pourvu que la tarente sorte avant la fin de la sieste. Profite du silence pour montrer ses belles écailles, peut-être la saluer. Quelques éternités plus tard – mais toujours pendant la sieste – tandis que la chaleur toque son crâne d’une belle percussion nette de pouls malade, la tarente sort et regarde Nisrin.

J’existe pense Nisrin.

Et puis les hommes se réveillent.

7

Sernin était peu attentif en classe. Il était nul en français, nul en SVT, nul en EPS. Médiocre en anglais, nul en allemand, archinul en latin. L’art pla ne l’intéressait pas, pas plus que l’histoire. En géo il n’aimait que les fonds de carte.
Il touchait sa bille en physique, mais à part lui, personne ne savait pourquoi. S’il avait d’aussi mauvaises notes en math qu’ailleurs, c’est que les questions telles qu’elles lui étaient posées lui paraissaient sans intérêt.
À Depuis ses onze ans, Sernin avait une conscience très aigüe de ses capacités de calcul et d’imagination. L’infini n’était pas, pour lui, une notion abstraite, mais un paysage à habiter. Son monde intérieur se structurait en concepts et il n’existait aucun problème théorique qui lui semblât insoluble.
Ce qui le stupéfiait, par contre, était que personne ne semble fonctionner comme lui. Que les gradients du simple et du complexe n’aient pas été établis sur une échelle universelle. Les adultes, si bien rôdés à la vie quotidienne, achoppaient sans honte sur les questions les plus triviales.
Sernin mit du temps à réaliser de l’importance de sa discrétion sur le sujet. Le silence devint alors son meilleur allié. Ce qui était dans sa tête pouvait aussi bien y demeurer.

6

Avant-hier Ahmed devait apprendre l’histoire tout haut alors tout le monde est sorti dans le couloir même maman alors on a commandé des pizzas-mobylettes pour le soir alors hier, Nisrin a voulu apprendre le poème tout haut mais Ahmed lui a dit de se taire parce qu’il apprenait l’histoire tout bas alors Nisrin a essayé d’apprendre le poème tout bas mais il fallait mettre le couvert alors elle a aidé maman à monter la table et mettre tout dessus et ensuite égoutté les légumes et écrasé le piment et après essuyé la vaisselle et balayé par terre et apporté les restes à la vieille mais l’ascenseur était en panne alors elle a appris le poème dans l’escalier sa voix résonnait creux comme la douche de l’école ou le tambour de la lila alors elle a eu un vertige et elle est tombée et le plafond on voyait presque à travers c’était bien le poème s’appelait être ange c’est étrange dit l’ange.

6

Mer ouverte. Pleine mer. Sernin avait appris à nager en eau vive, sans brassard. Son oncle le tenait par les bras, d’abord. Puis rapidement se retrouva à lutter pour le retenir. L’enfant n’avait pas peur d’avoir la tête sous l’eau, ni jamais cherché à garder pied. Ne plus pas pouvoir respirer n’était qu’une petite contrariété, un problème qu’il s’agirait un jour pour lui de résoudre.
Plus grand, ses virées en crawl prirent la forme de gigantesques courbes. Quelqu’un qui l’observait depuis la plage pouvait croire qu’il fonçait vers l’horizon, qu’il cherchait à passer sur l’autre rive, à se perdre, à se noyer. Il avançait cependant légèrement de biais, conservant un angle faible mais constant jusqu’à se retrouver, à près d’un kilomètre au large, parallèle à la côte. La continuité de son effort le ramenait ensuite au rivage d’autant plus facilement qu’à cet endroit les courants poussaient vers la terre.
Il retournait ensuite à son point de départ en marchant. Ses membres étaient lourds et engourdis et, après tant de temps passé dans l’eau, le monde paraissait étrangement silencieux. Les ahanements de sa propre respiration s’apaisaient. Le murmure du vent revenait. Sernin aimait la monotonie beige de la plage. Il aimait aussi, et peut-être plus encore, la richesse des nuances de l’océan dans son agitation perpétuelle.

5

bam bam bam bam bam

Ça sent le plastique neuf, la sueur et la menthe. On frappe dans ses mains. Le soir est rouge. Les qraqeb claquettent. Nisrin colle à la natte. Chacun répète et tape et oscille. Nisrin comprend mal mais répète. De sa bouche, peut-être, viendra un djinn. Les lèvres du vieux maâlem hésitent et tressaillent comme celles d’un Indien de western. Ça sent les herbes sèches des grandes prairies. Le désert de Mojave. Le crin. On frappe dans ses mains. Le soir est acide comme une groseille. Soudain, les qraqeb baissent de volume. Nisrin pense avoir les oreilles bouchées. Déglutit. Le vieux marmonne et griffe son gambri. Le luth exhale du dong et du dong et du dong dong dong dong puis dong. Façon gouttes grosses s’écrasant dans une vasque.
tadongtadongtadongtadongtadongtadong

On frappe. Ça sent l’eau croupie et la tourbe. Nisrin se soulève de couchée à genoux, sans effort, comme tirée par un fil. La talaâ enveloppe sa main de la sienne «nous sommes des esclaves à la peau fraîchement marquée soyez témoin de ces marques» chante-t-elle en français puis la libère.

bam bam bam bam
Nisrin se lève de genoux à pieds, se plie et danse.

5

Son grand-père maternel avait un appartement dans la vallée de Chamonix, désert dix mois sur douze. Enfant, Sernin fréquentait les aménagements privatifs du lotissement : salle de jeu, billard, court de tennis. Le Papy n’aimait pas le ski, ils s’y rendaient à l’automne ou aux vacances de Pâques. Pendant les intersaisons, les sentiers de randonnée étaient presque déserts. Sernin aimait cette impression, à flanc de rocher, d’être écrasé contre le ciel. Cloué à la frontière de la masse colossale, comme fouettée au ralenti, des nuages lourds de pluie.
À compter de ses seize, dix-sept ans, Sernin avait un double des clés et montait quand l’envie lui prenait, seul ou avec des copains, sa copine du moment. Il ne croisait plus les enfants de la résidence, ni ceux du village avec qui il avait fait les quatre cent coups et qui étaient partis plus bas à la recherche d’un travail.

4

La fille lui tend le truc. Elle porte une casquette rouge. À l’envers. La réglette en plastique est trouée six fois mais la casquette est grande et la fille petite. Pour l’ajuster à son crâne, elle utilise le premier orifice. Tripote une bague neuve à son auriculaire habitué d’être nu.


prends-le c’est presque la fin de la brocante je te le donne gratos


et elle met le truc dans la main de Nisrin.


Froid.


on étouffe ici


Les joues de la fille sont rouges. Ses sourcils jaunes. Nisrin voudrait voir les cheveux. Vérifier si du blond aussi jaune existe pour de vrai.


combien pour la casquette

je croyais que t’avais pas de sous

j’ai pas de sous c’est pour plus tard… un ami… ma cousine…

c’est à mon père


Nisrin tente de distinguer la chevelure tapie sous la casquette. Le couvre-chef se soulève. Blond. Soleil dessus. Des endroits pâles, d’autres dorent, certains, quasi cachés, foncent comme le sable.


merci pour le truc

de rien ça fera râler mon frère


La fille tend la main pour sceller l’affaire, façon Tai dans Digimon. Nisrin la secoue. Chaud.

4

Sernin était organisé et méthodique. On disait de lui aux scouts qu’il avait le sens des responsabilités. Les adultes l’appréciaient pour ça. Il était formé aux premiers soins et connaissait les numéros d’urgence. Savait garder son sang-froid et prendre des décisions raisonnables. Un sizenier suffisamment têtu pour se faire obéir sans menace ni séduction.
Il aimait les feux et particulièrement l’embrasement immense du dernier soir au camp, quand on brûlait les stocks de bois sec, le mobilier bricolé, les rangements, les cagettes. La rétine peinait à distinguer une forme exacte aux flammes qui grondaient vers le ciel. L’air sentait la résine chaude et l’humanité entière palpitait, visages jaunes en cercles dans la nuit.

3

Monozygote. Dizygote. Des mots très drôles et très sérieux. Des mots qui chatouillent les joues. Un jour, la mère me dit: «On a cru que tu étais deux, quand tu étais ici» (ici c’est vers son estomac, la main sur le ventre renflé, la mère est assise) «Ta tante et moi on est nées le même jour, et mon oncle et ma maman aussi. On dit que c’est dans la famille. J’étais si pleine, je croyais que moi aussi j’en aurais deux d’un coup.» Et la mère me regarde comme pour me jauger. Vérifier que je suis de taille. Que je méritais place double dans son utérus. Impossible de me souvenir, pourtant je me souviens. Toi: beau belle rose lisse. Le monde orange, toujours sombre. La vie qui cogne, nos cœurs ensemble et un plus grand, plus lent. La mère me dit: «Il n’y avait pas d’échographie mais je savais que vous étiez deux. Je croyais. Je savais.» Elle regarde juste à côté de moi, te cherche des yeux. Elle croit que tu étais là. Tu étais là. Je m’en souviens.

3

Le VTT n’avait ni garde-boue ni lumière, comme conçu pour les jours longs et sec de la mi-juillet. Sernin roulait sur le bas-côté avec une obsédante lenteur. Ce n’était pas de la prudence : il était impulsif, souvent, parfois complètement stupide. Mais il aimait la sensation irritante du soleil vertical qui tapait sur la nuque, les épaules et les bras nus, sur les cuisses, sur les pieds.
La route était rectiligne et, quand il relevait la tête, le garçon la voyait vibrer dans la chaleur et, se couvrir de flaques imaginaires. Il gardait, le plus souvent, la tête baissée sur les pédales, la chaîne mal graissée, l’ombre minuscule qu’il projetait en bord de route. Les graviers poussés par la gomme noire des pneus percutaient les mottes avec des claquements nets. La peau de Sernin brûlait.
Comme les Indiens des films, oreille collée aux rails, il sentait vibrer longtemps avant de les entendre les vagues d’air poussées par les autos. Voitures pleines d’enfants, de bouées, d’épuisettes et de sable, qui filaient à quatre-vingt-dix sur la départementale et le doublaient sans ralentir, en faisant un écart.

2

Les autres doivent la surveiller, mais les autres sont sur le pont. Elle est restée longtemps debout à côté du plus grand des garçons. Ils ont palabré, craché et quand elle est partie, personne n’y a prêté l’œil. Tout le monde est resté à rire, là-haut, à des blagues inintelligibles. Le contre-jour les rend fantômes et plus elle s’éloigne plus leurs contours floutent et maintenant c’est comme si elle était seule avec le soleil. Au bord de l’eau. L’eau n’est pas claire. On ne s’y voit pas. Elle rend le jour mais pas les visages de ce fait sans même son reflet une fois n’est pas coutume Nisrin est parfaitement seule. Au bord de l’eau. On raconte qu’il y a des rats que des cadavres flottent de ce fait on n’y va jamais. Mais on n’est pas là. On est sur le pont. Seule Nisrin sait qu’en bas, au bord du ru aux berges béton biseauté, c’est beau.

2

Depuis tout petit, il étudiait les adultes. 

Ses parents ne s’étaient jamais aimé. Il ne les avait vu ensemble que trois fois avant ses douze ans, et jamais à moins de trois mètres l’un de l’autre. Sa tante et son oncle, avec qui il avait passé beaucoup de temps dans son enfance, semblaient eux inséparables et presque symbiotiques, soudés l’un à l’autre comme par nécessité vitale. Ses grands- parents paternels partageaient une tendresse réciproque distraite, presque rêveuse. Son grand-père maternel aimait éperdument une femme morte depuis des lustres.
Sernin rêvait d’un frère jumeau. Il se persuada que tous deux auraient pu inventer des relations nouvelles, desquelles tout calcul et toute mesquinerie auraient été exclus. Un l’amour pur, gémellaire. Un amour en miroir.
Adolescent, Sernin explora sa sexualité par étapes inquiètes et aussi organisées que possible. Il sut se rendre aimable, se faire apprécier, désirer. Tout ce qu’il vécut, cependant, tout ce qu’il partagea ne fut jamais pour lui que l’esquisse, l’ébauche d’une relation future qu’il savait mériter. Un jour, il rencontrerait la personne unique, celle qui serait à la hauteur de ce sentiment par lui-même inventé.

1

Kun ahsabet naâmal janhani

Le vieil homme range des chaînes côte à côte comme des sardines sur un grill. Ses mains sont sales. Il fait chaud aux aisselles, aux tempes, entre cuisses. Sous tôle, dans garage, les corps suent.

Naqtaa bhar watani

La camionnette rouge, abîmée comme un chat pelé, soufflotte doucement et parfois BANG
écartant par à-coups les paupières mollissant de Nisrin. Ralenti du moteur. Odeur de savon noir. Elle s’endort.

Wanqoulek ya lala hani

Au mur, tout est clouté par forme, taille et couleur. À gauche, les outils si rouillés qu’ils paraissent fauve. À droite, ceux en inox.

Wan iedlek majra biya Walqalb wesh Ghabnou

Le vieil homme tousse, hausse la tête, sourit à sa petite fille.
— Il manque une clé de cette taille.
Machin tarabiscoté, planté entre pulpes striées noir de doigts gros. Nisrin se lève si vite qu’elle écorche ses genoux, plonge dans le bacàbidules et fouille. Orchestre tressaillant cymbale de poignées de porte, chaînes de vélo,

Koulou sihlet laayni

fils de cuivre,

Li Ghramha madhani akhrani oubakani

molettes à l’usage oublié. Ses bras

El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou

suent, frottent et salissent.

El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou

Derrière, comme bat un cœur,

El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou

le moteur,

El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou

les lamelles tac tac,

El ouelf kif sahel ou lafrek maqdart aânhou

le chant éraillé du grand-père.

1

Sernin s’était levé un matin. C’était à la maison de plage. On l’avait mis à dormir dans un lit sans barreaux et il avait désescaladé le sommier sans éveiller personne. Il savait se mettre debout mais n’était pas encore capable de parler. Sernin était âgé de deux ans, peut-être. Il avait rampé jusqu’à la salle commune et s’était dressé contre la porte-fenêtre.
Le jardin était couvert de brume que les premiers rayons du jour faisaient briller. Un halo d’or avait avalé le monde et l’enfant, il le savait, était en son milieu.